Politique

Les Tanguy du Canada

Presque 15 ans après le dernier référendum, le politicien québécois le plus en vue au Canada est Gilles Duceppe. Devant sa cinquantaine de députés indépendantistes, les 26 élus fédéralistes québécois, dispersés dans trois autres formations, ne font pas le poids.

Le chef du Bloc québécois n’a pas toujours dominé d’une tête le peloton fédéral québécois. En 1995, le premier ministre du Canada était québécois. Le ministre des Finances aussi. Jean Charest était le chef du Parti progressiste-conservateur. Mais aujourd’hui, Gilles Duceppe est le seul élu du Québec à occuper un poste de direction aux Communes, une première depuis 1968.

Cette forte présence du Bloc garantit que la vision québécoise de la scène canadienne et la vision canadienne du Québec passent par un prisme souverainiste, tendance qui ne se dément pas depuis 15 ans. Du déséquilibre fiscal au débat sur la nation, le mouvement souverainiste établit les balises du débat Canada-Québec depuis le référendum, et cela, bien que le PQ soit écarté du pouvoir depuis bientôt six ans. Même à l’aube d’un nouveau mandat majoritaire, Jean Charest s’est mis en quatre pour obtenir l’imprimatur du Parti québécois avant de se présenter à la rencontre de début d’année des premiers ministres à Ottawa.

Le mois dernier, en écoutant Michael Ignatieff parler à des étudiants de HEC Montréal de l’importance stratégique des sables bitumineux de l’Alberta dans le rapport de force canado-américain, je me suis demandé quelle était la dernière fois où le chef d’un grand parti fédéral avait parlé du reste du Canada au Québec. Je cherche encore la réponse.

Au Québec, ce sont surtout les souverainistes qui parlent du Canada, et pas nécessairement souvent ni en bien. À l’époque du référendum, Lucien Bouchard faisait ses choux gras de la menace d’un vent de droite en provenance de l’Ontario conservateur. Depuis qu’un premier ministre plus gauchisant que Jean Charest s’est installé à Queen’s Park et que Stephen Harper a pris le pouvoir, l’Alberta a remplacé l’Ontario dans l’imaginaire souverainiste.

Si le mouvement souverainiste fournit de plus en plus les questions et les réponses dans le débat Canada-Québec, c’est parce que les fédéralistes qui se sont évertués à convaincre les Québécois de demeurer canadiens, au moment du référendum, lui laissent toute la place. Depuis 1995, les vainqueurs se comportent comme des perdants.

Pourtant, pendant la quinzaine d’années qui se sont écoulées depuis le vote de 1995, la victoire serrée du camp fédéraliste s’est confirmée. En novembre, CROP et Léger Marketing chiffraient respectivement l’appui à la souveraineté à 38 % et à 37 %. Selon ces données, la majorité des francophones auraient voté non si un référendum avait eu lieu l’automne dernier.

Ces chiffres se traduisent par des comportements. On l’a vu lors du débat sur la culture de la dernière campagne fédérale, un débat qui portait largement sur la sorte de Canada dans lequel le Québec veut évoluer et auquel la proposition du gouvernement Charest de rapatrier les billes de la culture à Québec ne répond pas vraiment.

Moins la souveraineté est au centre du débat québécois, plus les fédéralistes semblent devenir frileux en ce qui concerne leur participation aux affaires canadiennes. Alors que le positionnement sur les grandes questions de l’heure – la lutte contre les changements climatiques, l’organisation du système financier international, la définition du nouvel ordre mondial – se décide au niveau fédéral, il n’a jamais été aussi difficile d’attirer des Québécois dans les lieux de pouvoir canadiens.

Stephen Harper, Michael Ignatieff et Jack Layton ne peuvent pas donner au Qué-bec une place que personne n’accepte d’occuper. Le Bloc québécois ne peut pas moderniser le discours fédéraliste à la place de ses adhérents?! Si le gouvernement conservateur avait des gens de talent québécois sous la main, il les utiliserait, comme Jack Layton, qui a déroulé le tapis rouge à l’arrivée de Thomas Mulcair.

Bien des Québécois voudraient que Michael Ignatieff profite de son arrivée à la tête du PLC pour renouveler le discours de son parti au Québec. Mais faudrait-il qu’il lise dans les esprits pour trouver le ton juste?? Ou qu’il demande à Gilles Duceppe de lui souffler un texte??

Depuis le référendum, les fédéralistes québécois se comportent en éternels adolescents, en Tanguy sans autre ambition apparente que de «?cocooner?» dans le sous-sol familial. À force de laisser les autres déterminer la couleur des murs de la maison dans laquelle ils se sont battus pour rester, ils vont finir par ne plus s’y reconnaître.