Politique

Labeaume atomique !

Il a des tonnes de projets. Il se fout des conventions. Sa ville a du succès. La recette du maire de Québec est-elle exportable à Montréal ?

Photo : Jean-François Bérubé
Photo : Jean-François Bérubé

La ministre Josée Verner n’est pas près d’oublier l’inauguration du chantier du Centre de foires ExpoCité, à laquelle elle participait avec Régis Labeaume, le 2 juillet. « On se préparait pour la séance de photos quand on l’a vu monter dans la pelle mécanique et commencer à creuser ! »

« Dire qu’on pensait avoir tout vu avec l’ex-mairesse Andrée Boucher… », commente Cécile Larouche, qui a assuré la couverture de la politique municipale québécoise pendant plus de 20 ans pour la radio de Radio-Canada. Les journalistes se frottent les mains : il fait « de la bonne clip ». Depuis son élection, il est à la une des journaux locaux un jour sur deux…

On n’a jamais autant parlé d’un maire de Québec. Aussi coloré et populiste qu’Andrée Boucher, aussi visionnaire que Jean-Paul L’Allier, Régis Labeaume a les défauts de ses qualités. Amoureux de sa ville, l’homme de 53 ans, véritable dynamo, stigmatise tous ceux qui s’opposent aux projets qu’il caresse pour elle (voir l’encadré « Bilan d’un demi-mandat », p. 24). Dans son monde contrasté, les cols bleus sont des « fourreurs de système », les habitants du Vieux-Québec que la grande activité touristique dérange sont des « égoïstes qui ne pensent qu’à eux » et les gens qui critiquent la mission en Afghanistan menée par les soldats de Valcartier sont des « minables ».

Le maire Labeaume a accepté de nous rencontrer entre deux entrevues, alors que la guerre opposant le Festival d’été de Québec aux FrancoFolies de Montréal battait son plein. Après un point de presse où on l’avait vu en colère, dégoulinant de sueur sous son complet, il est allé se changer, et c’est en t-shirt que, décontracté, il nous a reçu dans son bureau de l’hôtel de ville.

Interrogé sur l’incident de la pelle mécanique, il explique que le mastodonte le fascinait et qu’il a voulu « se faire plaisir ». Il ne semble avoir aucun remords, même quand son chef de cabinet lui fait remarquer qu’il aurait pu toucher une conduite de gaz…

L’homme est un danger public, et pas seulement quand il ouvre la bouche, chuchotent les mauvaises langues.

« Régis n’a peur de rien », résume son ami d’enfance Daniel Lavoie. Et surtout pas du ridicule. « À 15 ou 16 ans, il s’est inscrit à un cours de ballet jazz, parce qu’il pensait que c’était la meilleure façon de rencontrer des filles. » Aujourd’hui comme à l’adolescence, Régis Labeaume prend des risques, mais des risques calculés. Par exemple, conclure une entente de cinq ans avec le Cirque du Soleil et Ex Machina, ou encore briguer la mairie, comme il l’a fait en 2007, avec à peine 3 % des intentions de vote. « On lui disait que son taux de notoriété était presque nul, mais il voulait essayer. »

M. le maire a l’habitude de risquer sa chemise… et de gagner. Comme il l’a fait au milieu des années 1980 en se lançant dans un projet d’exploitation d’une mine de graphite sur la Côte-Nord. « Une folie de jeunesse, dit-il. Mon ami Claude St-Jacques et moi, nous avions décidé ça assis par terre, une bière entre les deux jambes… » C’était à Noël 1984. Trois ans plus tard, le titre plongeait et la société Mazarin – nommée ainsi non pas en l’hon­neur du grand stratège français, mais portant le nom du canton où se trouvait la mine – frôlait la faillite. Après être devenu millionnaire, Régis Labeaume perdait tout. « Je venais d’acheter une maison. Ma femme, Louise, était étudiante. »

En plus d’être aux études, Louise Vien était enceinte de leur aînée, Catherine, aujourd’hui dans la jeune vingtaine. Deux autres enfants suivront : Laurent (20 ans) et Corrine (10 ans). Heureusement pour eux, papa réussit une bonne affaire cinq ans plus tard lorsqu’il récupère les actifs de la Société nationale de l’amiante. Les actions remontent, et quand Labeaume quitte Mazarin, en 1993, il est de nouveau un homme riche. Mais bon, susurre-t-il, mal à l’aise, « je ne suis pas Paul Desmarais ».

Son intérêt pour les mines ne vient pas de nulle part. Enfant, Régis avait passé quatre ans sur la Côte-Nord, après que son père eut été forcé de quitter le Saguenay. « Il a eu le malheur de faire du syndicalisme », résume le maire. Mis à la porte du garage d’automobiles où il travaillait, à Saint-Félicien, le père Labeaume peine à trouver du travail ailleurs. « Il a été « barré » partout au Saguenay-Lac-Saint-Jean. On est partis de Roberval pauvres comme Job. »

Mais à Sept-Îles, Gagnonville et Schefferville, le jeune Labeaume découvre une terre mythique. « L’image que j’avais des mines, c’était celle de la prospérité. Quand j’habitais là, il y avait de l’argent sans bon sens. »

Or, les parents répétaient qu’« un jour » ils déménageraient à Québec. Un nouveau rêve pour le jeune Régis, qui n’y avait jamais mis les pieds. « Pour moi, Québec, c’était gros. » À la fin des années 1960, le père est muté dans un garage de la capitale, et la famille s’installe en banlieue, à Duberger. C’est là que Régis fait la rencontre de celui qui deviendra son alter ego, Daniel Lavoie, avec qui il entretient une amitié vieille de plus de 40 ans. Daniel était grand, Régis petit. « On se complétait bien », dit Daniel Lavoie, qui dirige aujourd’hui une prospère entreprise de production d’œufs. Les deux hommes sont restés très proches et leur groupe d’amis est étroitement soudé. Le maire s’enorgueillit d’ailleurs de pouvoir compter cet automne, comme en 2007, sur sa « gang de vieux chums » comme équipe de campagne.

Le maire millionnaire ne manque pas de rappeler ses origines modestes, que ce soit en boudant la langue de bois ou en tutoyant tout le monde. « Je le soupçonne de faire volontairement des fautes de français pour « faire populaire ». Il me déroute. Parfois, je me dis que c’est un visionnaire ; à d’autres moments, que c’est un petit populiste », lance la journaliste Cécile Larouche, dont le franc-parler est presque aussi légendaire que celui du maire.

Dans l’opposition, on reproche au maire de faire de l’esbroufe.

« Labeaume est un expert en récupération… et je ne parle pas d’environnement ! » dit Anne Beaulieu, chef du Renouveau municipal de Québec (RMQ) et principale adversaire du maire. Habillée sobrement, sans maquillage, portant d’épaisses lunettes, cette économiste originaire de Rimouski estime que le bilan de Régis Labeaume est beaucoup plus mince qu’il ne le laisse croire. « En réalité, M. Labeaume surfe sur les décisions qui ont été prises avant lui par Jean-Paul L’Allier ou Andrée Boucher. Ça ne change pas si vite que ça, une ville… »

Cela n’a aucune importance, croit David Desjardins, rédacteur en chef de Voir Québec. « Ce qui plaît aux gens chez Labeaume, c’est Labeaume. Ils aiment ses sautes d’humeur, ils aiment qu’il soit vrai. » Ce jeune trentenaire, qui commente à ses heures le comportement du maire, dresse même un parallèle avec la recette de certains animateurs de radio. « Je ne pense pas que ce soient les excès des animateurs de radio qui plaisent tellement, mais plutôt l’impression qu’ils donnent d’être vrais. C’est la même chose pour Labeaume : les gens ont l’impression qu’il vient de la même planète qu’eux, qu’il parle comme eux, qu’il est imparfait comme eux. »

Le maire n’est pas non plus du genre à se laisser intimider. « Est-ce que ça tourne ? » demande-t-il candidement chaque fois qu’on pointe une caméra vers lui. Récemment, lors de l’annonce de la tenue, à Québec, d’un grand festival d’opéra, il avait commencé son discours en se plaignant des services d’Air Canada en Gaspésie, sous le regard mortifié de l’équipe de RDI, qui diffusait le tout en direct. « Ils ne sont pas foutus d’avoir aux Îles un mécanicien capable de changer un pneu d’avion ; ils ont fait venir un méca­nicien de Halifax… » La scène avait tout d’une bourde. Or, nous a-t-on assuré, Régis Labeaume savait très bien que « ça tournait », puisqu’on venait de l’en avertir.

Un petit peu machiavélique ? Peut-être. Doué pour le théâtre, en tout cas, puisque c’est un domaine dans lequel il a déjà pensé faire carrière. À la polyvalente de Neufchâtel, dans les années 1970, il avait créé une petite troupe avec des amis, le Théâtre de création de Québec. La troupe a suivi son fondateur au cégep, où elle jouissait d’une certaine notoriété. « On avait même écrit des textes pour le Bye Bye de 1976 et on a été payés pour ça ! » Un comédien professionnel encourage même les membres de la troupe à lâcher l’école pour s’orienter vers le milieu artistique. « J’avais lu que le comédien français Jean-Louis Barrault était mathématicien. Il disait de ne pas lâcher l’école si on voulait continuer dans le métier. »

Régis Labeaume s’inscrit donc à l’Université Laval. « Mes trois années de sociologie m’ont appris à cerner les rapports de force », dit-il. Sur la scène municipale, il occupe tout l’espace. Son parti s’appelle d’ailleurs « l’Équipe Labeaume ». Or, au dire de ses proches, il y a vraiment une équipe derrière lui. « Il sait bien s’entourer, c’est sa plus grande force », souligne Daniel Lavoie. Même Anne Beaulieu, du RMQ, estime que « son meilleur coup » est d’avoir nommé Daniel Gélinas directeur des Fêtes du 400e.

Mais Régis Labeaume n’a pas connu que des victoires. Avant d’être élu à la mairie de Québec, en 2007, il avait essuyé deux violentes rebuffades en politique : au Parti québécois (PQ), en 1998, puis, en 2005, au RMQ, aujourd’hui parti adverse sur la scène municipale.

Aspirant candidat pour le PQ dans la circonscription de Montmorency, en banlieue de Québec, il avait été battu, en 1998, par un jeune homme de 32 ans, Jean-François Simard, mieux enraciné dans le parti. « Je suis déçu de ne pas avoir été choisi, mais ma vie ne finit pas aujourd’hui », avait alors déclaré le futur maire de Québec.

Régis Labeaume n’en était pourtant pas à ses premiers pas au PQ. Militant pendant ses études universitaires, il « colle des enveloppes », est scrutateur dans les bureaux de vote… Le futur ministre des Communications Jean-François Bertrand le remarque et l’embauche comme attaché politique en 1980. Mais Labeaume « tripait » avant tout sur René Lévesque. « Je suis pas mal moins péquiste que lévesquiste. Tu ne peux pas avoir plus modéré que moi », dit-il à propos de sa position sur la souveraineté. Fait à noter, c’est au PQ qu’il rencontre, en 1983, son épouse, Louise, fille de Christian Vien, un organisateur de l’Union nationale.

À défaut d’être élu sur la scène provinciale ou municipale, Régis Labeaume a partie liée avec tout ce que la capitale compte d’organismes économiques dans les années 2000 : il est chargé de mission à la Cité de l’optique, PDG de la Fonda­tion de l’entrepreneurship, vice-président du conseil d’administration d’Innovatech Québec, etc. La culture l’intéresse aussi et il préside le Festival d’été au début des années 2000, aux côtés de Daniel Gélinas.

L’organisation traversait alors une sorte de crise existentielle, et Labeaume avait contacté quelques journalistes pour les consulter. David Desjardins, de l’hebdomadaire Voir Québec, était l’un de ceux-là. « Il nous rencontrait un à la fois, nous invitait à prendre un café et nous demandait ce que l’on ferait du Festival à sa place. Il cherchait une solution et recueillait les commentaires de tout le monde pour être sûr d’avoir la meilleure idée. Je crois que c’est un excellent stratège, car c’est une très bonne façon de mettre le monde de son bord. » Huit ans plus tard, le tandem Labeaume-Gélinas allait faire des Fêtes du 400e le succès que l’on connaît.

Les premiers pas de Régis Labeaume sur la scène municipale, en 2005, n’ont pas été plus heureux que ne l’avaient été ses débuts au PQ. Anne Beaulieu, qui appuyait le candidat Claude Larose, adversaire de Labeaume, se rappelle le discours prononcé par ce dernier lors de la course à la chefferie du RMQ. « Il avait l’air brouillon, mal préparé, raconte-t-elle. Je suis donc rentrée chez moi rassurée au sujet de mon candidat. » N’empêche : Régis Labeaume avait réussi à s’attirer de nombreux appuis au sein du parti, qui avait besoin de nouvelles énergies pour faire oublier le départ de Jean-Paul L’Allier. À la surprise générale, il obtient une majorité de voix au premier tour, et il faudra que les deux autres candidats – Ann Bourget et Claude Larose – se liguent contre lui pour l’écarter. Claude Larose sera nommé candidat, mais il devra s’incliner devant Andrée Boucher aux élections. Ann Bourget sera à son tour battue, en 2007, par le candidat indépendant… Régis Labeaume. Douce revanche pour celui-ci.

Aujourd’hui, le RMQ est si fragilisé qu’à la fin août il n’avait pas encore de candidat prêt à affronter le maire, à qui les plus récents sondages donnent une cote de popularité de 91 % ! Ce qui rend parfois Régis Labeaume très arrogant ou trop confiant. Quand, pendant l’entrevue, son chef de cabinet, Louis Côté, nous a interrompus pour prévoir du temps en vue de la campagne, le maire sortant a feint la surprise : « Ah, la campagne ! Oui, c’est vrai. »

Or, selon la journaliste Cécile Larouche, c’est dans cette trop grande popularité que réside le talon d’Achille de Labeaume. « Il ne peut pas se maintenir à 91 %, son étoile va finir par pâlir, dit-elle. Mais son plus gros problème, c’est qu’il n’a pas d’opposition. Les séances du conseil vont devenir ennuyantes, les gens vont se « tanner » et lui aussi. Parce que c’est un batailleur. » Son ami Daniel Lavoie ne partage pas cet avis et croit que « seule sa santé pourrait l’arrêter » : « Il en est conscient. Il fait cinq kilomètres à pied chaque jour, il a arrêté de fumer il y a quelques mois et il s’alimente mieux. » Tiens, tiens ! Un autre risque calculé.