Politique

Colombie-Britannique : Bienvenue en Cascadie !

Ils se sentent plus d’atomes crochus avec les habitants de l’Oregon et du Québec qu’avec ceux de l’Alberta ! Les Britanno-Colombiens cultivent leur utopie…

Photo : Nick Westover
Photo : Nick Westover

Sa métropole accueille un festival de jazz, des tournages de Hollywood et une vibrante industrie du jeu vidéo. Ses résidants se chauffent à l’hydroélectricité, boudent les églises et se préparent peut-être à éponger une dette olympique…

« La Colombie-Britannique et le Québec ont beaucoup en commun », dit Phili­p Resnick, professeur de sciences politiques à l’Université de la Colombie-Britannique (UBC), natif de Montréal. Et pas seulement parce que ces deux provinces sont les plus grandes productrices de marijuana – et de canneberges – au pays.

La « Belle Province » et la « Beautiful British Columbia » dépendent encore beaucoup des ressources naturelles, et leur industrie forestière est en crise. Elles font partie du Canada, mais ont les yeux tournés vers l’extérieur – le Québec vers l’Europe, la Colombie-Britannique vers l’Asie. Elles sont plus favorables au mariage gai, au droit à l’avortement et aux relations sexuelles avant le mariage que la moyenne des provinces canadiennes. Et elles ont toutes deux une très forte identité.

« Le Québec est une province-nation, et la Colombie-Britannique une région-province », précise Philip Resnick, qui a sondé l’âme de sa terre d’adoption dans un essai intitulé The Politics of Resentment. Le politologue rappelle qu’en 1995, après le dernier référendum sur la souveraineté du Québec, Ottawa a déposé une motion visant à reconnaître la spécificité des quatre grandes régions du Canada : l’Atlantique, le Québec, l’Ontario et l’Ouest. « Cela a provoqué un tollé en Colombie-Britannique, qui refusait d’être placée dans le même panier que les trois autres provinces de l’Ouest. » Le gouvernement fédéral a finalement dû la reconnaître comme une région à part entière. « Symboliquement, ce geste a eu la même portée que la reconnaissance de la nation québécoise », dit Philip Resnick.

Le régionalisme made in BC s’est longtemps nourri d’un ressentiment à l’égard de l’Ontario et, surtout, du Québec, accusés de tirer les ficelles à Ottawa. Dans les années 1980, des politiciens furieux des décisions du fédéral quant à la gestion de la pêche ont même flirté avec l’idée de la séparation ! Mais cette fièvre nationaliste est rapidement tombée. Contrairement au Québec, la Colombie-Britannique perçoit le projet d’indépendance comme une « idée folle et marginale », dit Philip Resnick. Son premier ministre, le libéral Gordon Campbell, entretient d’ailleurs des rapports courtois avec Ottawa depuis son accession au pouvoir, en 2001.

Si le sentiment d’aliénation s’est étiolé, sur quels autres piliers repose donc l’identité de la Colombie-Britannique ? « La pluie ! répond en blaguant Philip Resnick. Plus sérieusement, je dirais les Rocheuses, qui procurent une barrière physique, mais aussi psychologique, entre elle et le reste du Canada. »

« Pour moi, la Colombie-Britannique, c’est ce qu’on voit devant nous : la mer, les montagnes, les poissons », dit Lynda En, étudiante en sciences politiques de 21 ans rencontrée sur le pont du Coastal Celebration, traversier effectuant la navette entre Vancouver et Victoria. D’origine chinoise, comme un grand nombre d’étudiants de la UBC, Lynda En incarne cette Colombie-Britannique de moins en moins british et de plus en plus asiatique, peu attachée à l’histoire et aux institutions canadiennes.

« Le seul élément qui unit tout le monde, la gauche comme la droite, les immigrants comme les Blancs, c’est la nature et la géographie spectaculaires qui nous entourent », dit Douglas Todd, 56 ans, populaire chroniqueur au quotidien The Vancouver Sun. Son bureau à la maison, au quatrième étage d’un immeuble du chic quartier Kitsilano, offre une vue plongeante sur l’île Bowen, le centre-ville de Vancouver, le parc Stanley et les montagnes de la chaîne Côtière. C’est d’ici qu’il rédige ses chroniques, alimente son blogue… et déclenche parfois des tempêtes dans le cyberespace.

Des lecteurs l’ont récemment qualifié d’« idiot » et de « taré ». D’autres l’ont sommé de quitter illico la Colombie-Britannique. Son crime ? Il a écrit que sa province avait un nom désuet. Et qu’elle gagnerait à en trouver un autre. « Je ne m’attendais pas à soulever une telle controverse », dit-il en sirotant un cappuccino. Après tout, la Colombie-Britannique a été nommée en l’honneur d’un fleuve coulant surtout aux États-Unis (le Columbia), par une reine qui a accolé à ce nom l’adjectif qualifiant son empire pour éviter toute confusion avec la Colombie d’Amérique du Sud. « Où est notre identité, là-dedans ? »

Le chroniqueur n’a – heureusement – pas reçu que des insultes. À sa demande, des lecteurs lui ont envoyé des dizaines de suggestions pour rebaptiser la Colombie-Britannique. Certains noms, comme Canasia et Mosaika, évoquent le visage changeant de la province. D’autres, comme Pacifica ou Pacific Columbia, rappellent le rêve qu’inspire souvent l’océan Pacifique. Son préféré ? North Cascadia, ou Cascadie du Nord.

Popularisé au milieu des années 1970 par un roman de l’écrivain américain Ernest Callenbach (Écotopie), puis, quelques années plus tard, par un essai du journaliste au quotidien The Washington Post Joel Garreau (Les neuf nations de l’Amérique du Nord), la Cascadie désigne une nation imaginaire formée de l’État de Washington, de l’Oregon et de la Colombie-Britannique. Des États à la géographie et aux valeurs communes, comme l’écologisme, l’éveil spirituel et un fort attachement aux libertés individuelles. « C’est une région où l’idéalisme est devenu un mode de vie », résume Douglas Todd, qui vient de publier Cascadia : The Elusive Utopia, recueil d’essais sur cette région.

Surtout en vogue dans les grandes métropoles de Vancouver, Seattle et Portland, la Cascadie compte des adeptes jusque dans le nord de la Colombie-Britannique. « Je me considère d’abord comme canadien, mais je suis aussi cascadien », dit John Morton, propriétaire du magasin général de Bella Coola, jolie bourgade nichée au fond d’une baie entourée des montagnes de la chaîne Côtière. Débarqué ici avec sa femme il y a 40 ans pour reprendre les affaires de son beau-père, il n’est jamais reparti. « Il y a cette grande forêt, les montagnes, la mer et une telle tranquillité. Où pourrait-on trouver une meilleure qualité de vie ? » John Morton adore discuter avec les touristes, qui affluent dans son commerce l’été, quand le traversier fait escale. Mais il admet avoir un faible pour ses compatriotes cascadiens… « On a plus d’affinités avec les touristes de l’État de Washington et de l’Oregon qu’avec la plupart des autres Canadiens, dit-il. On pense de la même façon, et même notre accent est semblable. »

À 1 600 km au sud de Bella Coola, dans la capitale provinciale de Victoria, le député néo-démocrate Rob Fleming, 38 ans, a parfois l’impression de vivre en république de Cascadie. À quelques pas de son bureau à l’ambiance feutrée de l’Assemblée législative, au centre-ville, plusieurs bateaux de croisière assurent régulièrement la navette entre la baie de Victoria et Seattle, dans l’État de Washington. « Des agences de tourisme organisent des voyages entre Whistler, Victoria et Seattle, comme s’il s’agissait d’une seule région », dit Fleming, qui me reçoit en entrevue après une longue journée de débats parlementaires. Enfant, il a participé à une foule de tournois de soccer dans l’État de Washington. À titre de député, il tisse parfois plus de liens avec des collègues « cascadiens » que canadiens… « Il y a beaucoup de pro­grammes d’échanges culturels, et même une organisation officielle de coopération économique, la Pacific NorthWest Economic Region. »

Fier de sa fibre canadienne et de ses origines britanniques – et farouche partisan du club de soccer de Liverpool, en Angleterre, dont la bannière trône sur un mur de son bureau -, Rob Fleming évoque d’abord le multiculturalisme quand je l’entraîne sur le terrain de l’identité britanno-colombienne. « Ici même, à Victoria, cohabitent plus de 75 communautés ethniques. La population ressemble de plus en plus à celle de Vancouver. » Mais quand je lui demande de désigner le premier trait distinctif de sa province, il offre une réponse de Cascadien : « Notre principal symbole identitaire, c’est le saumon, et on est en voie de le perdre. Je crains qu’on vive le drame qu’ont connu les pêcheurs de morue de la côte Est. Ce serait une catastrophe économique, mais aussi la perte d’un symbole et un accroc à notre image écologiste. La Colombie-Britannique a toujours été à l’avant-garde du Canada en matière d’environnement. Ce n’est pas un hasard si Greenpeace est née ici… »

Le gouvernement de Gordon Campbell a dépensé des dizaines de millions de dollars dans une campagne publicitaire dépeignant la Colombie-Britannique comme « le meilleur endroit sur la planète » (« The Best Place on Earth »). Ce slogan, qui coiffe désormais la plupart des sites Web de la province, a soulevé l’ire du célèbre environnementaliste David Suzuki. Au lieu de bomber le torse, dit-il, la Colombie-Britannique devrait agir pour éviter de gaspiller son héritage exceptionnel. Selon lui, elle vit plus qu’une crise écologique. Le décalage qu’il constate entre les valeurs écologistes de ses résidants et les gestes timides du gouvernement en matière d’environnement ne révèle rien de moins qu’une « crise identitaire », martèle-t-il.

Cette « crise » freinera-t-elle l’enthousiasme des milliers de Canadiens qui quit­tent chaque année leur province pour refaire leur vie de l’autre côté des Rocheuses ? Sans doute pas, dit le politologue Philip Resnick : « La Colombie-Britannique, c’est la Californie du Canada. » « C’est l’endroit qu’on associe le plus au mot « possible » », écrit l’auteure vancouvéroise Justine Brown dans un essai qu’a publié la revue BC Studies. « Utopie : voilà, à mon avis, la meilleure métaphore pour décrire la Colombie-Britannique. »

Le havre de la social-démocratie ?

La Colombie-Britannique est parfois surnommée « Left Coast », ou côte gauche, par des commentateurs conservateurs. Mais cette province mérite-t-elle vraiment l’étiquette de gauche qu’on lui accole souvent ? « Je ne crois pas », dit le politologue Philip Resnick. Les libéraux provinciaux, récemment reportés au pouvoir pour la troisième fois depuis 2001, sont « rouges à l’extérieur, mais bleus à l’intérieur », ajoute-t-il. « Ils ont des valeurs sociales plutôt libérales, mais sont férocement conservateurs en ce qui concerne les finances publiques et la fiscalité. »

Même s’il obtient l’appui de 40 % de la population, le Nouveau Parti démocratique (NPD) n’a pris le pouvoir que trois fois dans l’histoire de la Colombie-Britannique. Aux dernières élections fédérales, les conservateurs de Stephen Harper ont recueilli pas moins de 45 % des voix, ce qui les place loin devant les libéraux et les néo-démocrates.

Quant aux syndicats, remarque Philip Resnick, ils ont déjà été très puissants en Colombie-Britannique, mais leur influence a grandement diminué depuis la crise de l’industrie forestière. À peine 29 % des travailleurs de cette province sont syndiqués, ce qui les place en plein dans la moyenne canadienne et loin derrière les Québécois, avec leurs 40 % de syndiqués.