Politique

La déroute de la gauche caviar…

Si la tendance se maintient, Rob Ford pourrait devenir maire de la plus grande ville du Canada. Considéré comme un bouffon par une bonne partie de l’élite torontoise en début de campagne, il était pourtant devenu le candidat à battre à la rentrée de septembre.

La déroute de la gauche caviar…

Une formation soucieuse de sa réputation de parti de l’ordre public comme celle de Stephen Harper n’aurait pas voulu présenter un candidat dont le curriculum comprenait trois accusations de nature criminelle : deux aux États-Unis, en 1999, pour refus de se soumettre à un alcootest (coupable) et pour possession de marijuana (retirée), et une à Toronto, plus récemment, pour violence conjugale (retirée).

Veillant à se prémunir contre les électrons libres, la formation de Stephen Harper aurait été réfractaire à l’idée de s’encombrer d’un élu municipal réputé autant pour ses sorties intempestives que pour ses convictions de droite. En 2006, les services de sécurité du Centre Air Canada ont même dû expulser le conseiller éméché au beau milieu d’une partie des Maple Leafs, parce qu’il agressait verbalement ses voisins de rangée.

Si la tendance se maintient, Rob Ford pourrait néanmoins devenir maire de la plus grande ville du Canada le 25 octobre prochain. Considéré comme un bouffon par une bonne partie de l’élite torontoise en début de campagne, il était pourtant devenu le candidat à battre à la rentrée de septembre.

Son ascension est le phénomène politique de l’automne au Canada – un événement au sujet duquel beaucoup se demandent s’il ne donne pas le signal d’un plus vaste mouvement de plaques tectoniques au sein de l’électorat ontarien.

Au début, la saga Ford se résu­mait à une révolte des ban­lieues. Car Toronto, c’est d’abord des centaines de milliers de banlieusards qui s’accro­chent souvent du bout des ongles à un quotidien mini­malement décent dans une des villes les plus coû­teuses au Canada. Pour eux, les endroits branchés du centre-ville pourraient aussi bien être sur une autre planète.

Depuis que Toronto est passée de Ville reine à méga­ville, il y a 12 ans, ce sont les anciennes municipalités d’Etobicoke, circonscription de Rob Ford, de North York, fief de l’ancien maire Mel Lastman, et de Scar­borough qui dictent l’issue des campagnes municipales. Mais ce n’est pas parce que ces banlieues font le poids en politique municipale qu’elles sont fréquentées par le gratin torontois.

Si la gauche caviar canadienne a un centre-ville, c’est bien celui de Toronto. Sous le règne du maire sortant, David Miller, cette gauche avait ses entrées à l’Hôtel de Ville comme rarement auparavant. Aujourd’hui, Rob Ford incarne l’antithèse du régime précédent.

Avec le temps, son personnage de pourfendeur de l’impôt foncier et de grands projets a trouvé un écho dans bien d’autres couches de l’électorat que celles des banlieues. Pour beaucoup d’électeurs, le fait qu’une bonne partie de la grande presse torontoise soit braquée contre Rob Ford joue en faveur de celui-ci. Et son absence de rectitude politique a même fini par passer pour du franc-parler.

Lorsqu’un bateau de réfugiés tamouls a rejoint les côtes canadiennes l’été dernier, Rob Ford a déclaré que Toronto devrait être décrétée zone libre de réfugiés en expliquant que la ville avait déjà suffisamment de personnes à intégrer sur les bras. Loin d’être voué aux gémonies par un des électorats les plus diversifiés du Canada, il a vu sa cote continuer de grimper.

Le plan d’action populiste de Rob Ford est exactement celui que Stephen Harper tente de suivre depuis six ans, à coups de sorties ponctuelles contre les galas d’artistes, les experts, les intellectuels et tout ce qui pourrait s’apparenter à une élite. Mais à Toronto – comme à Montréal, d’ail­leurs -, le chef conservateur s’est toujours heurté à un mur. Il faut dire que Rob Ford, qui a la réputation d’être un politicien de terrain près de ses concitoyens, a nettement plus la tête de l’emploi de champion populiste que le cérébral et distant Stephen Harper.

La différence entre les deux personnages n’empêche pas des conservateurs de saliver à l’idée qu’un homme aussi à droite puisse se retrouver aux commandes d’une des villes les plus libérales du Canada. Certains inscrivent même son succès dans un plus large retour du pendule ontarien vers des valeurs de droite.

Mais il y a une autre hypothèse, selon laquelle on assisterait plutôt à une des périodiques montées de lait de l’électorat ontarien contre tout ce qui incarne le pouvoir, que ce soit à l’Hôtel de Ville, à Queen’s Park ou au Parlement. Il y a 20 ans, le même genre d’impulsion avait – contre toute attente, y compris celle du principal intéressé – précipité l’Ontario dans les bras du néo-démocrate Bob Rae. Comme quoi, aujourd’hui comme hier, la colère ontarienne a parfois tendance à être aveugle.