Politique

F-35 : le Canada verse 35 M $ supplémentaires aux États-Unis

Malgré la polémique qui entoure l’achat de F-35, le gouvernement Harper vient de verser 35,7 millions de dollars supplémentaires au gouvernement américain pour contribuer à la mise au point de cet avion de chasse. Et ce, sans savoir si les 65 appareils commandés seront suffisants pour répondre aux besoins du Canada à long terme.

F-35 : le Canada verse 35 M $ supplémentaires aux États-Unis
Photo : Lockheed Martin/Flickr

Le gouvernement canadien n’a posé aucune question et n’a exigé aucune garantie particulière du gouvernement américain avant de lui verser 35,7 millions de dollars supplémentaires pour l’aider à développer son avion de chasse F-35, qui éprouve de sérieuses difficultés, a appris L’actualité.

Cette nouvelle tranche s’ajoute aux 168 millions de dollars versés auparavant. C’était le dernier montant rendu public. Ottawa a donc versé 203,7 millions de dollars à Washington et Lockheed Martin jusqu’à présent dans le cadre du programme Joint Strike Fighter F-35, confirme Evan Koronewski, porte-parole au sein des Forces canadiennes.

Cette somme ne fait pas partie des 15 à 29 milliards de dollars qu’Ottawa devra verser pour acquérir les 65 chasseurs d’ici 2022. Les 203,7 millions sont utilisés par le gouvernement américain pour la conception de l’appareil. Le Canada étant un partenaire industriel du F-35, comme huit autres pays, il s’est engagé à verser aux États-Unis 741 millions de dollars sur 40 ans.

En contrepartie, les compagnies canadiennes peuvent obtenir des contrats lors de la fabrication de l’appareil. Jusqu’à présent, 65 sociétés canadiennes – dont Héroux-Devtek, Pratt & Whitney et Alcoa-Howmet, au Québec – ont signé des contrats d’une valeur totale de 370 millions de dollars avec Lockheed Martin.

Le gouvernement a jusqu’en 2051 pour verser la totalité des 741 millions de dollars et plusieurs sources à Ottawa s’étonnent de l’empressement du gouvernement. « Le programme va mal aux États-Unis et il y a des rumeurs persistantes que le Pentagon pourrait couper dans sa commande, ce qui remettrait beaucoup de choses en question, notamment le prix des appareils. Il est étonnant qu’on verse l’argent comme si tout était au beau fixe et qu’aucune garantie ne soit exigée de Lockheed Martin et du gouvernement américain », affirme une source au ministère de la Défense, qui a demandé à ne pas être identifiée afin de pouvoir parler de ce sujet délicat.

Le Canada a-t-il dégainé trop vite lorsqu’il a annoncé, en juillet 2010, son intention d’acheter 65 avions F-35 sans appel d’offres ? Une enquête de plusieurs mois de L’actualité, publiée dans le numéro présentement en kiosque, démontre que le gouvernement Harper et les militaires de la Force aérienne ont tout fait pour obtenir cet avion de chasse, allant jusqu’à bâcler leurs analyses, contourner le processus normal de décision et exagérer les retombées industrielles au Canada.

Devant les problèmes dans la conception du F-35 (quatre ans de retard et des coûts en hausse de 64 %), les États-Unis – mais aussi d’autres partenaires du F-35 comme la Grande-Bretagne, les Pays-Bas, la Turquie et le Danemark – reconsidèrent leur achat ou songe à couper dans les commandes pour économiser.

Mais contrairement à ses alliés, le Canada ne peut diminuer sa commande pour compenser la hausse des coûts, les 65 avions F-35 étant le strict minimum pour assumer les responsabilités du pays. « C’est le plancher pour remplir nos besoins et garder la capacité actuelle », dit en entrevue le major général Yvan Blondin, chef d’état-major adjoint de la Force aérienne.

Afin de remplir ses obligations de défense de l’Amérique du Nord, le Canada doit avoir en tout temps 36 avions de chasse prêts à décoller. Si on ajoute la quinzaine d’appareils immobilisés pour l’entraînement des pilotes et ceux qui subissent leur entretien, on constate que la marge de manoeuvre est mince. Sans compter de possibles missions à l’étranger. La Presse canadienne révélait d’ailleurs récemment que les Forces canadiennes n’exclut pas la possibilité de confier l’entraînement de leurs pilotes aux Américains. Il s’agirait d’une première.

Entre 2006 et 2010, les militaires ont d’ailleurs tenté de convaincre le gouvernement Harper de se procurer davantage de F-35. En décembre 2006, Ottawa a même prévenu Lockheed Martin que sa commande serait éventuellement de 80 appareils. Mais en 2010, devant la facture exorbitante qui se profilait à l’horizon, le conseil des ministres a préféré ramener la commande à 65.

Pour arriver à ce chiffre, le ministère de la Défense n’a toutefois pas calculé la perte possible d’un certain nombre d’avions durant les 30 prochaines années. En moyenne, les Forces canadiennes ont pourtant perdu un chasseur CF-18 tous les deux ans depuis leurs acquisitions dans les années 1980.

Dans une série de notes internes rédigées en 2010, les spécialistes du ministère de la Défense déplorent cette décision. «Le Canada est le seul pays qui n’a pas calculé d’attrition», peut-on lire. Dans un autre document, les militaires écrivent que le Canada «achète le minimum acceptable» et qu’il faudra éventuellement vivre «avec le risque que représente une flotte de moins de 65 appareils en raison de l’attrition». « Le Canada perdra des avions. La question n’est pas « si », mais « quand » », peut-on lire dans un document daté du 14 septembre 2010, deux mois après l’annonce officielle du gouvernement.

En entrevue, le ministre associé de la Défense responsable des acquisitions militaires, Julian Fantino, laisse entendre pour la première fois que le nombre d’avions (65) n’est pas coulé dans le béton. « On en parle encore, on l’analyse. On a encore du temps, soit jusqu’en 2013, pour décider du nombre final ». Est-ce que ça pourrait être moins de 65? « Peut-être. À un certain moment, on prendra une décision », dit-il.

En comité parlementaire le 3 novembre dernier, le chef d’état-major de la Défense, le général Walt Natynczyk, a soutenu que les 65 avions étaient suffisants, mais qu’en acheter moins serait une erreur. « C’est le minimum essentiel pour remplir les besoins du Canada », a-t-il dit, ajoutant toutefois qu’il ne faut pas exclure la possibilité d’acheter plus d’appareils dans les 30 prochaines années si l’attrition est trop forte.