Politique

Le cœur n’a pas toujours raison

S’ils en avaient l’occasion cet automne, les Canadiens qui voteraient pour Barack Obama seraient deux fois plus nombreux que ceux qui appuieraient Stephen Harper. Malgré un bilan de mandat discutable, la cote de popularité du président des États-Unis auprès de l’électorat canadien se maintient.

Chronique de Chantal Hébert - Le cœur n’a pas toujours raison
Photos: PC et Getty Images

Mais le temps où les stratèges du Parti conservateur se souciaient que Stephen Harper soit comparé négativement à Barack Obama est révolu. D’une part, la majorité des sympathisants de Barack Obama au Canada ont voté pour un des partis d’opposition au dernier scrutin fédéral. D’autre part, depuis 2008, Obama a perdu autant de plumes que Harper en a gagné, et pas seulement sur le plan de l’économie. Pendant que le président perdait la mainmise sur une partie des leviers du pouvoir à Washington, les conservateurs de Harper réussissaient l’opération contraire.

Quatre ans plus tard, l’admiration que vouent encore tant de Canadiens à Obama tient plus de l’affection résiduelle que de l’amour aveugle qu’avait souvent inspiré son arrivée au pouvoir. Au Canada, les candidats républicains ont rarement la cote.

Il faut relire, rétrospectivement, les textes écrits au Canada à l’époque de la première campagne présidentielle d’Obama pour mesurer le caractère excessif de l’estime médiatique dont il jouissait. Harper a souvent eu mauvaise presse au Canada, mais sans doute rarement autant que pendant l’ascension d’Obama.

Ainsi, en juin 2008, alors que l’obamanie portait l’aspi­rant président à des sommets de popularité, le magazine torontois The Walrus titrait : « Obama veut améliorer sa nation ; Harper préférerait que la sienne n’existe pas ». Sous la plume de son rédacteur en chef de l’époque, Ken Alexander, on pouvait lire : « Quiconque doute encore que Stephen Harper n’ait aucune idée de la façon de piloter le Canada en période de difficultés économiques n’a qu’à regarder aller Barack Obama au sud de la frontière. »

Son texte laissait entendre que le premier ministre présidait, de près ou de loin, au démantèlement de tout ce qui avait déjà uni le Canada, alors qu’Obama se préparait à redonner aux Amé­ricains le goût de vivre ensemble. À tout prendre, quatre ans plus tard, les Canadiens, toutes régions confondues, sont néanmoins net­tement moins engagés dans une guerre idéologique sans merci que leurs voisins américains.

À l’époque, l’article du Walrus s’inscrivait dans une tendance lourde qui – pour une fois ! – s’observait tout autant des deux côtés de la barrière linguistique. Au total, Obama aura sans doute davantage uni les deux solitudes que la plupart des politiciens qui ont défilé dans l’arène canadienne depuis 30 ans.

Dans la foulée de sa victoire, en novembre 2008, l’effet d’Obama dans les médias canadiens s’était encore intensifié. Il n’était pas rare que des commentateurs investissent le président de toutes les vertus d’un grand leader et dépouil­lent, du même souffle, le premier ministre de la moindre qualité comparable.

Certains s’étaient même mis à la recherche d’un Obama canadien, une quête amplifiée par la crise parlementaire qui a failli coûter le pouvoir au gouvernement Harper au cours de la même période. La fièvre obamesque n’a d’ailleurs pas été complètement étrangère au couronnement expéditif de Michael Ignatieff comme chef libéral, à la fin 2008. Paradoxalement, aux élections fédérales suivantes, c’est le chef néo-démocrate Jack Layton qui a fini par surprendre par sa capacité de soulever les foules.

En relisant les articles dithyrambiques qui se sont écrits sur Obama au Canada il y a quatre ans, on ne peut pas ne pas avoir à l’esprit certains des textes qui s’écrivent actuellement sur la candidature de Justin Trudeau à la direction du PLC.

Comme Stephen Harper à l’époque, Thomas Mulcair perd lar­gement au change quand on le compare à la vedette du PLC. On reproche notamment au chef néo-démocrate de ne pas être assez attachant, de manquer de charisme et même… de ne pas aimer suffisamment le Canada !

S’il faut en croire l’expérience de Stephen Harper par rapport à celle de Barack Obama, mieux vaut néanmoins être mal aimé et atteindre ses objectifs que d’être adulé et de décevoir.