Politique

Kenney, le missionnaire de Harper

Un extrait du grand portrait signé par Alec Castonguay, lauréat du prestigieux Grand prix Judith-Jasmin.

[Le 23 novembre 2013, la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) a décerné le Grand prix Judith-Jasmin à Alec Castonguay pour son portrait du ministre  Jason Kenney. Des extraits de ce reportage exceptionnel sont disponibles ci-dessous. Rendez-vous sur iTunes, dans la boutique Kindle d’Amazon et la boutique Kobo pour vous procurer la version intégrale.]

Francophile, catholique pratiquant, ambitieux, Jason Kenney répand depuis six ans la bonne nouvelle conservatrice auprès des immigrants. C’est à lui que Stephen Harper doit sa majorité au Parlement. On n’a pas fini d’entendre parler de ce jeune ministre albertain… Un grand portrait signé par le chef de bureau politique de L’actualité, Alec Castonguay, qui vous plonge dans un univers où la politique se fait à l’ancienne, loin des réseaux sociaux et du tape-à-l’oeil des conférences de presse. Dans des lieux de culte et des rassemblements culturels et ethniques que la majorité de la population ne fréquente pas.

Un nouveau Canada immigrant devenu le champ de bataille par excellence de la politique fédérale.

C’est l’histoire d’un ministre en mission, presque missionnaire, qui parvient à réaliser un vieux rêve du mouvement conservateur canadien: percer la dernière frontière, celle du vote immigrant. Et qui grâce à ce travail, permet à Stephen Harper de remporter une majorité de sièges à la Chambre des communes en mai 2011.

Si Harper gouverne avec les coudées franches aujourd’hui, c’est beaucoup grâce à lui. Qui? Jason Kenney.

Un ministre puissant, actif et controversé.

Le ministre de l’Immigration, Jason Kenney. Crédit photo: Sean Kilpatrick/PC

Comme nous l’avons fait avec le mini-livre «Dans le ventre de la CAQ», puis avec «Pauline Marois: l’étoffe d’un premier ministre?», nous récidivons avec un long reportage à l’accès hors norme, afin d’expliquer en profondeur un sujet qui mérite notre attention.

Voici en primeur l’introduction de mon grand portrait de Kenney sur la stratégie des conservateurs auprès des communautés culturelles.

«Pepto-Bismol. Chaussettes propres et sans trous.?» Voilà les trois armes secrètes que Jason Kenney utilise depuis six ans pour bâtir la majorité conservatrice à la Chambre des communes et transformer en profondeur le système d’immigration canadien.

Le ministre s’esclaffe en les énonçant, amusé de s’entendre simplifier à l’extrême sa méthode. En ce dimanche de mai, il vient de terminer en une seule journée une tournée exténuante de 14 activités dans les banlieues de Toronto, et la voiture file vers l’aéroport Pearson, première étape de son retour à Ottawa.

Le ministre rigole, mais il y a un fond de vérité derrière sa boutade. Depuis que le gouvernement Harper a pris le pouvoir, l’Albertain Jason Kenney est en mission. Son objectif?: comprendre, séduire et attirer au Parti conservateur les communautés culturelles, un électorat jadis acquis au Parti libéral du Canada. Il a serré des milliers de mains, digéré des centaines de repas très épicés et retiré ses chaussures un nombre incalculable de fois en entrant dans des mosquées, des temples ou des centres d’intégration pour prononcer ses discours.

Pendant plusieurs jours, L’actualité l’a suivi dans cette bataille de terrain. Un travail politique à l’ancienne, loin des réseaux sociaux, où le contact humain, la proximité et le combat de valeurs entrepris par le Parti conservateur ont graduellement conquis bon nombre de nouveaux arrivants. Et permis à Jason Kenney, près de 2 400 rencontres et activités plus tard, de briser le monopole libéral sur les communautés ethniques.

Un succès dont souhaite même s’inspirer le Parti conservateur de Grande-Bretagne, où le premier ministre, David Cameron, cherche à copier la recette de son cousin canadien.

Suivre Jason Kenney, c’est faire une incursion dans la vie de l’un des plus puissants ministres d’Ottawa, membre du «club des barons» — cette garde rapprochée de Stephen Harper qui dirige vraiment le gouvernement. Il est l’homme à qui le premier ministre a confié la tâche de réformer en accéléré le système d’immigration canadien, ce qui modifie au même rythme la mosaïque du nouveau Canada.

Francophile, catholique pratiquant, ambitieux, discipliné en public mais capable de sautes d’humeur en privé, Jason Kenney met tout en place pour devenir le prochain chef de file du mouvement conservateur canadien.

Ce texte de 16 pages, avec peu de photos, est réservé aux lecteurs qui achètent le magazine (papier ou IPad). Il est également disponible en version payante sur iTunes, Amazon, et Kobo.

Je suis certain que les amateurs de politique vont y trouver leur compte, mais en attendant cette lecture, bien assis au creux du fauteuil, les pieds sur la peau d’ours devant le foyer (autres variantes acceptées!), voici quelques extraits qui vous donnent une idée de l’article.

Par exemple: comment Stephen Harper lance Jason Kenney aux trousses des communautés immigrantes — le Canada accueille chaque année entre 250 000 et 280 000 nouveaux arrivants, soit 0,8 % de sa population, la plus forte proportion des pays occidentaux:

Au moment de former son premier conseil des ministres, fin janvier 2006, Harper convoque Jason Kenney dans une suite d’hôtel à Ottawa. «Tu te rappelles la conversation qu’on a eue en octobre 1994??» lui demande-t-il. Jason Kenney s’en souvient parfaitement.

En ce dimanche frisquet d’automne, le congrès du Parti réformiste venait de prendre fin dans la capitale fédérale, et Stephen Harper, jeune député de 35 ans fraîchement élu, sirotait une bière au pub Royal Oak, rue Bank, quand Jason Kenney est venu lui parler. Les deux hommes se connaissaient déjà, car Kenney, malgré ses 26 ans, dirigeait alors la Canadian Taxpayers Federation, un important lobby qui milite pour que les gouvernements perçoivent moins de taxes et d’impôts.

Jason Kenney lui expose alors sa théorie?: la division du mouvement conservateur entre le Parti réformiste et le Parti progressiste-conservateur n’est pas le seul problème de la droite. «Même avec un mouvement uni, dit-il, le conservatisme a plafonné. Les votes stagnent.» Il ajoute que pour s’imposer, les conservateurs devront traverser «la dernière frontière»?: celle des immigrants. «Regarde les changements démographiques, c’est l’avenir. Les immigrants ont les mêmes valeurs que nous, il faut leur parler, les convaincre?!» Stephen Harper est sceptique et réplique que ce segment de la population très libéral ne votera jamais pour les conservateurs. Mieux vaut donc, selon lui, se concentrer sur les Canadiens de souche.

Lorsque Harper accède au pouvoir à la tête d’un gouvernement minoritaire, 12 ans plus tard, il propose à Jason Kenney de poursuivre la mission que celui-ci a lui-même définie, sans trop le savoir, une bière à la main, dans un bar d’Ottawa?! «Prouve-moi que j’avais tort», lui lance le premier ministre dans cette chambre d’hôtel. Il le nomme secrétaire parlementaire du premier ministre et responsable du multiculturalisme, avec un double mandat.

Ou encore, l’une des nombreuses innovations du ministre:

Bâtir un lien de confiance entre le gouvernement et les com­munautés immigrantes est rapidement devenu la priorité de Jason Kenney. Son équipe organise de six à huit fois par année des «journées d’amitié» sur la colline du Par­le­ment, où des leaders des communautés culturelles — chefs spirituels, directeurs de centre communautaire, présidents de chambre de commerce ethnique, etc. — viennent rencontrer les ministres de leur choix pour discuter de leurs dossiers prioritaires. «Ça donne une chance aux communautés de se faire entendre au plus haut échelon à Ottawa, et elles apprécient ce geste», affirme Agop Evereklian, d’origine arménienne, qui a été chef de cabinet de Jason Kenney de 2008 à 2010 et qui était jusqu’à récemment chef de cabinet de l’ex-maire de Montréal Gérald Tremblay.

Un accès qui fait toutefois grincer des dents sur la Colline. «C’est un traitement de faveur inéquitable, presque du lobbying sans le dire», affirme un fonctionnaire qui a requis l’anonymat.

Ce long portrait s’intéresse aussi au cheminement personnel de Jason Kenney, 44 ans. D’où vient-il? Quels sont ses croyances, ses principes?

Le 26 septembre dernier, il a été l’un des 10 ministres — et 91 députés — à voter en faveur de la motion M-312, de son collègue Stephen Woodworth, qui souhaitait créer un comité afin d’étudier les droits du fœtus, ce qui était perçu par beaucoup comme une première étape vers une forme de criminalisation de l’avortement. Cette motion, que le premier ministre n’a pas appuyée, a été battue.

«Je respecte les points de vue de tous les ministres et députés», me dit Jason Kenney lors d’une discussion dans son bureau, visiblement mal à l’aise. «On doit avoir des débats respectueux, le moins passionnés possible, sur ces questions-là. Chacun doit voter selon sa conscience et je pense, oui, qu’il faut respecter la vie humaine.» Il est contre l’euthanasie et ne rejette pas entièrement le créationnisme — chacun peut choisir la théorie qu’il veut.

Il précise qu’il est pro-vie, sans être un militant de la cause. «Je n’en fais pas la promotion au Cabinet. Au contraire, je pense qu’un gouvernement doit refléter les valeurs de tous les Canadiens. Je suis un homme de principes, mais un gouvernement peut avancer seulement s’il a l’appui de la population.»

[…]

Les nombreux temples et églises que le ministre visite tous les dimanches à la rencontre des communautés culturelles lui permettent de pratiquer sa foi catholique. Selon sa mère, Lynne Kenney, Jason a longtemps hésité entre la politique et la prêtrise. «Il a toujours eu un sens inné du bien et du mal, dit-elle. Même jeune, il avait un inté­rêt pour l’enseignement du Seigneur. Je ne serais pas surprise qu’après sa carrière politique il exerce un métier lié à la reli­gion. Il deviendrait prêtre que je ne serais pas étonnée?!»

Jason Kenney éclate de rire lorsqu’on lui rapporte les propos de sa mère. «Je n’aurais pas dû vous laisser lui parler?!» Il secoue la tête, mais il ne nie pas. «Je ne suis pas certain qu’il s’agissait des deux seuls choix à l’époque, dit-il, mais c’est vrai qu’il est important pour moi de faire le bien. Je ne veux pas seulement occuper un emploi, je veux avoir une influence positive sur la vie des gens. Je n’ai jamais exclu totalement la vocation spirituelle.»

La religion apporte «des valeurs universelles de dignité humaine et de bien commun», affirme Kenney. «Ça me donne des repères, des balises, qui m’aident dans mon travail en politique.»

Son bureau dans l’édifice de l’Est, sur la Colline, est l’un des plus grands après celui du premier ministre?: il comprend deux salons et cinq pièces, dont l’une est réservée aux cadeaux qu’il reçoit des communautés culturelles. Dans la bibliothèque, les biographies (Churchill, Conrad Black…) côtoient des titres comme The Catholic Ethic and the Spirit of Capitalism et The New Canada. Les journaux The Jewish Tribune et The Catholic Register traînent sur l’une des tables d’appoint.

Aux murs, il a accroché des photos représentant ses principes et ses modèles. On trouve celle, célèbre, du jeune homme devant les chars d’assaut chinois sur la place Tian’anmen, en juin 1989, et, au-dessus de son ordina­teur, les portraits de l’ancien président américain Abraham Lin­coln et du ministre britannique William Wilberforce (mort en 1833), deux politiciens qui ont lutté contre l’esclavage.

Dernier avant goût. Kenney et la succession de Harper.

Extrait:

A-t-il l’ambition de succéder à Stephen Harper?? Chez les militants et les bonzes conservateurs, il n’y a pas de doute?: Kenney sera sur les rangs. Son bilinguisme et le formidable réseau qu’il a bâti au sein des communautés culturelles seraient deux atouts de taille.

Autre indice de ses intentions?: il a mis sur pied une vaste base de données pour garder contact avec les militants. Quelques fois par année, ceux-ci reçoivent un courriel de Jason Kenney leur exposant ses dernières réalisations. «Je ne suis plus un militant actif et je continue à recevoir de ses nouvelles, explique une source conservatrice du Québec. Il entretient son réseau.»

Son ancien chef de cabinet, Agop Evereklian, ne serait pas du tout étonné que Kenney tente sa chance. «Mais il n’en parle jamais. Si quelqu’un aborde le sujet en sa présence, il se fâche et remet la personne à sa place?!»

En entrevue, Kenney calibre sa réponse avec précision, sans fermer la porte. «Je suis trop occupé pour y penser. Avec Stephen Harper, on a le leader le plus efficace de l’histoire du mouvement conservateur, et il sera là longtemps. Ce n’est pas possible d’être bon dans mon travail si je pense à ça.»

Pour la suite et les autres révélations, je vous laisse à votre lecture devant le feu de foyer…