Politique

Le rôle obscur de Marc-Yvan Côté

Il a été beaucoup question de Marc-Yvan Côté, l’ancien ministre libéral des Transports, depuis le début des travaux de la commission Charbonneau. Son nom a été cité à une centaine de reprises lors du témoignage de l’organisateur d’élections clefs en mains, Gilles Cloutier.

M. Cloutier, un voleur d’élections professionnel, a été recruté chez Roche par M. Côté en 1995, en raison de ses succès dans l’élection inattendue du maire Pierre Bourque, à Montréal. La firme de génie conseil cherchait à élargir sa part de marché dans le monde municipal, où la concurrente Dessau était déjà fort active. M. Côté fait partie de la courte liste d’associés qui ont élaboré la stratégie de «développement des affaires» de Roche, qui encourageait les cadeaux, sorties, grandes et petites attentions  pour les élus, sans oublier bien sûr le financement illégal.

Entre en scène Gilles Cloutier. Depuis l’ère de Maurice Duplessis, il marchande ses services d’organisateur dans les municipalités. Il paie ses bénévoles, il blanchit les dons des firmes de génie conseil par le truchement de prête-noms, il tient une double comptabilité à l’insu des candidats et des agents officiels. Et il rabat les plus gros contrats publics vers son employeur une fois son poulain confortablement installé à l’hôtel de ville.

C’est le prix à payer pour une élection clefs en mains réussie: une victoire à peu de frais pour un maire, en échange de lucratifs contrats pour les entreprises qui financent secrètement les campagnes: firmes de génie conseil, bureaux d’avocats et entrepreneurs en construction.

L’intérêt de la firme pour Gilles Cloutier réside dans ses talents d’organisateur. Il n’est ni ingénieur, ni spécialiste des plans et devis. Là où Bernard Trépanier «vendait des tables» et «ouvrait des portes», Gilles Cloutier transformait les municipalités en filiales de Roche.

«Pour une firme de génie, un gars qui est fort en organisation, en élections clés en main, ça rapportait beaucoup», a dit M. Cloutier.

Si l’on en croit le septuagénaire qui n’a plus rien à perdre, M. Côté était toujours impliqué dans les discussions pour le versement de pots-de-vin ou de dons illicites aux élus. Que ce soit pour les 100 000 $ exigés par Frank Zampino ou les 100 000 $ nécessaires pour ouvrir les portes du bureau de Guy Chevrette, M. Côté était mis dans le coup, et il allait chercher l’autorisation de ses supérieurs hiérarchiques pour débloquer les fonds.

Le rôle de l’ex ministre libéral reste encore nébuleux. Avec Gilles Cloutier, le procureur en chef de la commission, Sonia LeBel, fait un cours en accéléré sur l’histoire du financement politique, et elle néglige parfois d’entrer dans les fins détails.

Ce n’est pas la première fois que le nom de Marc-Yvan Côté est associé aux enveloppes brunes. En 2005, il a été mis en cause à la commission Gomery, chargée de faire la lumière sur le gaspillage des fonds publics engloutis dans le programme fédéral des commandites. Qu’il paraît modeste, ce programme artificiel de plus de 300 millions pour sauver le Canada des griffes des méchants séparatistes, en comparaison à la culture de corruption et de collusion mise à jour à la commission Charbonneau.

Devant le juge John Gomery, le directeur général du Parti libéral du Canada – section Québec (PLC-Q), Michel Béliveau, a révélé qu’il avait remis 120 000 $ à M. Côté pour financer les 21 circonscriptions de l’est du Québec, lors de la campagne de 1997. Cette année là, M. Côté était l’un des principaux organisateurs au Québec pour les troupes de Jean Chrétien.

Convoqué par la commission Gomery, M. Côté a reconnu son erreur, ce qui lui a valu d’être banni de la formation.

C’était en mai 2005. Gilles Cloutier travaillait déjà depuis dix ans sous la bienveillante supervision de Marc-Yvan Côté. Pendant que son patron témoignait à la commission Gomery, M. Cloutier s’activait à préparer le terrain pour déloger Dessau de l’hôtel de ville de Blainville, un exploit qu’il a réussi juste avant de quitter… pour Dessau.

L’ex ministre libéral avait recruté un homme déjà marqué au fer rouge. Dans les années 90, Gilles Cloutier était «le chef» du cartel du déneigement, formé d’entrepreneurs qui se partageaient les contrats de déblayage dans la région métropolitaine. M. Cloutier et ses complices avaient plaidé coupable en 2001, écopant d’amendes de plus d’un million de dollars. «J’étais bon dans ça [la collusion]», a-t-il concédé.

La condamnation de Cloutier avait été rapportée dans les journaux. À son avis, personne dans le petit milieu de la politique municipale ne pouvait ignorer ses déboires avec le Bureau de la concurrence.

Il est pour le moins étonnant que M. Côté ait choisi de s’associer à pareil personnage, si l’on accepte l’idée qu’il avait fait une regrettable erreur de jugement, une transgression isolée, dans son travail au PLC-Q. Tôt ou tard, il devra s’expliquer à la commission Charbonneau.