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Enbridge, le pipeline et les arguments de façade

Dans le débat sur l’inversion du pipeline, Québec solidaire a usé d’un argument de façade en insistant sur les nombreuses fuites passées dont Enbridge s’est rendue responsable au fil des ans. 

À moins d’une grande surprise, la compagnie Enbridge procédera à l’inversion de la canalisation de son pipeline 9B au cours des prochains mois ou des prochaines années.

De 1976 à 1998, le pétrole s’écoulait d’ouest en est, mais le flux du pipeline a été inversé en 1998 en raison du plus faible prix du pétrole importé d’Afrique et du Moyen-Orient.

Depuis 1998, le pétrole s’écoule donc d’est en ouest. Quinze ans plus tard, la compagnie souhaite maintenant réinverser le flux de pétrole pour acheminer du pétrole d’Alberta vers les raffineries de l’Est du pays, encore une fois pour des raisons économiques.

Les approbations ont déjà été données par l’Office national de l’énergie pour la première portion du trajet, dans le sud de l’Ontario. Il serait très étonnant qu’elles soient refusées pour la portion québécoise. De toute façon, c’est un dossier de compétence fédérale dans lequel le Québec pouvait choisir de coopérer ou de faire de l’obstruction. Visiblement, Québec a choisi de coopérer.

On a fait valoir plusieurs arguments, de part et d’autre : les répercussions sur l’économie et l’environnement, les risques de déversement, la sécurité énergétique et la création d’emplois.

Certains arguments étaient légitimes et présentés de bonne foi. D’autres, valides en eux-mêmes, paraissent toutefois un peu fourbes quand ils sont avancés par certains groupes pour qui ils n’ont aucune importance. Ce sont des «arguments de façade», parce que la position de la personne qui les avance ne changerait pas si l’argument en question s’avérait sans fondement.

Dans le débat entourant l’inversion du pipeline, trois positions étaient possibles.

La première consistait essentiellement à appuyer le projet de manière inconditionnelle. Considérant la logique économique du projet et sa capacité de soutenir une industrie et des emplois de qualité au Québec, toute objection — sécuritaire, environnementale ou autre — était ainsi balayée d’avance sous le tapis. On allait bien sûr consulter et «entendre tous les partenaires», mais la conclusion était connue d’avance, et favorable. C’était la position intéressée de l’industrie, de certains milieux politiques et économiques, voire celle de la FTQ.

La deuxième posture — sans doute celle de la majorité qui n’est ni idéologue, ni directement intéressée par le projet — consistait en une indifférence relative, teintée d’un certain scepticisme. Personne n’aime les pipelines d’amour, évidemment. Surtout à notre époque, où à peu près tout le monde sait que le pétrole est une énergie sale qu’il faudra tôt ou tard reléguer au XXe siècle. Mais, en l’occurrence, il s’agit essentiellement de refaire passer le pétrole de gauche à droite, plutôt que de droite à gauche, dans un tuyau déjà existant, qui ne semble pas déranger grand monde. Ça prendrait quelques travaux. Le pétrole ne serait pas exactement le même. Il existe toujours des risques. Mais, a priori, la plupart des gens n’étaient pas braqués d’un côté ou de l’autre. Ils comprennent que la compagnie Enbridge, aussi méchante, pétrolière et albertaine soit-elle, n’a pas intérêt à provoquer des déversements ou à saboter son pipeline et les revenus qu’il lui procure. Il fallait essentiellement rassurer la population quant au bien-fondé et à la sécurité du projet. Certains seraient plus difficiles à convaincre que d’autres, et finalement l’adhésion ne serait certainement pas totale. Mais pour ce groupe, contrairement aux deux autres, les échanges de questions et de réponses se feraient de bonne foi.

Le dernier camp regroupait les adversaires inconditionnels du projet. Ceux dont l’opposition au pétrole est quasi-absolue et qui, par conséquent, s’opposent à son exploitation et son transport par tous les moyens. Ils sont contre le pétrole des sables bitumineux et contre le pétrole d’Anticosti. Ils sont contre le transport par train et par pipeline. Et tout comme aucun argument n’aurait pu décourager les partisans intéressés ou aveugles de l’inversion du pipeline, aucun argument n’aurait pu convaincre ces opposants idéologiques d’appuyer le projet.

Cette posture n’a rien de mal en soi. L’idéalisme radical de certains militants — écologistes, anarchistes, libertariens ou communistes — injecte des idées fortes à notre politique trop souvent insipide, et il contribue à recadrer nos débats dans un contexte sociopolitique plus fondamental. Les environnementalistes opposés au projet d’inversion du pipeline ont raison, par ailleurs, de souligner l’hypocrisie d’une société où les bonnes résolutions écologiques ou sociales fondent comme neige au soleil devant l’impératif de la croissance et de la création d’emplois à court terme. (Le dossier de l’amiante en était un autre bon exemple.)

Le problème, cela dit, est que ces prises de positions idéologiques s’accompagnent souvent d’un coût : on se disqualifie d’office des discussions pragmatiques ou nuancées.

Si, par exemple, vous clamez haut et fort votre opposition au péage sur un pont, parce que vous refusez toute forme de tarification des services publics, on ne risque pas de vous inviter à un colloque visant à élaborer une politique moderne de péage urbain. Ce n’est pas que votre opinion soit sans intérêt. C’est simplement qu’elle n’est plus pertinente dans le contexte d’un débat où l’on est passé à l’étape suivante. (Le coloré juge Scalia, de la Cour suprême américaine, a déjà comparé ce processus au fait de consulter des groupes Amish à propos de la voiture électrique : évidemment qu’ils sont contre, puisqu’ils sont contre toutes les voitures.)

Pour contourner cette disqualification fâcheuse, certains militants ont développé l’habitude de dissimuler leurs positions idéologiques ou politiques derrière des arguments de façade.

On verra ainsi Équiterre s’opposer à la construction de nouvelles centrales hydroélectriques sur la base de leur non-rentabilité. On verra l’Institut économique de Montréal prôner la libéralisation du marché agroalimentaire pour des raisons environnementales. Et on verra certains militants nationalistes invoquer des arguments démographiques et économiques pour réduire l’immigration.

Ce sont évidemment des arguments de façade : Équiterre n’appuierait pas la construction de nouvelles centrales même si elles étaient rentables, l’IEDM prônerait la libéralisation des échanges commerciaux même si celle-ci était écologiquement néfaste, et les militants nationalistes en question réduiraient l’immigration même si celle-ci constituait effectivement un remède à nos maux démographiques.

Dans le récent débat sur l’inversion du pipeline, Québec solidaire — qui s’oppose fondamentalement au projet — a usé d’un argument de façade en insistant sur les nombreuses fuites dont Enbridge s’est rendue responsable au fil des ans. La feuille de route de l’entreprise est évidemment une information utile et pertinente dans un débat sur l’inversion proposée et ses risques. Elle est de nature à susciter des inquiétudes et justifier un encadrement plus serré. Le travail d’Amir Khadir a d’ailleurs été salué avec raison.

Mais le fait demeure que la véritable position de Québec solidaire dans ce débat, comme celle d’autres groupes écologiques, est de «continuer activement sa bataille contre les projets de construction d’oléoducs qui visent à désenclaver le pétrole des sables bitumineux de l’Ouest canadien».

Autrement dit, Québec solidaire s’opposerait au projet d’inversion même si l’on faisait la démonstration que le pipeline est parfaitement sécuritaire et que Enbridge a une feuille de route impeccable. Le parti s’oppose au transport du pétrole albertain vers le Québec par tous les moyens et à toutes les conditions. L’évocation des accidents passés était certainement pertinente et utile dans le cadre d’une discussion sur le projet d’inversion du pipeline. Mais au bout du compte, pour Québec solidaire, ce sont des arguments de façade qui ne changent absolument rien à la conclusion.