Politique

Jeux de Sotchi : antiterrorisme ou dérive sécuritaire ?

À quelques jours des Jeux d’hiver, tout est fait pour limiter le risque d’attaques sur le site du Village olympique, mais le dispositif mis en place — à la limite de l’autoritarisme — n’exclut pas la possibilité d’attentats ciblés dans sa périphérie.

Previews - Winter Olympics Day -7
Photo : Alexander Hassenstein/Getty Images

Depuis les attentats perpétrés fin 2013 à Volvograd par des rebelles indépendantistes, les craintes de la communauté internationale semblent se cristalliser sur les Jeux olympiques de Sotchi. Le Pentagone s’est même déclaré prêt, il y a quelques jours, à envoyer des moyens militaires en soutien à Moscou pour en «assurer la sécurité».

Tout est fait pour limiter le risque d’attaques sur le site du Village olympique, mais le dispositif mis en place — à la limite de l’autoritarisme — n’exclut pas la possibilité d’attentats ciblés dans sa périphérie.

Un environnement géopolitique particulier

Ce n’est pas la première fois qu’un groupe terroriste prend pour cible ce rassemblement mondial majeur. Le contexte politique et géopolitique est pourtant ici différent.

Sur fond de conflit israélo-palestinien, 11 athlètes israéliens avaient été pris en otage et assassinés lors des Jeux olympiques de 1972, à Munich, par des membres de l’organisation palestinienne Septembre noir.

En 1996, un déséquilibré avait fait exploser une bombe dans le parc du Centenaire lors des Jeux olympiques d’Atlanta, faisant deux morts et une centaine de blessés.

Dans le cas des Jeux d’hiver de 2014, la proximité (relative) de la ville de Sotchi avec la région particulièrement instable du Caucase du Nord — peuplée de rebelles indépendantistes qui menacent depuis quelques mois la Russie d’attentats — fait peser un climat tendu sur l’événement.

Carte Caucase, Sotchi

La rébellion indépendantiste tchétchène

Le Caucase du Nord est le berceau d’une rébellion indépendantiste sévèrement combattue par Moscou depuis les années 1990.

Après les guerres d’indépendance (1994-2000), ces groupes rebelles se radicalisent, mêlant à leurs revendications de nombreuses références au jihad global, en appelant à «venger le sang des musulmans versé en Afghanistan, Somalie, Syrie et partout dans le monde».

Dokou Oumarov crée en 2007 l’Émirat du Caucase, visant à long terme l’instauration d’un État islamique qui s’étend «de la mer Noire à la mer Caspienne».

Héritiers d’un ordre politique néo-patrimonial, inégalitaire et corrompu, les jeunes Tchétchènes intègrent rapidement les jamaats (communautés de militants), devenus piliers de l’organisation sociale et foyers de la résistance armée.

En raison de la «décapitation» des groupes rebelles par les forces russes au Daguestan, en Ingouchie et en Kabardino-Balkarie ces dernières années, les rebelles agissent à présent localement, par cellules de cinq ou six personnes — le plus souvent par des attentats-suicides.

Financé par l’Arabie Saoudite et la Jordanie, le mouvement entretient également des liens avec plusieurs chefs de guerre islamistes à l’international, notamment en Syrie. Omar al-Chichani, Tchétchène de Géorgie, est ainsi le chef militaire de l’État islamique d’Irak et du Levant, actif dans l’opposition aux forces loyalistes de Bachar al-Assad.

Après plusieurs attaques meurtrières, l’Émirat figure depuis 2011 sur la liste des organisations terroristes établie par les États-Unis et, depuis décembre 2013, sur celle du gouvernement canadien.

Sotchi coupée du monde par un dispositif sécuritaire hors norme

À l’occasion des Jeux, les services de sécurité russes ont donc fortement réduit l’accès des populations tchétchènes à la région de Krasnodar (où se situe Sotchi) en provenance d’Ingouchie ou du Daguestan.

La ville de Stavropol — située à 500 km de Sotchi, et placée sous surveillance après la découverte de cinq cadavres portant des traces d’engins explosifs — représente dans cette logique une sorte de «cordon sécuritaire».

Le dispositif déployé par Moscou à Sotchi même est d’une rare ampleur. Tout serait «déjà prévu» pour empêcher des attaques ciblées. Plus de 40 000 personnes ont été mobilisées pour assurer la sécurité des Jeux : civils volontaires et professionnels (police, militaires).

Dans un même temps, la ville et le Village olympique sont en permanence surveillés par des drones, couvrant une zone de sécurité de près de 150 km2 au sein de laquelle chaque résident, visiteur ou sportif est tenu de systématiquement s’enregistrer auprès des autorités. Tout appareil électronique (tablette, téléphone, ordinateur) peut être espionné par les services secrets, et tout échange de données, intercepté.

Enfin, ce périmètre de sécurité est renforcé par un système de défense antiaérienne et une réglementation maritime d’envergure, ainsi qu’un contrôle drastique de la circulation côtière.

Des mesures contre-productives ?

Ce dispositif lourd et coûteux (51 milliards de dollars) placent les JO de Sotchi au rang des plus chers de l’Histoire.

Plus de deux milliards de dollars ont été consacrés à la sécurité, notamment au déploiement de forces antiterroristes et leur cohorte de mesures exceptionnelles. Ces dernières sont justifiées par «l’ampleur de la menace», depuis la tragique prise d’otages de Beslan par le chef de guerre tchétchène Chamil Bassaev, en 2004 (plus de 300 morts).

Mais au vu des attentats régulièrement perpétrés par les rebelles au Daguestan, il ne semble pas exister de politique contre-terroriste adaptée, permettant de «prévoir» ou de prévenir les potentielles attaques de cellules terroristes isolées.

Plus encore, ces mesures pourraient renforcer le risque d’attaques dans le reste de la Russie.

Si le périmètre de sécurité construit autour de Sotchi est censé assurer une certaine «tranquillité» au centre-ville, il n’exclut pas le risque d’attaques à ses frontières. Comme l’explique l’ancien numéro 2 de la CIA, les rebelles pourraient cibler l’axe des transports périurbains, ou certaines infrastructures (aéroports, hôtels) dans d’autres villes en Russie, la concentration des forces de sécurité sur Sotchi les rendant plus vulnérables.

À quelques jours des Jeux, l’ampleur du dispositif mis en place par Moscou soulève de nombreuses controverses, tout comme le choix initial en 2007 de désigner comme hôte la ville de Sotchi, située à proximité d’un foyer d’insurrection.

 

 

Aurélie Allain

Chercheure en résidence, Observatoire de géopolitique

Chaire @RDandurand @UQAM

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