Politique

Politique conservatrice en matière d’emploi : des chiffres contestés

Le Canada connaît un problème de pénurie de main-d’œuvre et se doit d’adopter des politiques pour y pallier, affirme le gouvernement conservateur depuis au moins deux ans. C’est même son argument de prédilection pour justifier, entre autres, la réforme de l’assurance-emploi. Or, révèle le dernier rapport du directeur parlementaire du budget, la réalité du marché de l’emploi serait fort différente. 

PolitiqueLe Canada connaît un problème de pénurie de main-d’œuvre et se doit d’adopter des politiques pour y pallier, affirme le gouvernement conservateur depuis au moins deux ans.

C’est même son argument de prédilection pour justifier la réforme de l’assurance-emploi et la création de la Subvention canadienne pour l’emploi, qui a forcé les provinces à revoir leurs ententes sur la formation de la main-d’œuvre.

La réalité du marché de l’emploi serait fort différente, révèle le dernier rapport du directeur parlementaire du budget, publié cette semaine et intitulé Évaluation de la situation du marché du travail au Canada – 2014.

On peut y lire que la situation actuelle n’est en rien différente à celle qui prévalait avant la récession de 2008-09. «Il y a peu de signes de pénurie de main-d’œuvre à l’échelle nationale, bien que certains secteurs et régions semblent avoir un marché du travail étroit. Aussi, l’inadéquation des compétences ne semble pas plus aiguë qu’avant la récession de 2008-2009 dans l’ensemble, sauf dans certains secteurs et régions», écrit le DPB.

De toutes les provinces, seule la Saskatchewan a un véritable problème de pénurie de main-d’œuvre, nous apprend-il. En revanche, le trop grand nombre de chômeurs pour le nombre d’emplois disponibles demeure un problème à peu près partout.

«Dans les provinces atlantiques, au Québec, en Ontario, au Manitoba, en Alberta et en Colombie-Britannique, le taux de postes vacants se maintient ou reste inférieur aux niveaux d’avant la récession, et le taux de chômage se maintient ou reste supérieur aux niveaux d’avant la récession», lit-on dans le rapport.

En ce qui a trait à l’inadéquation des compétences, le DPB rappelle qu’il s’agit d’un phénomène normal et que le problème n’est pas plus grave qu’avant, sauf pour les jeunes. Dans leur cas, ce n’est pas le manque de compétences qui les pénalise, mais l’impossibilité de trouver des emplois où elles sont requises et qui offrent des salaires en conséquence.

Dans l’ensemble, le marché du travail canadien, dit le DPB, se remet de la dernière récession, comme il l’a fait lors des ralentissements économiques précédents, mais les progrès ne sont pas aussi rapides qu’on pourrait le croire.

Le taux de chômage est encore supérieur à ce qu’il était avant la récession. La moyenne hebdomadaire d’heures travaillées est encore plus basse et la croissance des salaires, plus lente. En fait, le gros de cette croissance a profité aux plus hauts salariés, accentuant du coup les écarts de revenus.

Le DPB n’arrive donc pas aux mêmes conclusions que le ministère des Finances, qui a produit un document sur l’emploi en même temps que le dernier budget. Le ministère insistait sur ce problème de pénurie de main-d’œuvre.

Ce décalage serait dû, selon le DPB, à l’utilisation par le gouvernement d’une méthodologie moins fiable, l’omission de certains indicateurs et l’absence de comparaison avec les reprises antérieures. Même les périodes de référence utilisées par le ministère ne sont pas toujours les mêmes selon ce qu’il veut démontrer.

Un élément relevé par le DPB — et qui a de quoi étonner — est l’utilisation sans restriction, par le ministère, de données en provenance de la firme Wanted Analytics, qui surveille les sites Internet offrant des emplois, dont celui de Kijiji.

Le Conference Board, qui a aussi recours à cette entreprise, a toutefois réalisé que les données de Kijiji étaient trop volatiles pour être prises en compte. Il les a écartées et a découvert que la courbe ascendante du nombre d’emplois vacants tombait alors à plat. Il en a informé le DPB, qui a revu et ajusté ses propres chiffres.

Bref, pour justifier des politiques fondamentales qui bouleversent la vie de bien des gens, le gouvernement s’est fié à des données plus ou moins fiables, mais qui avaient l’avantage de lui dire ce qu’il voulait entendre.

La révélation du Conference Board est peut-être venue trop tard pour que le ministère des Finances corrige le tir, mais on se demande pourquoi, avec les ressources à sa disposition, il ne s’est pas d’abord assuré de la solidité des données de Wanted Analytics.

En même temps, doit-on s’en étonner après la mise au rancart du long questionnaire de recensement ? On sait depuis longtemps que ce gouvernement n’a pas une grande affection pour les faits et les statistiques qui contredisent ses intentions.

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À propos de Manon Cornellier

Manon Cornellier est chroniqueuse politique au Devoir, où elle travaille depuis 1996. Journaliste parlementaire à Ottawa depuis 1985, elle a d’abord été pigiste pour, entre autres, La Presse, TVA, TFO et Québec Science, avant de joindre La Presse Canadienne en 1990. On peut la suivre sur Twitter : @mcornellier.