Politique

Les journalistes s’invitent à la commission Charbonneau

La FPJQ est persuadée que la libre circulation de l’information et la transparence sont des remèdes très puissants contre la corruption et la collusion. Mais nous vivons une époque de petite noirceur.

PolitiqueMoment de grâce dans ma modeste carrière. Je suis devenu vendredi le seul journaliste à avoir le privilège de couvrir la commission Charbonneau… et d’y comparaître.

Contrairement à certains témoins, je ne me suis pas parjuré ! La mémoire ne m’a pas fait défaut. Et je n’ai pas dû me rabattre sur des explications du genre «autres temps, autres mœurs» pour me sortir d’embarras. Que voulez-vous ! Un journaliste, c’t’un journaliste. On ne fait pas partie des problèmes de corruption et de collusion, collectivement. On fait partie de la solution.

Les commissaires Renaud Lachance et France Charbonneau nous ont réservé, à Pierre Craig et à moi, un accueil des plus chaleureux. Nul doute qu’ils croient profondément à l’importance du journalisme d’enquête. Après tout, la commission n’aurait jamais vu le jour si des journalistes fouineurs n’avaient pas braqué leur faisceau sur un certain bateau, il y a déjà six ans.

Infiltration du crime organisé à la FTQ-Construction, trucage des élections syndicales, développement des affaires à la mode Accurso, collusion entre les firmes de génie conseil : de nombreux sujets abordés par la commission ont d’abord été traités par ces maudits journalistes de tous les médias.

D’ailleurs, ma plus grande fierté, lors des travaux, c’était d’entendre les pros des combines, sur écoute électronique, se plaindre du travail des reporters, ces chiens de garde de la démocratie qui aboyaient au passage de la caravane des corrompus ; ces cerbères qui mordillaient les mollets de quelques uns de nos plus beaux spécimens de fourbes.

La Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), dont Pierre Craig est le président (et moi le vice-président), ne pouvait pas laisser passer l’occasion de témoigner à la commission Charbonneau. Non pas pour nous vanter de nos succès collectifs et de nos scoops à tous, mais surtout pour éclairer la commission sur nos préoccupations. Des préoccupations qui rejoignent l’intérêt public.

La FPJQ est persuadée que la libre circulation de l’information et la transparence dans les institutions publiques sont des remèdes très puissants contre la corruption et la collusion. À ce chapitre, le bilan du Québec est décevant. Comme l’a dit Pierre Craig lors de son témoignage, nous vivons une époque de petite noirceur.

Le premier ministre, Philippe Couillard, a promis une ère de transparence lors de son élection. Six mois plus tard, il a annoncé une centralisation des communications gouvernementales qui n’augure rien de bon. Les journalistes se plaignent déjà des difficultés d’obtenir des informations des ministères et organismes publics et de la «politisation» des communications.

Avec sa réforme, le premier ministre va étendre encore plus la mainmise du politique sur l’administratif. Cette réforme, c’est une mise en boîte de l’information, qui est pourtant essentielle afin que les citoyens puissent participer pleinement à la vie démocratique.

C’est dans cette optique que la FPJQ réclame une modernisation de la loi d’accès à l’information, des protections pour les lanceurs d’alerte et une transparence accrue dans les affaires municipales. Dans notre mémoire à la commission Charbonneau, nous réclamons des outils afin que les journalistes puissent continuer à débusquer des scandales de corruption et de collusion.

La commission Charbonneau est dans une position unique pour casser la culture du secret. Le gouvernement ne pourra ignorer ou traiter à la légère ses recommandations.

Quand le rideau tombera définitivement sur les travaux avec la publication de son rapport final, en avril 2015, il restera encore bien du travail pour les journalistes.

Pas plus tard que vendredi matin, un regroupement d’étudiants en génie a révélé les grandes lignes d’un sondage à la commission. Selon l’enquête de la Confédération pour le rayonnement étudiant en ingénierie, 5 % des stagiaires en génie ont eu vent d’actes répréhensibles et de collusion. On leur demandait de copier les plans d’une firme concurrente, de transporter des enveloppes brunes, etc.

Le sondage a été réalisé en novembre 2012, auprès de 1 000 étudiants qui en étaient à leurs premiers pas dans l’industrie. Le monde n’a pas changé…

Le monde n’a pas changé, sauf que ces étudiants ont imploré la commission Charbonneau de mettre son poids dans la balance pour que la formation des futurs étudiants en génie comprenne des cours en éthique appliquée.

Quel vent de fraîcheur. Le travail des journalistes a porté fruit, après tout.

On ne changera pas un Robert Marcil ou un Gilles Surprenant. Si au moins les ingénieurs de demain renoncent à l’héritage empoisonné des bâtisseurs d’avant hier, l’industrie de la construction aura fait un pas vers l’avant.

Ces jeunes ingénieurs font partie de la solution. Les journalistes aussi. À l’heure des bilans, il faudra donner aux journalistes les outils qu’ils ont pleinement mérités.

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À propos de Brian Myles

Brian Myles est journaliste au quotidien Le Devoir, où il traite des affaires policières, municipales et judiciaires. Il est présentement affecté à la couverture de la commission Charbonneau. Blogueur à L’actualité depuis 2012, il est également chargé de cours à l’École des médias de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). On peut le suivre sur Twitter : @brianmyles.