Politique

La religion mène-t-elle à la violence ?

Les exécutions sauvages de l’État islamique et l’assassinat à glacer le sang de 132 enfants au Pakistan par un commando taliban ne semblent être que les exemples les plus récents et terrifiants de cette loi générale.

Photo: AFP/Getty Images
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PolitiqueLes messages de paix, de partage et de recueillement abondent dans le temps des Fêtes. Les grandes religions en profitent naturellement pour mettre les principes rassembleurs et contemplatifs de leur tradition en valeur.

Qu’à cela ne tienne, plusieurs croient que la religion est foncièrement violente. La croyance en un Dieu tout puissant ou à des forces surnaturelles, et les articles de foi dont sont faites les doctrines religieuses, mèneraient nécessairement au dogmatisme, à l’intolérance et à la violence.

Les exécutions sauvages de l’État islamique et l’assassinat à glacer le sang de 132 enfants au Pakistan par un commando taliban ne semblent être que les exemples les plus récents et terrifiants de cette loi générale.

Karen Armstrong, sœur défroquée maintenant historienne des religions, a fait du rapport entre la religion et la violence le sujet de son livre Fields of Blood : Religion and the History of Violence, dont j’ai eu la chance de discuter avec Marie-Louise Arsenault et le théologien Olivier Bauer à l’émission Plus on est de fous, plus on lit.

Armstrong souhaite examiner deux assertions courantes au sujet de la religion et de la violence.

La première affirme que la religion est intrinsèquement ou nécessairement violente. La seconde avance que les religions ont été la cause des guerres les plus meurtrières.

Sans surprise pour quiconque s’intéresse à la question, elle réfute aisément ces deux affirmations.

Elle part d’abord du constat qu’il n’est pas possible d’élaborer une définition universelle et parfaitement inclusive de la religion. En effet, lorsqu’on tente d’identifier les propriétés essentielles de la religion, on généralise habituellement de manière abusive, à partir d’une religion ou d’une gamme limitée de confessions.

En Occident, la religion est souvent définie comme un ensemble de croyances et de pratiques qui relient la personne pieuse à son Dieu, ainsi que les croyants entre eux.

Cette conception a le défaut de ne convenir qu’aux trois grands monothéismes abrahamiques. Les spiritualités autochtones, l’hindouisme, le sikhisme, le bouddhisme, le taoïsme et le confucianisme sont, à plusieurs égards, différents des religions du livre. Une définition véritablement universelle de la religion devrait être capable de faire une place aux traditions non théistes, panthéistes et polythéistes.

Sachant que le concept d’ahimsa (non-violence) occupe une place centrale dans l’hindouisme et le bouddhisme, que la tradition chrétienne compte son lot de mouvements pacifistes — dont les quakers et certaines communautés anabaptistes — et que des figures exemplaires comme Gandhi et Martin Luther King ont puisé dans la religion une partie de leurs convictions morales et politiques, il est bien difficile de soutenir que la bellicosité est une propriété incontournable de la foi religieuse. La foi peut mener à la lutte pour la paix et la justice aussi bien qu’au fanatisme et à la persécution.

La deuxième croyance qu’Armstrong conteste, c’est-à-dire le jugement selon lequel la religion est à l’origine des conflits violents les plus importants, est de nature historique plutôt que conceptuelle. Elle est aussi plus facile à réfuter. Une connaissance sommaire de l’histoire de la violence nous permet de l’écarter rapidement.

Le «court vingtième siècle» décrit par l’historien Eric Hobsbawn a été d’une violence inouïe. Mais comme les intérêts géopolitiques concurrents des grandes puissances européennes ont été le moteur des deux guerres mondiales et que les régimes totalitaires fascistes et communistes n’étaient pas mus par la religion — l’URSS et la Chine de Mao étaient même officiellement athées —, on ne peut maintenir de façon crédible que la religion est la source principale des conflits les plus meurtriers du XXe siècle.

Comme la période de la Terreur et l’usage immodéré de la guillotine qui ont suivi la Révolution française le rappellent tragiquement, il est même possible de tuer au nom des Lumières et de la Raison. Des «religions civiles» comme certaines formes vicieuses de nationalisme peuvent être dévastatrices, et des penseurs comme Thucydide, Machiavel et Hobbes ont éloquemment montré comment le désir de gloire, de pouvoir et de conquête mène souvent à la violence.

Armstrong admet heureusement que la religion peut elle aussi engendrer la violence. Elle démontre toutefois que l’intolérance religieuse agit rarement seule dans les conflits violents.

L’Inquisition espagnole de la fin du XVe siècle et les Guerres de religion des XVIe et XVIIe siècles sont généralement considérées, non sans raison, comme les exemples les plus probants du potentiel de violence de la foi religieuse. Armstrong soutient toutefois de façon convaincante que des motifs politiques étaient aussi à l’œuvre dans le déclenchement des hostilités.

Si les conflits entre catholiques et protestants ont abondé dans la foulée de la Réforme, des catholiques se sont aussi battus entre eux pour des raisons politiques. Lorsque le catholique Charles Quint prit la tête du Saint-Empire romain germanique, en 1519, les ambitions politiques du pape et du Roi de France lui ont causé plus de soucis que les protestants d’Allemagne.

De même, c’est en bonne partie aux luttes politiques entre monarchistes et parlementaristes que l’on doit les guerres civiles anglaises du XVIIe siècle, qui ont tant marqué la pensée politique de Thomas Hobbes et de John Locke.

Armstrong souligne à juste titre que le XVIIe siècle a été, dans la foulée du Traité de Westphalie de 1648, la grande période de construction des États modernes dont l’une des fonctions centrales était de défendre leur souveraineté. Les conflits causés par les divergences théologiques et ceux engendrés par le désir de conquête territoriale et la défense des frontières se sont entremêlés de façon inextricable.

Enfin, une des stratégies argumentatives les plus efficaces d’Armstrong consiste à nous rappeler jusqu’à quel point l’Occident est intervenu dans les pays — en particulier arabomusulmans — où la religion nous semble synonyme d’instabilité. Que l’on pense à l’Irak, à l’Iran, à la Syrie, à l’Égypte, au Liban, aux conflits israélo-palestiniens ou aux tensions entre l’Inde et le Pakistan, on réalise aisément que les conséquences du colonialisme européen et de l’interventionnisme américain se font toujours sentir aujourd’hui.

Armstrong souligne d’ailleurs que les puissances occidentales ont souvent soutenu des despotes laïques, comme le Shah d’Iran et Nasser et Moubarak en Égypte, dont la gouvernance autoritaire a favorisé l’essor de leaders religieux tels l’ayatollah Khomeiny et les Frères musulmans. Cela n’a pas pour but d’exonérer les dirigeants actuels qui instrumentalisent la religion, mais plutôt de démontrer que les causes de la violence sont toujours complexes.

La démonstration d’Armstrong est convaincante, mais elle ne joue pas à l’autruche pour autant. Elle n’est pas tendre envers les fanatiques et autres croisés qui se réclament de la religion pour tuer. Elle soutient, peut-être de façon exagérément clémente, que toutes les grandes traditions religieuses et spirituelles sont fondamentalement fondées sur le rejet de la violence et sur la compassion. Les mouvements politico-religieux qui font l’apologie de la violence s’appuient selon elle sur des interprétations dévoyées de leur propre tradition.

Armstrong a reçu un Prix TED en 2008 pour faire la promotion d’une «Charte de la compassion» fondée sur la réhabilitation de la règle d’or voulant que l’on ne fasse pas à son prochain ce que l’on ne voudrait pas qu’il nous fasse.

Que l’on soit optimiste ou non quant aux chances de succès de cette initiative, on ne peut que se réjouir que les voix de la paix et de la bienveillance se fassent entendre au sein des traditions religieuses.

Jocelyn Maclure est professeur à la Faculté de philosophie de l’Université Laval. Il a publié, avec Charles Taylor, Laïcité et liberté de conscience (Boréal), qui a été traduit en plusieurs langues.