MondePolitique

Cuba : ce qui va changer

Interlocuteur privilégié du gouvernement de Raúl Castro, le cardinal Jaime Ortega a joué un rôle considérable dans les discussions qui ont mené au dégel des relations diplomatiques entre Cuba et les États-Unis. Voici comment.

Le Sommet des Amériques d'avril dernier a été le théâtre d'un moment inédit depuis plus de 50 ans : une rencontre entre les présidents cubain et américain. (Photo : Pablo MartinezMonsivais/AP/La Presse Canadienne)
Le Sommet des Amériques d’avril dernier a été le théâtre d’un moment inédit depuis plus de 50 ans : une rencontre entre les présidents cubain et américain. (Photo : Pablo Martinez Monsivais/AP/La Presse Canadienne)

À La Havane, l’archevêché occupe un palais colonial de dimension impressionnante dans le quartier historique, dont l’entrée donne directement sur la rue. Pour nous y rendre, mon chauffeur a dû demander son chemin trois fois. Jamais il n’a prononcé le mot «arzobispado » (archevêché) pour indiquer notre destination. Malgré mes précisions sur l’objet de ma visite, il s’en est tenu au numéro de l’adresse du palais épiscopal.

L’anecdote illustre bien la situation du cardinal cubain Jaime Ortega, archevêque catholique de La Havane. Sacré cardinal par le pape Jean-Paul II en 1994, cet amateur de baseball, qui a terminé ses études de théologie à Montréal, règne sur une Église en reconstruction, mais toujours sous surveillance.

Se décrivant comme un produit de l’esprit missionnaire de l’Église québécoise, le cardinal Ortega, 78 ans, est parvenu à s’imposer à titre d’interlocuteur privilégié du gouvernement de Raúl Castro grâce à une prudente politique des petits pas. Polyglotte (outre l’espagnol, il parle couramment le français, l’anglais et l’italien), proche du Vatican, il a joué un rôle important dans les discussions qui ont mené au dégel des relations diplomatiques entre son pays et les États-Unis.

Malgré ses efforts pour rester au-dessus de la mêlée, il est régulièrement traité de « laquais » du régime par les anticastristes de Miami. Aussi, lorsque le pape François mettra les pieds sur le sol cubain, l’automne prochain, le prélat pourra souffler un peu. François, premier pontife latino-américain, risque d’avoir un effet déterminant sur la réconciliation prônée par l’évêché cubain depuis 10 ans. Pas mal, pour un chef religieux qui a vu nombre de ses églises détruites dans le passé et dont une partie de ses concitoyens semblent (encore) ignorer l’existence !

Quel rôle avez-vous joué dans le rapprochement entre les États-Unis et Cuba ?

À la fin de 2013, une spécia­liste des relations cubano-américaines est venue me voir à La Havane. Auteure de plusieurs livres sur Cuba, Julia Sweig estimait que le climat à la Maison-Blanche était favorable à un déblocage des relations entre les États-Unis et Cuba. Elle m’a proposé d’établir une médiation avec le Vatican. J’ai donc communiqué avec le pape François et nous avons discuté. Il fallait se presser pour que Rome ait le temps de se préparer avant la visite du président Obama au Vatican, en mars 2014.

Vous appréciez le pape François ?

Beaucoup. Il a eu la délicatesse de me raconter comment s’était déroulé son entretien sur Cuba avec le président Obama. Selon le Saint-Père, sur la possibilité de lever les sanctions économiques, Obama aurait répliqué que cette action relevait du Congrès. Ils ont ensuite abordé la question des prisonniers, mais Obama hésitait encore. Alors, le Saint-Père a eu un argument décisif : non seulement la levée de l’embargo économique, a-t-il dit, profiterait au peuple cubain, mais elle jouerait également en faveur de l’image des États-Unis en Amérique latine, où la politique américaine à l’égard de Cuba est rejetée de façon unanime. Le pape m’a rapporté que le président est alors devenu très méditatif. On voit donc que l’Église peut encore peser dans la balance lorsqu’il s’agit d’obtenir un accord de paix entre deux pays.

Où étiez-vous le 17 décembre 2014, lorsque le président Obama a annoncé la normalisation des relations de son pays avec Cuba ?

Ici, à l’archevêché. Je m’apprê­tais à aller célébrer la messe quand j’ai appris que le président Raúl Castro allait s’adresser à la nation à midi. J’ai invité quel­ques amis et, très vite, nous avons constaté à quel point l’accord dépassait le simple échange de prisonniers. Quand j’ai entendu plus tard Obama, j’ai été esto­maqué. Il mentionnait des mesures concrètes, comme la levée de l’embargo économique et la possibilité d’enlever Cuba de la liste des pays appuyant le terrorisme. Les larmes coulaient sur les joues des gens autour de moi. On pleurait, parce que depuis plus d’un demi-siècle, on n’entendait que des menaces… Vous savez, les gens ici ont beaucoup souffert. Depuis un moment, ça va un peu mieux ; mais encore aujourd’hui, il y a des difficultés pour tout.

Des difficultés ?

Je vous donne un exemple. Je construis un nouveau séminaire, à 15 km au sud-est de La Havane. Simplement pour obtenir les matériaux pour le toit, j’ai dû faire appel à des fournisseurs en Asie du Sud-Est. Le coût du transport, je vous laisse l’imaginer. Évidemment, si je pouvais faire affaire avec des grossistes des États-Unis, ça m’éviterait bien des soucis. Non seulement le prix des matériaux y est beaucoup plus bas, mais les frontières américaines sont à nos portes. [NDLR : Washington a depuis annoncé la reprise du commerce avec des entreprises privées dans le secteur des matériaux de construction, notamment.]

Vous sentez-vous libre d’aborder des sujets de votre choix lorsque vous prononcez vos homélies le dimanche, à la cathédrale de San Cristóbal ?

Oui, toujours. De toute façon, de quoi parle un homme d’Église ? De Dieu. Après la révolution, en 1959, Cuba est devenu un pays officiellement athée, c’est-à-dire que l’athéisme scientifique a été inscrit dans la Constitu­tion. Pendant 30 ans, Noël est disparu du calendrier officiel. Les mem­bres du Parti communiste ne pouvaient appartenir à une quelconque religion, c’était interdit. Il y a eu des confiscations de propriété, des expulsions, etc., mais qu’est-ce qu’on pouvait y faire ? D’un autre côté, notre situation a toujours été préférable à celle qu’ont connue les pays du bloc de l’Est, en Europe. Nous n’avons jamais été coupés de Rome. Et on a eu droit à la liturgie dans notre langue.

Mais vous avez été emprisonné ?

Je n’ai pas été emprisonné, mais interné dans un camp de rééducation, où j’ai été condamné à huit mois de travaux forcés. J’étais d’ailleurs dans une ancienne école jésuite, le collège Belén, transformée en institut militaire par Fidel Castro. L’année 1966 a été très difficile… Je me souviens de la popularité de la chanteuse de jazz tchèque Eva Pilarová. Sur le disque qu’elle avait laissé, les autorités avaient trafiqué sa photo pour faire disparaître la croix autour de son cou. Même chose pour les paroles de ses chansons, où ne devait apparaître aucune allusion à Dieu. C’était impossible de mentionner Dieu à l’époque. On ne pouvait pas dire : si Dieu le veut.

Quand s’est produit le tournant décisif ?

En 1998, après la visite de Jean-Paul II, le pays est devenu laïque. Noël est redevenu une fête. La visite de Jean-Paul II s’est avérée majeure non seulement pour l’Église, mais pour tout le pays. « Que Cuba s’ouvre au monde. Que le monde s’ouvre à Cuba. » Les paroles prononcées par le Saint-Père à la fin de son voyage étaient prémonitoires. Derrière la nouvelle étape de notre histoire aujourd’hui, il y a la visite de Jean-Paul II.

Que faut-il conserver du modèle cubain ?

D’abord, une éducation gratuite à tous les niveaux. Et un système de santé public gratuit et universel. Pour le peuple cubain, il ne saurait y avoir de compromis là-dessus. Je vais ajouter l’assistance sociale. Même si elle est déficiente à cause de la pauvreté du pays, on ne peut pas dire que les gens sont totalement démunis dans la société cubaine. Il n’y a pas de misère extrême. En même temps, avec la nouvelle donne économique et l’apparition des petites entreprises privées, on voit surgir une nouvelle classe moyenne très créative. Les vieilles Chevrolet qui circulent et les décapotables, c’étaient des vieux « chars » qu’on a complètement transformés.

« Chars » ? Avez-vous été heureux au Québec ?

Très heureux. Vous savez, quand j’étais jeune, durant les années 1950, les missionnaires québécois, hommes et femmes, se comptaient par plusieurs dizaines à Cuba. Ils sont arrivés avant la révolution de Fidel Castro et sont restés après, en vivant pauvrement, comme tout le monde. Les Québécois savaient mener une mission. Pour beaucoup d’entre nous, ils ont été un exemple. C’est pour cette raison qu’on m’a envoyé faire ma théologie au séminaire des Missions-Étrangères, à Montréal. De 1960 à 1964, j’y ai vécu des années de bonheur. Je me souviens que, durant les vacances d’été, mes confrères m’invitaient à faire les foins en famille. Le soir, les vieux racontaient des histoires et tout le monde chantait : « Le ciel est bleu, réveille-toi, c’est un jour nouveau qui commence. » [NDLR : « La marche des jeunes », populaire dans le mouvement scout.]

En tant que chef de l’Église cubaine, quelle sera votre position maintenant qu’un jour nouveau commence dans votre pays ?

Le seul chemin, pour nous, est le dialogue. Rien d’autre. L’Église n’est pas dans le monde pour changer les gouvernements, mais pour pénétrer le cœur des hommes avec l’Évangile… On accompagne un gouvernement parfois avec un regard critique ou un mot d’avertissement. On fournit une vision complémentaire de la situation pour améliorer le résultat. Et parfois, on contribue au changement.

encadre_cuba