Politique

Les explications changeantes des libéraux sur Dan Gagnier

Il y a un problème évident à voir le coprésident de la campagne libérale suggérer à une entreprise comment naviguer auprès du prochain gouvernement quand son parti est en avance dans les sondages.

Photo: Newzulu/La Presse Canadienne
Photo: Newzulu/La Presse Canadienne

PolitiqueLe coprésident de la campagne de Justin Trudeau, Dan Gagnier, a plongé le Parti libéral du Canada en pleine controverse à quelques jours d’un scrutin que le parti peut espérer remporter. Le PLC semble avoir été si désemparé que plusieurs heures après que l’affaire eut été rendue publique par La Presse canadienne, les explications du PLC continuent d’être contradictoires.

Dan Gagnier est près de Justin Trudeau depuis longtemps. Il était dans l’entourage de Trudeau au Québec lors de la course au leadership du favori libéral, en 2012 et 2013. Ancien mandarin de l’État à Ottawa, ex-chef de cabinet du premier ministre ontarien David Peterson à la fin des années 1980, il a aussi été chef de cabinet de Jean Charest à deux reprises: entre 2007 et 2009, puis il a été appelé en renfort lors de la crise étudiante de 2012.

Il a l’habitude des controverses politiques, mais c’est plus rare que ce soit lui qui les provoque.

Lundi, il a envoyé une lettre à cinq hauts dirigeants de la compagnie TransCanada, promoteur des projets de pipeline Énergie Est au Canada et Keystone XL aux États-Unis. Deux projets controversés. Dan Gagnier, qui connait les rouages de l’État, explique à l’entreprise comment mener ses activités de lobbying auprès du futur gouvernement au lendemain du scrutin du 19 octobre.

Il leur suggère de s’adresser le plus tôt possible aux bonnes personnes au sein d’un nouveau gouvernement, afin de faire valoir rapidement leurs points de vue quant à leur stratégie énergétique afin de ne pas reporter la mise en service de projets tels qu’Énergie Est. Il commente le nombre de ministres potentiels au cabinet (environ 25), et lesquels auront du pouvoir (visez le ministre des Finances, dit-il). Ainsi de suite. Une carte routière de lobbying.

Il y a un problème évident à voir le coprésident de la campagne libérale suggérer à une entreprise comment naviguer auprès du prochain gouvernement, quand son propre parti est en avance dans les sondages et que c’est donc son équipe qui sera vraisemblablement au pouvoir.

Pourtant, la première réaction de l’équipe de Justin Trudeau n’a pas été de le remercier de ses services et de l’écarter de la campagne, mais bien de le défendre. La porte-parole de la campagne, Zita Astravas, a soutenu que l’analyse soumise par M. Gagnier à TransCanada n’avait «strictement rien à voir avec ses activités bénévoles dans la campagne», et qu’il ne conseillait pas le chef libéral sur les questions énergétiques. C’est donc un hasard que la pétrolière albertaine demande conseil à celui qui codirige la campagne du possible futur premier ministre…

Le Parti libéral a soutenu que Dan Gagnier «a toujours agi dans le plein respect des règles». Normal. Étant donné que Justin Trudeau n’est pas encore premier ministre, que le travail de Gagnier dans la campagne est bénévole et qu’il ne fait pas un travail de lobbyiste auprès d’un titulaire de charge publique, aucune règle ne s’applique.

En soirée mercredi, changement de cap. Dans un communiqué, Dan Gagnier dit vouloir prendre du «recul» par rapport à ses responsabilités afin de ne pas détourner l’attention du public de la campagne libérale. «J’ai toujours agi dans les règles de l’art, écrit-il dans la note transmise aux journalistes par le PLC. Dans l’intérêt supérieur du Parti, j’ai décidé de prendre du recul. Je continue d’appuyer Justin Trudeau et de souhaiter l’élection d’un gouvernement libéral le 19 octobre.»

Puis, cette pointe. «Je regrette que cette campagne soit affectée par des attaques négatives et personnelles», peut-on lire dans la déclaration. La porte-parole du parti a ensuite mis cette controverse sur le compte des conservateurs et de leur façon de faire de la «politique négative et mesquine». Vrai que Stephen Harper et ses troupes sont les champions de l’attaque gratuite, comme on le voit ces jours-ci dans leurs publicités dans les journaux ethniques de Toronto et Vancouver évoquant l’ouverture de «piqueries» et de «bordels» advenant l’élection d’un gouvernement libéral. N’empêche, dans le cas de Dan Gagnier, il s’est mis seul dans le pétrin et il ne s’agit pas d’attaques personnelles.

Ce matin, jeudi, nouveau changement de cap. Ce qui était acceptable — car légal — la veille ne l’est plus. En point de presse à Montréal, Justin Trudeau affirme que les gestes de Dan Gagnier étaient «inappropriés», même si son parti l’avait défendu pendant des heures. «Nous reconnaissons que les actions de M. Gagnier étaient inappropriées, il a pris ses responsabilités et s’est retiré», a-t-il dit. Le chef libéral a dit s’attendre «à de hauts standards éthiques» chez ceux qui l’entourent. Il affirment même que Gagnier n’aura plus de rôle «à long terme» au sein du parti. On est rapidement passé de l’acceptable à l’exil.

Est-ce que cette controverse aura un impact à quelques jours du scrutin? Difficile à dire. Un parti en montée dans les sondages dans le dernier droit n’est pas facilement ralenti par les écarts de conduite dans l’entourage du chef. Il se peut que ce ne soit qu’un soubresaut dans la campagne.

Mais il est aussi possible que cette controverse alimente la réflexion des électeurs indécis, encore nombreux en cette fin de course, et qui hésitent. Justin Trudeau souhaite incarner le changement depuis le début de la course, et il semble largement avoir réussi. Mais est-ce un changement de façade, vont se demander certains citoyens? Est-ce que le Parti libéral a changé la vitrine, le chef, tout en gardant ses vieilles habitudes de manoeuvres en coulisses qui ont rebuté bien des gens depuis le début des années 2000?

Les adversaires de Trudeau — à commencer par le NPD de Thomas Mulcair, qui se bat pour conserver le rôle-titre de l’acteur de changement — vont sans aucun doute y faire référence et rappeler à la mémoire des électeurs quelques scandales, à commencer par celui des commandites.

Est-ce que ce sera suffisant pour freiner les libéraux ou les priver d’une majorité de sièges? La réponse dans les prochains jours.