Politique

Un bulldozer au parc Jean-Drapeau

Il n’y a nulle trace de participation du privé dans ce projet qui profitera au privé. C’est un cas classique de socialisation du risque et de privatisation du profit.

Photo: Wikimedia
Photo: Wikimedia

PolitiqueL’administration Coderre a sorti le bulldozer pour transformer le parc Jean-Drapeau au terme d’un débat anémique. La Ville de Montréal et le gouvernement Couillard (celui-là même qui se dit fauché pour tout, tout le temps) injecteront 70,4 millions de dollars de fonds publics, principalement pour aménager un amphithéâtre naturel de 65 000 places.

En résumé, le maire de Montréal, Denis Coderre, et le gouvernement libéral ont signé un chèque en blanc aux promoteurs privés, qui seront les premiers bénéficiaires de la transformation du secteur ouest de l’île Sainte-Hélène. Les promoteurs de festivals fort courus, tels qu’Osheaga et ÎleSoniq, offriront à leur clientèle une expérience plus agréable, aux frais des contribuables.

Dans les documents soumis cette semaine aux élus du conseil municipal, il n’y a nulle trace de participation du privé à ce projet qui profitera au privé. Les contribuables paient la facture, et la croisière s’amuse. C’est un cas classique de socialisation du risque et de privatisation du profit.

Les alliés du projet diront que le parterre ne coûtera que 30 millions. C’est vrai, mais le réaménagement de l’allée du Calder et du débarcadère de la STM (32,4 millions) est en grande partie nécessaire pour accueillir et évacuer plus rapidement les dizaines de milliers de festivaliers qui assisteront aux spectacles en plein air.

L’aménagement d’une promenade panoramique au bord du fleuve (6 millions) et le dépoussiérage de la Place des Nations (2 millions) sont les seuls aspects du projet qui ne profitent pas directement au privé.

L’opposition officielle à l’hôtel de ville résume bien les lacunes du projet. «Les familles n’y gagneront rien, les sportifs non plus, pas plus que les amoureux de la nature. Alors, pour qui l’administration Coderre accepte-t-elle de dépenser autant d’argent?» a demandé la conseillère de Projet Montréal du district de Sainte-Marie, Valérie Plante.

Le chef du parti, Luc Ferrandez, a proposé de convoquer la nouvelle présidente du conseil d’administration de la Société du parc Jean-Drapeau (SPJD), Danièle Henkel, afin qu’elle explique ce changement de cap.

L’amphithéâtre de 65 000 places ne faisait pas partie des plans avant le 11 janvier dernier. Pourquoi? Comment expliquer ce renversement de situation? Le maire Coderre a fustigé Luc Ferrandez, en lui reprochant de «mettre en doute la capacité et le professionnalisme» de la dragonne Henkel.

Il est pourtant tout à fait normal, pour ne pas dire banal, de convoquer des dirigeants de sociétés paramunicipales à une séance publique du conseil. La SPJD gère des fonds publics, ne l’oublions pas, malgré l’opacité désolante que lui confère son statut de société paramunicipale. La demande de Luc Ferrandez était d’autant plus raisonnable que le projet a subi des modifications considérables par rapport à la version initiale, présentée et débattue publiquement en 2013. Le parterre, plus modeste, devait alors coûter 1,6 million, et la place centrale 18,4 millions (au lieu de 32,4 millions).

N’en déplaise aux résidants de Saint-Lambert qui pestent contre le bruit, l’idée de consolider la vocation festive du secteur ouest de l’île Sainte-Hélène n’est pas bête. On y tient déjà des concerts depuis de nombreuses années. Il y a moyen de limiter les inconvénients en construisant un mur antibruit (une mesure absente du projet) et en encadrant l’horaire et le volume des concerts.

Il est fort possible que la SPJD rentabilise cet investissement. Selon les chiffres avancés au pif par le maire Coderre, les festivals sur l’île Sainte-Hélène génèrent des retombées directes et indirectes de 30 millions. Quel le rendement de l’investissement envisage-t-on pour la Société du parc Jean-Drapeau et la Ville de Montréal? Impossible de le savoir.

Les élus ont voté selon la ligne du parti, à 44 voix pour et 18 voix contre, sans avoir sous les yeux une véritable analyse des retombées économiques directes pour Montréal et la SPJD. C’est pourtant un préalable avant d’injecter des fonds publics. Ces résidus d’une culture du secret et ces réflexes antidémocratiques rappellent à Montréal de pénibles épisodes d’un passé récent.