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Molenbeek, le siège social du djihadisme européen

«Les terroristes se radicalisent en France, vont ensuite combattre en Syrie, et puis, à leur retour, ils trouvent à Molenbeek le soutien logistique et les réseaux dont ils ont besoin pour mener des attaques terroristes.»

Photo: Geert Vanden Wijngaert/AP Photo
Photo: Geert Vanden Wijngaert/AP Photo

(MÀJ 22 mars 2016) Plusieurs attentats terroristes, avec de puissantes explosions à l’aéroport et dans une station de métro, ont fait au moins 28 morts et près de 200 blessés, mardi matin à Bruxelles. En rappel, ce texte sur le rôle central de la commune Molenbeek dans la radicalisation en Belgique et le djihadisme européen. 

Dans l’enquête sur les attentats de Paris, qui ont fait 129 morts et plus de 350 blessés, tous les chemins semblent mener à Molenbeek-Saint-Jean, une commune de l’agglomération bruxelloise. Abdelhamid Abaaoud, celui qui est présenté comme le cerveau de l’opération, en est originaire. C’est aussi là-bas que résidaient deux djihadistes français ayant participé aux attaques: Salah Abdeslam, toujours en fuite, et son frère Brahim. Sept arrestations et des perquisitions en relation directe avec les événements y ont également été effectuées.

En creusant davantage, on s’aperçoit que Molenbeek est liée à plusieurs événements tragiques récents. Mehdi Nemmouche, l’auteur de la tuerie du Musée juif de Belgique, à Bruxelles, qui a fait quatre morts en mai 2014, y avait séjourné, tout comme Ayoub El-Khazzani, dont la tentative d’attentat à bord d’un train Thalys à destination de Paris, en août dernier, a échoué.

«Je constate qu’il y a presque toujours un lien avec Molenbeek, qu’il y a un problème gigantesque», a laconiquement lancé Charles Michel, le premier ministre belge. Une remarque qui, au grand dam de la bourgmestre Françoise Schepmans, semble confirmer le rôle central de Molenbeek dans la radicalisation en Belgique et le djihadisme européen.

«La Belgique est une plaque tournante, un vivier du terrorisme islamiste, mais ce n’est pas le seul en Europe», tempère Claude Moniquet dans L’Obs. Selon cet ancien journaliste devenu directeur d’un centre d’études stratégiques, Paris, Roubaix ou encore la région Rhône-Alpes, en France, jouent des rôles similaires.

Mais Molenbeek, commune de 95 000 habitants, semble particulièrement attrayante pour les «radicaux français cherchant un siège pratique et discret pour faire profil bas, échafauder un plan et s’équiper avant de frapper leur patrie», écrit Reuters.

Mohammed Merah, meurtrier de sept personnes à Toulouse et à Montauban, en mars 2012, avait lui-même effectué un étrange voyage à Bruxelles, trois semaines avant de passer à l’acte. De plus, une partie de l’arsenal utilisé par les frères Kouachi lors de l’attentat contre Charlie Hebdo et par Amedy Coulibaly au cours de la prise d’otages de l’Hyper Cacher, en janvier dernier, à Paris, aurait été acheté à Bruxelles.

«Les terroristes se radicalisent en France, vont ensuite combattre en Syrie, et puis, à leur retour, ils trouvent à Molenbeek le soutien logistique et les réseaux dont ils ont besoin pour mener des attaques terroristes, que ce soit ici, en Belgique, ou à l’étranger», a commenté le député fédéral Georges Dallemagne, qui n’ignore pas à quel point le trafic d’armes afflige la Belgique.

«On a une tradition de production d’armes, mais on est aussi un petit pays, ça veut dire que c’est très facile pour quelqu’un de venir ici, d’acheter et de disparaître en deux heures», a précisé Nils Duquet, chercheur spécialisé dans le commerce d’armes à l’Institut flamand pour la Paix.

À Molenbeek, où 27,7 % de la population est de nationalité étrangère, le taux de chômage des jeunes de moins de 25 ans s’élève à 41,6 % — de six points supérieur à celui qui règne dans le territoire de la Région de Bruxelles-Capitale (35,1 %), duquel Molenbeek fait partie.

«C’est difficile pour nous, a dit la bourgmestre Françoise Schepmans. Molenbeek est la deuxième commune la plus jeune de Belgique, la deuxième plus pauvre. Dans certains quartiers, la réalité est difficile. Mais cela n’excuse rien.»

Ainsi, quand Abdelhamid Abaaoud, le commanditaire présumé des attentats de Paris, a quitté sa Belgique natale pour mener le djihad en Syrie, en 2013, personne n’y a prêté attention. «Il n’était qu’un jeune en colère parmi tant d’autres originaires du quartier crasseux de Molenbeek qui, attirés par la promesse d’aventure et de récompense divine, se sont mobilisés pour l’islam», indiquait le New York Times en janvier.

Cette colère a savamment été exploitée par le groupe d’inspiration salafiste Sharia4Belgium. Avant d’être reconnu par la justice comme une «organisation terroriste», il a joué un rôle déterminant dans la radicalisation des jeunes et leur recrutement pour la lutte armée. Ce mouvement islamiste, fondé en 2010 et dissout en 2012, voulait instaurer la loi islamique en Belgique. Fouad Belkacem, idéologue et principal prédicateur du groupuscule, prêchait notamment la peine de mort pour les homosexuels.

«Contrairement à la France, où les apprentis djihadistes se radicalisent sur Internet, sans connaître vraiment les notions de l’islam, en Belgique, le recrutement se fait par l’entremise de prédicateurs, qui leur inculquent une véritable idéologie extrémiste, où la charia est le but suprême. Ils partent en Syrie complètement fanatisés», a expliqué Roland Jacquard, président de l’Observatoire international du terrorisme, à France 24.

La sœur d’Abdelhamid Abaaoud, Yasmina, a d’ailleurs raconté que, dans la fratrie, personne ne s’intéressait à la religion ou n’allait à la mosquée avant de prendre le chemin de la Syrie.

Mais, à Molenbeek comme ailleurs en Belgique, nombreux sont ceux qui souhaitent avant tout quitter un pays où ils se sentent «opprimés». «L’interdiction du voile, l’interdiction de porter un niqab dans la rue, la discrimination sur le marché de l’emploi, le racisme dans la police anversoise. Et notre foi y est insultée en permanence. Même un chien s’enfuirait d’Anvers», a affirmé, dans les pages du magazine Le Vif, un djihadiste originaire de cette ville.

C’est ce ressentiment qu’a alimenté Abdelhamid Abaaoud dans une vidéo de propagande filmée en Syrie. «Êtes-vous satisfait de cette vie que vous menez, cette vie d’humiliation, que vous soyez en Europe, en Afrique, dans les pays arabes ou en Amérique?» disait-il, promettant au passage villas et palaces à ceux qui feraient le grand saut.

Selon les chiffres du Monde, la Belgique est aujourd’hui le plus important pourvoyeur européen de djihadistes. «C’est la Belgique qui, en Europe occidentale, produit le plus de combattants islamistes proportionnellement à sa population. Dans ce petit pays de 11 millions d’habitants, 494 djihadistes ont été identifiés: 272 sont en Syrie ou en Irak, 75 sont présumés morts, 134 sont revenus et 13 sont en route, selon les services belges.»

À cet égard, toujours selon le quotidien français, le parcours d’Abdelhamid Abaaoud est «une preuve édifiante des ratés des services de renseignements belges», puisque le jeune homme a multiplié les allers-retours entre la Syrie et la Belgique depuis 2013 sans jamais être intercepté, et ce, même après avoir été la tête d’affiche d’une vidéo de propagande de l’État islamique.