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Ce Règlement 17 qui a bousculé la vie de mon grand-père

Le grand-père du Dr Alain Vadeboncoeur a vécu directement les conséquences du Règlement 17, qui interdisait à partir de 1912 l’enseignement en français en Ontario. Récit.

Les excuses de Kathleen Wynne à propos du fameux Règlement 17, interdisant à partir de 1912 l’enseignement en français en Ontario, ont remué mes souvenirs de famille. C’est que mon grand-père Hector Gaboury en a vécu directement les conséquences.

À l’annonce de la nouvelle, j’ai donc appelé ma mère, Marie Gaboury Vadeboncoeur, Franco-Ontarienne d’origine, afin qu’elle me rafraîchisse un peu la mémoire sur le sujet.

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Après le décès de sa propre mère, terrassée par la vérole, mon arrière-grand-mère Caroline Traher est emmenée d’Angleterre par sa nourrice afin de rejoindre son père, William Traher, qui l’attend à New York. Une fois la famille installée plus tard en Ontario, où l’homme ouvre un commerce, Caroline grandit dans un couvent de London, où elle apprend la musique.

Elle rencontre ensuite mon arrière-grand-père Ulric Gaboury à Belle-Rivière, dans le comté d’Essex, tel que je le raconte dans mon livre Les acteurs ne savent pas mourir:

«Ayant pratiqué ensuite à Chicago, Ulric revient en 1874 au Canada, puis s’installe finalement à Belle-Rivière. Dans ce village, en raison de ses talents de chanteur, il rejoint le chœur de l’église, où Caroline Traher touche l’orgue, comme on l’a vu. À son tour séduit par le charme discret de cette rousse anglaise, il l’épouse en 1877. De leurs dix enfants, quatre atteindront l’âge adulte, dont Hector Gaboury.»

Mes arrières-grands-parents Caroline Traher et Ulric Gaboury vers l'époque de leur mariage.
Mes arrière-grands-parents Caroline Traher et Ulric Gaboury à l’époque de leur mariage.

En 1901, leur fils Hector suit les traces de son père en terminant une année de médecine à Burlington, au Vermont. Ayant auparavant enseigné à Plantagenet, en Ontario, il accepte toutefois l’année suivante la proposition de diriger l’École modèle du village et abandonne ses études médicales. Il est ensuite nommé inspecteur des écoles, en 1907.

C’est en 1912 que l’Ontario adopte le fameux Règlement 17, ce qui plonge mon grand-père dans le désarroi. Et pour cause! Dès lors, l’anglais est la langue principale enseignée dans les écoles en Ontario, même celles qui sont fréquentées en majorité par des Franco-Ontariens. La pérennité de la langue française est désormais menacée là-bas, comme dans plusieurs provinces qui ont passé des règlements tout aussi déplorables: la Nouvelle-Écosse (1864), l’Île-du-Prince-Édouard (1873), le Manitoba (1890), l’Alberta (1909) et la Saskatchewan (1909).

Source: Musée d'Ottawa, via https://ici.radio-canada.ca/regions/ontario/2016/02/22/006-reglement-17-questions-reponses-francophonie-ontario.shtml
Source: Musée d’Ottawa, via Radio-Canada

C’est donc au terme d’une année difficile qu’il raconte, le 9 décembre 1912, son désespoir à sa future femme, ma grand-mère Alice Larocque, qu’il épousera l’année suivante:

«J’aimerais pouvoir vous expliquer tout mon trouble… […] Oui, l’année 1912! […] les dix meilleures années de ma jeunesse données aux écoles, seulement pour devenir le serviteur d’hommes aux idées que je déteste, pour devenir un simple espion. Je vous dis franchement que s’ils me demandaient de nouveau de faire ce que j’ai été obligé de faire dernièrement, je m’en irais plutôt que d’obéir. […] Tenez, je les déteste — je voudrais me sauver loin et tout commencer de nouveau. […] J’espère que je n’apprendrai jamais que VOUS aviez apposé votre nom au bas de ce fameux «agreement» que l’on nous fait distribuer ces jours-ci! […]»

En 1914, autre coup dur pour mon grand-père: son jeune frère préféré, Laurent, médecin récemment promu, meurt dans un terrible accident. Sa carriole, tirée par des chevaux, est renversée par un train alors qu’il revenait de Fassett, où il avait fêté l’obtention de ses licences médicales ontariennes.

Hector continue son travail d’inspecteur des écoles ontariennes durant les deux années suivantes, même si les choses vont de mal en pis. Les tensions sont vives. Il choisit de fermer les yeux sur le travail de plusieurs instituteurs et institutrices enseignant toujours en français sur le territoire ontarien.

Mais, un jour, le ministre de l’Éducation de l’Ontario le convoque à Toronto. Sait-il que mon grand-père ne suit pas les ordres des «Orangistes de Toronto», comme il les appelle? Il ne se gêne pas pour dire sa façon de penser au ministre, lorsque celui-ci lui reproche de ne pas faire appliquer le Règlement 17.

Pour l’amadouer — et le garder au service du Ministère, puisqu’il y fait un bon travail —, le ministre lui offre le poste de sous-ministre de l’Éducation! Mais Hector, un homme fier, lui répond du tac au tac: «Je refuse ce que vous me proposez et je vais démissionner de mon poste.» Ce jour-là, il met un point final à sa carrière d’inspecteur des écoles. «J’ai pris mon chapeau et je suis sorti de son bureau.»

Démissionner signifie tout recommencer à zéro. Or, il possède une maison à Ottawa et doit nourrir sa femme et son fils, né en 1915, qui a justement été nommé Laurent, en l’honneur du défunt médecin. Mon grand-père réfléchit à son avenir et prend un jour une grande décision: retourner étudier la médecine à 33 ans. Rien de moins!

Mon grand-père Hector Gaboury en pleine séance de dissection durant son cours de médecine.
Mon grand-père Hector Gaboury en pleine séance de dissection durant son cours de médecine.

Durant les longues études médicales qui suivent, ma grand-mère Alice le soutient de son mieux, acceptant notamment d’aller vivre avec Laurent chez son beau-père, le docteur Ulric Gaboury, qui pratique la médecine à Alfred, en Ontario. Il terminera sa carrière médicale à 89 ans, deux ans avant sa mort, dans le village de Lefaivre.

À propos du Règlement 17, Hector n’a jamais changé d’idée. Dans une lettre datée du 9 novembre 1922, adressée à un instituteur de Plantagenet, il martèle son point:

«Je ne suis pas en faveur d’un tel règlement, qui est absurde. Plutôt que de le faire observer dans les écoles, j’ai préféré abandonner l’inspection des écoles. Je crois que je suis l’individu qui a le plus perdu financièrement à cause des troubles scolaires.»

Ses études terminées, mon grand-père choisit aussi de pratiquer à Alfred jusqu’en 1929, année où il déménage avec sa famille à Plantagenet, notamment parce que les écoles de ce village voisin sont dirigées par des laïques et que l’enseignement y est de meilleure qualité. Il faut admettre qu’il a depuis longtemps un fort penchant anticlérical.

Mais en 1929, c’est le krach boursier et la crise qui s’ensuit. La carrière d’Hector n’est donc pas de tout repos. S’il a bien vécu, il n’a jamais été riche. Il se fait souvent payer en œufs et poulets plutôt qu’en argent lorsqu’il fait la «collecte» en automobile, parfois accompagné de ma mère.

Il doit aussi affronter la concurrence du docteur Larocque, l’autre médecin de Plantagenet, alcoolique notoire et solitaire, soldant les accouchements à 2 dollars l’acte, alors qu’Hector doit demander 10 dollars s’il veut nourrir convenablement sa famille, qui compte maintenant quatre enfants.

Il poursuit son travail de médecin et ne quitte plus son patelin, où il entretient son immense jardin. Une vraie passion chez lui. Sa femme a toutes les difficultés à l’en tirer lorsque les patients commencent à remplir la salle d’attente de son petit bureau à la maison.

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Ainsi va la vie. En 1968, j’ai quatre ans, et alors que nous louons un petit chalet du bord du lac Nominingue, mon grand-père pratique toujours. Il est venu passer quelques jours avec nous, souffrant de douleurs dans la poitrine, sans aucun doute de l’angine. Puis, il retourne chez lui en autocar, un voyage de près de 200 kilomètres.

Une leçon de paquet-voleur avec mon grand-père au Lac Nominingue
Mon grand-père Hector Gaboury me donne une leçon de paquet-voleur au chalet.

Quelques jours plus tard, un après-midi, ma mère entre en pleurant au chalet: «Grand-papa est mort!» Je m’en souviens encore. On l’avait découvert chez lui, dans son grand lit, sans vie. On avait aussi retrouvé un lourd meuble, qu’il avait voulu déplacer seul, coincé dans la cage d’escalier. Mon grand-père a terminé sa vie comme il avait toujours vécu, en faisant à sa tête. Dans Les acteurs…, je conclus ainsi ce passage:

«J’ai connu cet homme sévère, plutôt misanthrope et quelque peu anticlérical, puisque nous nous rendions souvent chez lui avec ma mère. Il m’apprenait à jouer au paquet-voleur et m’a peut-être même donné le goût de soigner les malades.»

C’est peut-être aussi en raison des effets lointains de ce triste Règlement 17, devenu inopérant en 1927, que je suis moi-même devenu médecin. Comme mon cher grand-père, le docteur Hector Gaboury, ex-inspecteur des écoles de l’Ontario, qui n’a jamais voulu trahir les siens.

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Rédigé en collaboration avec ma mère, Marie Gaboury Vadeboncoeur.