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La machine Lapierre

L’actualité avait publié un long portrait de Jean Lapierre en 2002. Ancien politicien et analyste politique, il a perdu la vie à 59 ans dans un tragique accident d’avion aux Îles-de-la-Madeleine.

Photo: Facebook de Jean Lapierre
Photo: Facebook de Jean Lapierre

 

L’actualité a ressorti de ses archives un portrait de l’analyste politique Jean Lapierre, mort dans un accident d’avion le 29 mars 2016. Ce texte a été publié pour la première fois dans le numéro du 1er décembre 2002. 

Jean Lapierre avait passé l’avant-midi au téléphone, comme d’habitude. Son bon ami Lucien Bouchard l’avait appelé pour avoir son avis à propos du texte qu’il préparait pour répliquer à la dernière chronique de Michel Vastel, du Soleil. Le ministre de la Santé, François Legault, l’avait pour sa part joint pour réagir à son entrevue de la veille avec un médecin, sommé par huissier de se rendre aux urgences de l’hôpital de Jonquière. Plus tôt, Lapierre avait présenté son très attendu commentaire matinal sur les ondes d’une radio de Montréal, puis d’une autre de Québec. Dans quelques heures, il animerait une émission radiophonique de deux heures et demie, puis un bulletin d’informations télé en fin de soirée. Pourtant, lorsqu’il s’est présenté à 12 h 30 au Ferreira, un resto branché de la rue Peel, à Montréal, Jean Lapierre s’étonnait toujours que L’actualité le trouve assez intéressant pour vouloir faire son portrait. Trois heures plus tard, il se levait brusquement en se rendant compte que son émission était commencée depuis cinq minutes. Sans lui!

Rien d’étonnant à ce que Jean Lapierre ne voie pas le temps passer: sa vie est un tourbillon. Commentateur et animateur à CKAC, chef d’antenne de la livraison de 22 h du Grand Journal, à TQS, Lapierre est un communicateur inclassable. Un chef d’antenne qui, à la fin de son journal télévisé, y va de son commentaire éditorial. Un «journaliste» qui ne se cache pas d’être un «conseiller stratégique» auprès de grandes entreprises. Un «ami» qui n’est jamais bien loin lorsque des nouvelles explosent dans le paysage politique québécois.

Et un name dropper impénitent. Surtout lorsqu’il s’agit d’égrener les noms de ses bons amis, de l’ex-premier ministre Lucien Bouchard aux Paul Martin et Mario Dumont en passant par Guy Savard (président pour le Québec de Merrill Lynch Canada et ancien patron de la Caisse de dépôt et placement), André Bérard (président du conseil d’administration de la Banque Nationale), Jean Gaulin (ex-dirigeant d’Ultramar), Pierre Michaud (président du groupe Réno-Dépôt), etc. Lapierre a en effet gardé de ses années en politique — il a été député libéral sur la scène fédérale de 1979 à 1988, puis est passé au Bloc québécois après l’arrivée de Jean Chrétien à la tête du Parti libéral du Canada (PLC), avant de tirer sa révérence, en 1992 — une impressionnante liste de contacts et des amitiés durables. Et nombreux sont ceux qui le voient très bien ministre dans un éventuel cabinet fédéral dirigé par Paul Martin. Voire premier ministre du Québec.

L’été dernier, le public a appris que Jean Lapierre rassemblait une fois l’an, depuis une dizaine d’années, une brochette de gros noms à l’occasion d’un party où le homard est à l’honneur. Parmi les habitués réunis au Ferreira, Lucien Bouchard et Mario Dumont, chef de l’Action démocratique du Québec (ADQ). Une rumeur — démentie par Bouchard — selon laquelle l’ancien premier ministre «conseillait» Dumont s’est vite propagée. «Jean Charest était à la même table [que Bouchard et Dumont], dit Jean Lapierre. On ne peut pas dire qu’il se donnait de grands conseils là!»

Lapierre raconte que c’est après avoir «écœuré» ses chums en essayant de leur vendre des billets pour divers dîners-bénéfice, pendant ses années en politique, qu’il a instauré la tradition de les convier annuellement à une bouffe à ses frais (excepté le vin). À mesure que son réseau s’est étendu, la liste des invités s’est allongée. On y retrouve des politiciens, des leaders syndicaux et des bonzes du patronat, des vedettes des médias… «La liste, ce sont les amis que je me suis faits au fil des ans: André Ouellet [ex-ministre fédéral, aujourd’hui à la tête de la Société canadienne des postes], la sénatrice Lucie Pépin, Paul Martin, des organisateurs libéraux de l’époque, Gilles Duceppe [chef du Bloc québécois], Michel C. Auger [chroniqueur au Journal de Montréal], Chantal Hébert [chroniqueuse au Toronto Star et au Devoir].»

À ces rencontres, on a vu Lucien Bouchard côtoyer Robert Bourassa et entonner «Santa Lucia» avec l’ancien ministre fédéral Alfonso Gagliano. «Ce n’est pas un événement politique, c’est un repas convivial», souligne Lucien Bouchard, qui se demande si la tradition survivra maintenant qu’elle a été publicisée.

Cependant, André Ouellet, qui a été le lieutenant québécois de Jean Chrétien, admet y avoir brassé des affaires: «Au hasard d’une rencontre comme celle-là, on peut faire avancer des choses. Des dossiers, j’en ai réglé quelques-uns, oui.»

Ces fameux partys ont inspiré un billet virulent à Richard Martineau, de l’hebdomadaire Voir. Il résume la «recette» de Jean Lapierre à la formule «scratch my back, I’ll scratch yours» [un service en attire un autre]. «Une méthode qui pousse nombre d’observateurs à dire que Lapierre est un conflit d’intérêts ambulant, qui se sert de son micro pour consolider ses alliances», écrit Martineau.

Il y a quelques années déjà, l’impartialité de Lapierre avait été mise en doute lorsqu’on avait appris qu’il était sous contrat avec le fabricant de cigarettes Imasco (entreprise aujourd’hui dissoute).

Lapierre affirme que les services qu’il rend à l’entreprise privée se limitent à de l’«analyse politique ou stratégique». «C’est dans mon curriculum vitæ. Dans tous mes contrats, je tiens à garder le privilège de faire de l’analyse politique, des conférences, de l’analyse stratégique.» Tous les journalistes qui font de l’analyse politique acceptent aussi ce type de contrat sans l’admettre, dit-il. «Sauf que moi, je le dis en ondes. Je ne suis pas un journaliste et je ne le serai jamais.»

Parmi ses clients, le conglomérat torontois Onex, Loblaws, Imperial Tobacco, Réno-Dépôt et l’Association canadienne du médicament générique (cette dernière l’a d’ailleurs embauché à maintes reprises comme orateur à son assemblée générale annuelle, à Toronto). Ses clients veulent connaître les tendances lourdes ou leurs répercussions dans un secteur d’activité précis, dit Lapierre. «Le président d’Imperial Tobacco, par exemple, peut m’inviter devant son conseil d’administration et me demander: “L’affaire de Dumont, pensez-vous que c’est sérieux?”»

Jean Lapierre siège également, révèle son CV, au «conseil consultatif» d’entreprises comme Cisco Systems Canada et Rogers AT&T (société affiliée de Rogers, propriétaire de L’actualité). Mais il n’est pas un lobbyiste, soutient-il.

Pour Guy Savard, de Merrill Lynch, Lapierre «est le type le mieux informé sur le plan politique au Québec. En 1995, le quotidien USA Today l’a qualifié de Canada’s foremost political analyst». Le président du conseil de la Banque Nationale, André Bérard (qui dit compter Lapierre sur sa courte liste d’intimes), voit aussi en lui un analyste avisé. «Souvent, les gens d’affaires sont bien occupés dans leur business et ne prennent pas assez au sérieux tout le côté médiatique: comment faire pour que les médias nous accordent une bonne couverture, etc. Jean a ce talent. C’est aussi un extraordinaire gestionnaire de crise. Il a le flair pour anticiper les réactions des gens.»

«Jean est un excellent analyste de la scène politique, renchérit Paul Martin. Il sait prendre le pouls de la population, il connaît les mouvements. Il est parmi les meilleurs.»

Grâce à son imposant réseau d’amis et de contacts, Jean Lapierre voit l’ensemble d’une situation, alors que les éléments du tout n’en connaissent qu’une partie, avance Jean Cournoyer pour expliquer le succès de celui qui a été son coanimateur à CKAC. «Il est tout le temps au téléphone. Duceppe l’appelle; après, c’est Martin; puis Bouchard…»

L’ancien premier ministre ne considère pas son ami comme un journaliste, estimant que celui-ci s’est taillé son propre créneau «dans ce qui ne peut pas s’appeler du journalisme. Jean Lapierre aime bien se décrire comme un animateur. Il y a un côté spectacle dans l’affaire.»

Selon le professeur Marc-François Bernier, de l’Université d’Ottawa, spécialiste de l’éthique en communications, la proximité qui existe entre Lapierre et les gens de pouvoir soulève bien des questions.

«Il travaille dans un contexte d’information et d’affaires publiques que tout le monde en Amérique du Nord nomme journalisme. Sa loyauté doit donc aller au public et au droit de celui-ci à une information de qualité, équitable et intègre.» Ses liens étroits avec les partis politiques, les politiciens et autres personnes influentes lui donnent accès, certes, à des renseignements privilégiés, «mais il n’est pas libre de les rendre publics, poursuit le professeur. Il doit faire une sélection en fonction de ses amitiés, de ses préférences personnelles ou partisanes, ou encore d’un hypothétique retour en politique. En choisissant de manière intéressée quelle vérité il diffusera ou taira, il est davantage un propagandiste qu’un journaliste.»

Le principal intéressé rétorque qu’il n’a jamais caché ses amitiés. «Il n’y a pas de confusion des genres. Je n’ai pas de visées politiques. Beaucoup de politiciens m’appellent pour me demander ce que je pense de tel sujet, dont Mario [Dumont], à l’occasion. Je me sens un peu comme un arbitre au hockey. Pour moi, la politique, c’est un sport maintenant.»

Lucien Bouchard fait remarquer que Jean Lapierre ne s’est pas gêné pour critiquer certaines de ses politiques au temps où il était premier ministre. Il a, entre autres, mal digéré les railleries de Lapierre après son discours au Théâtre Centaur, en 1996. «J’éprouvais le besoin de jeter des ponts entre nous et la communauté anglophone. J’étais fier de mon discours, mais Lapierre avait parlé de banalités. Ça m’avait profondément choqué!»

Jean Cournoyer ne cache pas avoir mis cartes sur table lorsqu’il s’est agi de débattre en ondes de sujets touchant certains des clients de son coanimateur. Notamment dans le dossier des médicaments. «Il fallait que tout le monde sache qu’il travaillait pour des sociétés pharmaceutiques.» Cournoyer, retraité depuis deux ans, note que son ex-collègue est maintenant seul à la barre. «Quand il y a eu le gros débat sur les médicaments, je l’ai écouté une fois et je me suis dit: Oups! il est seul. Avec un gars comme moi en face de lui, il ne pouvait se permettre des écarts. Il y avait un contrepoids qu’il n’y a plus.»

À l’association Les compagnies de recherche pharmaceutique du Canada, qui, dans sa défense des médicaments brevetés tente de faire obstacle au lobbying de l’industrie des médicaments génériques, on dit n’avoir aucun grief contre Jean Lapierre, même si les liens qu’il entretient avec les fabricants de médicaments génériques sont connus. C’est du moins ce qu’explique Jacques Lefebvre, directeur exécutif aux communications et aux affaires publiques de l’association, qui précise toutefois d’entrée de jeu être «une bonne connaissance» de l’animateur. Ils ont travaillé ensemble à la radio. «Je suis certain que s’il devait aborder ce sujet-là, il me donnerait la possibilité de le commenter», affirme Jacques Lefebvre. D’ailleurs, raconte-t-il, lorsque Lapierre a invité Léo-Paul Lauzon, enseignant à l’UQAM et coauteur d’une étude dénonçant la «cupidité» des sociétés de médicaments brevetés, il a aussi appelé Lefebvre pour lui permettre de donner la réplique au bouillant chercheur.

À TQS, où Lapierre s’est joint à un duo d’animateurs clairement éditorialistes — Gilles Proulx et Jean-Luc Mongrain —, on dit n’avoir aucun problème avec le fait qu’il ait des contrats d’analyse. Ceux-ci ne l’empêchent pas de bien faire son travail, estime Luc Doyon, vice-président à la programmation et à l’information. «On lui fait confiance, dit-il. Nous, on ne censure pas.»

Jean Lapierre est populaire. Lors de son intervention à l’émission de Paul Arcand, à 7 h, l’auditoire bondit de 33 %, ce qui fait de sa capsule — il commente l’actualité dans un style sarcastique — le moment de radio le plus écouté au Québec: 200 200 auditeurs, dont beaucoup de chefs de cabinet, de présidents d’organisme et de dirigeants d’entreprise. À 7 h 08, il est aussi sur les ondes de CHRC, à Québec.

Le reste de la matinée, il lit les journaux, surfe dans Internet et, surtout, appelle ses contacts — sauf de 9 h 30 à 10 h 30, trois fois par semaine: il se délie alors les muscles avec un entraîneur personnel, chez lui, à Outremont. Et chaque midi, il dîne en ville avec un ami ou une connaissance.

«Cet été, durant les vacances, j’ai reçu des ministres, des chefs de parti, des organisateurs, toutes sortes de gens, et nous avons joué au golf. Je n’ai pas sorti de nouvelle là-dessus, mais quand je suis revenu en ondes, en septembre, je savais qui s’alignait sur quoi et comment. Je n’ai pas de mérite, j’aime ça. C’est probablement ma vieille formation politique, j’aime le monde.»

L’ancien politicien est d’une grande simplicité, friand de rencontres avec Monsieur et Madame Tout-le-Monde, comme un politicien en perpétuelle campagne électorale. De son enfance — il est né à Bassin le 7 mai 1956 et est l’aîné de cinq enfants —, il a conservé un petit accent des îles de la Madeleine malgré un «exil» précoce, à l’adolescence.

«On était pauvres, mais on ne le savait pas, dit-il. Papa travaillait pour un concessionnaire d’automobiles, qui un jour a fait faillite. Dans la nuit, je l’ai entendu pleurer. Le lendemain, avant qu’on s’en aille à l’école, il était déjà parti chercher un job. Il est devenu mécanicien de camions pour les Pétroles Irving. Ça m’a beaucoup marqué de voir à quel point c’était grave pour papa de perdre son boulot. C’est peut-être pour ça que j’ai toujours travaillé.»

Adolescent au tempérament rebelle, il trouve un exutoire à la polyvalente, où il préside le conseil des élèves. Il organise même la première grève des élèves aux Îles, afin de protester contre l’absence d’orienteurs. «Ç’a duré deux ou trois semaines. Durant cette période, maman était gênée d’aller faire l’épicerie à la coopérative.»

Après le secondaire (qu’il termine à l’âge de 15 ans), il part en Californie pour apprendre l’anglais. «Une de mes vieilles tantes avait fait l’erreur de nous lancer une vague invitation, du genre: “Vous êtes bienvenus en aucun temps.”» Jean Lapierre passe un an au Mira Costa High School, à Manhattan Beach, tout en travaillant dans un restaurant. Lorsque, de retour aux Îles pour l’été, il apprend que son meilleur ami ira étudier en techniques de tourisme au cégep de Granby, il s’y inscrit aussi. Et c’est là, à Granby, qu’il tombe dans la marmite politique.

Ses amis et lui profitent de la campagne électorale québécoise de 1973 pour convoquer les candidats locaux à leur appartement de la rue Centre, où ils tournent un documentaire pour les besoins d’un cours. «Je ne connais personne à Granby, dit-il au libéral Richard Verreault, mais si vous avez besoin d’aide, ça me désennuierait!»

En peu de temps, Jean Lapierre devient président du comité des jeunes. «J’étais tout seul avec ma blonde, qui était vice-présidente.» Il monte une petite organisation de jeunes libéraux provinciaux. Et se lie d’amitié avec Pierre Bibeau, qui deviendra plus tard un des hommes de confiance de Robert Bourassa et de Jean Charest. «Lapierre avait l’air d’un jeune loup», se souvient Guy Savard, de Merrill Lynch, qui a fait sa connaissance au cours d’activités militantes.

Jean Lapierre fera une rencontre marquante en mars 1974. Président des jeunes libéraux fédéraux, il veut frapper un grand coup en vue des élections qui approchent. Il contacte le bureau du ministre André Ouellet, organisateur du Parti libéral du Canada, et l’invite à un «déjeuner aux beans» dans la circonscription de Shefford. On l’envoie promener. Il insiste, promet que 300 personnes y seront. «D’habitude, il y en avait 125, et c’était déjà une très grosse assemblée, raconte André Ouellet, aujourd’hui président de la Société canadienne des postes. Il y a eu tellement de monde qu’on a dû ajouter des tables dans le corridor.»

Shefford demeure aux mains des créditistes, mais André Ouellet a flairé le talent chez Jean Lapierre. Le jeune homme déménage ses pénates dans la capitale fédérale, où le ministre de la Consommation et des Corporations l’embauche comme adjoint. Il lui impose cependant de poursuivre ses études avec sérieux, exigeant même de voir ses bulletins. Lapierre termine son cégep à Hull et s’inscrit en droit à l’Université d’Ottawa. «M. Ouellet a été un deuxième père pour moi», dit Lapierre.

En 1975, le ministre doit démissionner après avoir critiqué un juge dans le dossier du «cartel du sucre». Il veille à ce que son protégé trouve du boulot au cabinet de Marc Lalonde, mais le jeune homme refuse. À l’instar de son mentor, il accepte un salaire réduit de moitié (il recevra 9 000 dollars par an) pour demeurer auprès de lui pendant son passage à vide. Lorsque Ouellet est de retour au Conseil des ministres un an plus tard, il fait de Lapierre, 21 ans, le plus jeune chef de cabinet de l’histoire.

«C’est un rassembleur naturel, un organisateur extraordinaire», explique l’ancien ministre. Il convainc Jean Lapierre de se présenter dans Shefford aux élections de 1979. «J’ai fait mon dernier examen du barreau le 7 mai et j’ai été élu le 22», raconte celui-ci. À 23 ans, il bat le candidat conservateur par plus de 10 000 voix.

De 1981 à 1984, Jean Lapierre est secrétaire parlementaire auprès de plusieurs ministres et, en 1984, John Turner fait de lui le plus jeune (28 ans) ministre fédéral de tous les temps — titre que lui ravira de peu Jean Charest, en 1986.

Quelques mois plus tard, cependant, les libéraux perdent le pouvoir. Lapierre et la poignée de députés qui ont survécu à la vague conservatrice se serrent les coudes. Il se rapprochera ainsi d’Alfonso Gagliano et de Lucie Pépin, qui le conseillera lorsqu’il se séparera de sa femme, en 1989.

Jean Lapierre prend conscience à l’époque qu’il a été un père plutôt absent pour ses enfants, Marie-Anne et Jean-Michel, alors âgés de huit et six ans, et il décide de se reprendre. «La première fin de semaine où je me suis retrouvé seul avec eux, je ne savais pas quoi faire. J’avais des billets gratuits pour aller n’importe où au Canada. Je les ai emmenés au West Edmonton Mall!»

En 1984, il copréside la campagne au leadership de John Turner. Une fois élu à la tête du pays, celui-ci déçoit. Et Jean Lapierre, lui, s’apprête à connaître ses plus sombres moments en politique…

Le responsable du financement du PLC au Québec, le sénateur Pietro Rizzuto, révèle en 1988 avoir reçu des lettres d’une vingtaine de députés très critiques à l’endroit de John Turner. Dont Lapierre.

Aujourd’hui, ce dernier affirme qu’il n’avait vu dans cette lettre qu’un moyen de secouer son chef. «Je n’avais pas vu l’autre stratégie», dit-il à propos de ce qu’il qualifie être une maœuvre de Pietro Rizzuto pour préparer le terrain à Jean Chrétien. «Je suis resté allongé sur mon canapé pendant trois jours. Tous les journalistes pensaient qu’un activiste comme moi faisait partie du coup d’État. C’était pas ça pantoute, mon but était de passer un message. Ça ne me dérangeait pas de signer ce que je lui avais dit [à Turner] en personne. Ça m’a pris six mois pour m’en remettre.»

La loyauté est, jure-t-il, une valeur importante à ses yeux. «Cette lettre était un manque total de jugement de ma part. Je suis allé à Toronto manger avec John Turner, pour lui dire que je m’excusais et que j’avais agi comme un débutant dans cette affaire-là.»

Un an plus tard, la course à la direction du Parti libéral est ouverte et André Ouellet passe dans le camp Chrétien. Lapierre, lui, mise sur Paul Martin. Ce sera cependant la mort de l’accord du lac Meech qui finira par le chasser de sa «deuxième famille», le PLC. «Turner avait appuyé Meech. Chrétien et sa gang ont donc manigancé pour tuer l’accord, et tuer Turner en même temps, affirme Lapierre. Ils avaient un double objectif mais, à la fin, c’est le Québec qu’ils fourraient. Et c’est pour ça que je ne leur ai jamais pardonné.»

En juin 1990, il claque la porte. «J’ai trop de fierté pour m’associer, même une minute, à Jean Chrétien», déclara-t-il à l’époque.

Jean Lapierre est convaincu que l’heure de sa retraite politique a sonné. Jusqu’à ce que Lucien Bouchard démissionne du cabinet Mulroney.

L’idée d’un regroupement «arc-en-ciel» pour la défense des intérêts du Québec commence à faire son chemin dans l’esprit de Lapierre. D’autant qu’il n’est guère enthousiaste à l’idée de laisser sa circonscription aux mains de Jean Chrétien. Il entreprend des discussions avec Lucien Bouchard, avec qui il se lie rapidement d’amitié. Les deux hommes rédigeront peu après la «mission» du Bloc québécois, qui recevra même la bénédiction de Robert Bourassa.

Jean Lapierre se considère cependant comme un «libéral en exil» et ne voit dans le Bloc qu’une expérience temporaire. En juillet 1992, en compagnie de son ami Lucien Bouchard, il écrit sa lettre de démission.

Même s’il se défend aujourd’hui d’avoir des visées politiques, la plupart de ses proches sont convaincus qu’il sautera dans l’arène de nouveau. Surtout qu’à 46 ans à peine, et maintenant que ses deux enfants sont en âge de voler de leurs propres ailes, il avoue se préparer à une troisième carrière. Excluant d’emblée les affaires et le droit. Que reste-t-il à part la politique?

«À ce propos, il demande beaucoup l’opinion de ses amis proches, comme moi et Guy Savard, dit Luc Normandin, son ancien adjoint de circonscription. Si Paul [Martin] devient premier ministre, c’est sûr que Jean sera pressenti pour jouer un rôle important. Il y a cependant une chose qui le travaille: il n’a pas été ministre longtemps…»

Le président du conseil d’administration de la Banque Nationale, André Bérard, est également convaincu que l’homme ne s’est pas retiré définitivement de la politique. «Quand il en parle, ça le fait encore vibrer. Au fédéral, il serait mieux placé pour donner sa pleine mesure. Et il y rejoindrait quelqu’un pour qui il a beaucoup d’estime et de respect», enchaîne-t-il, sans nommer Paul Martin.

Guy Savard voit Jean Lapierre sur une autre scène. «Il a tout ce qu’il faut pour faire un bon chef de parti», dit-il avec prudence, de peur qu’on interprète ses propos comme un désaveu envers des leaders actuels. «Au-delà des allégeances politiques, il est capable de réunir différents groupes. Il est en très bonne position pour canaliser l’énergie des Québécois de façon positive. Il ferait un bon premier ministre.»

André Ouellet le compare même à un autre communicateur qui a bien réussi une seconde carrière. «Si René Lévesque est devenu politicien après une carrière en télévision, Jean peut très bien le faire aussi», explique l’ancien ministre.

Jean Cournoyer trouve plutôt qu’il a un style rappelant celui de Robert Bourassa, qui, le lundi matin, «se faisait un devoir d’appeler tous les organisateurs de la province. Ç’a été un peu ce qui a permis à Bourassa de faire un retour en politique plus tard. Ti-Jean a gardé le contact avec les Anglais de Toronto. Il les invite à dîner à Montréal. Il a donné des conférences dans des clubs privés dont sont membres ses chums riches.» Et, note-t-il, son contrat avec TQS se termine au printemps.

Reconnaissant avoir été sollicité par plusieurs partis à chacune des élections depuis des années, le principal intéressé ne ferme pas la porte aux propositions. Même s’il ne se sent pas pressé de mettre fin à une carrière médiatique, dont il dit apprécier particulièrement la liberté de parole qui y a cours. De plus, celui qui se décrit comme «le plus jeune pensionné au Canada» — il touche sa rente d’ex-député depuis 1992 — empile les dollars. Il a, de son propre aveu, «un salaire supérieur de plusieurs fois à celui d’un politicien».

Il n’en dira pas plus. Selon certaines sources, cependant, ses contrats à CKAC et à TQS lui rapporteraient de 400 000 à 500 000 dollars par année. Dans le cas des contrats d’analyse stratégique, le milieu des affaires paie à l’avance des honoraires pouvant aller jusqu’à 2 000 dollars par mois et plus. Et en situation de crise, le compteur tourne à raison de plusieurs centaines de dollars l’heure.

«Le milieu des médias est petit, je ne ferai pas ça éternellement. Je suis en train de m’assurer une sécurité financière qui va me permettre d’entreprendre une autre carrière, vers 50-55 ans. Ça sera dans les affaires publiques, la gestion de crise, ce genre de choses. La politique peut-être. Mais ça, ça veut dire que je devrai faire des sacrifices majeurs sur le plan personnel.»

Il y a deux périodes pour faire de la politique, selon lui. Quand on est jeune et qu’on n’a rien à perdre. Et quand, plus vieux, on a tout à donner. Entre les deux, il faut gagner de l’argent. «Parce que faire de la politique quand tu es pauvre, c’est de la pauvre politique. Je regarde ceux qui y sont parce qu’ils veulent réaliser quelque chose. Paul Martin, par exemple, qui possède une cinquantaine de millions de dollars… C’est pas mal plus intéressant que le gars que sa femme appelle le jeudi pour aller faire l’épicerie.»

Jean Lapierre reconnaît qu’il voit Paul Martin régulièrement. Le prétendant à la succession de Jean Chrétien possède une ferme à Lac-Brome, non loin de la résidence d’été de Lapierre, à Knowlton. Et les deux hommes fréquentent le même club de golf, à Knowlton. «S’il entend quelque chose de spécial, lui ou ses gars m’appellent, dit Jean Lapierre. Mais je ne suis pas rendu au chant des sirènes!»

Paul Martin élude pour sa part la question, soulignant que Lapierre est présentement dans une «position impartiale». Mais il imagine assez bien un retour de ce dernier en politique. «Je peux dire qu’il sera certainement un atout. Sa contribution à la vie publique, que ce soit au Parlement ou ailleurs, est loin d’être terminée. Elle ne fait même que commencer.»