Politique

Rachel Notley, la PM écolo qui verdit l’Alberta

«Il faut un dialogue constructif. Se crier des noms par la tête ne mène nulle part», dit Rachel Notley.

La première ministre néodémocrate de l'Alberta, Rachel Notley. (Photo: Daniel Wood)
La première ministre néodémocrate de l’Alberta, Rachel Notley. (Photo: Daniel Wood)

Sa photo a servi de cible aux golfeurs albertains qui participaient, en juin, au tournoi de la Big Country Oilmen’s Association, un regroupement de travailleurs de l’industrie du pétrole.

Mais il en faut beaucoup plus pour troubler la première ministre de l’Alberta, la néo-démocrate Rachel Notley, qui a mis fin au règne de 47 ans du Parti progressiste-conservateur en mai 2015. Elle sait qu’elle a aussi de solides alliés qui soutiennent le plan de lutte contre les changements climatiques qu’elle a révélé en novembre, à peine six mois après son entrée en fonction. Le prix du baril de pétrole était alors à son plus bas, le budget de l’État dans le rouge.

Puis, en mai, la première ministre a déposé son projet de loi pour le mettre en œuvre au moment où des incendies de forêt autour de Fort McMurray forçaient l’arrêt de la production dans certaines zones d’exploitation des sables bitumineux.

Une preuve d’audace pour ses admirateurs, une irresponsabilité flagrante pour ses détracteurs, qui ne manquent pas de souligner la dépendance de la province aux revenus tirés du pétrole.

L’inaction des gouvernements précédents avait plombé la réputation de l’Alberta. Les sociétés pétrolières étaient conspuées. Les projets d’oléoduc, bloqués. «Il était temps de changer cette recette, qui n’a provoqué que des échecs», dit Rachel Notley. Ses arguments ont fait mouche, son plan a été salué par les groupes environnementaux et plusieurs bonzes de l’industrie pétrolière!

Sa stratégie prévoit une taxe sur le carbone  qui rapportera six milliards de dollars en cinq ans. La somme sera réinvestie dans la construction d’infra­structures vertes et dans l’efficacité énergétique, et les familles moins nanties seront indemnisées pour la hausse de leur facture de chauffage et d’essence. Le gouvernement a aussi annoncé la fermeture des centrales au charbon d’ici 2030 et le plafonnement des émissions de gaz à effet de serre en provenance de l’industrie du pétrole.

La bataille politique de Rachel Notley n’est pas finie pour autant. Elle doit faire accepter la construction de pipelines au Québec, en Ontario et en Colombie-Britannique, afin d’exporter le pétrole albertain sur les marchés étrangers. «Il faut un dialogue constructif. Se crier des noms ne mène nulle part», dit-elle, évitant le discours enflammé de son homologue de la Saskatchewan, Brad Wall, qui a déjà demandé au Québec de retourner son chèque de péréquation de 10 milliards de dollars s’il refuse le projet Énergie Est.

L’actualité a rencontré la néo-démocrate la plus influente du pays en mai, à Edmonton.


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Comment avez-vous vaincu la dynastie conservatrice au pouvoir pendant 47 ans?

L’Alberta change depuis quelques années. La population est plus jeune, plus instruite, plus diversifiée et plus urbaine qu’avant. Il a fallu un peu de temps avant que ces changements se répercutent dans les résultats électoraux, mais notre parti a été en mesure de se présenter comme le reflet de la nouvelle Alberta, ce qui a provoqué le séisme politique de mai 2015. Les Albertains se sentent plus concernés par la politique provinciale maintenant, comparativement aux dernières décennies.

La droite affirme que vous avez été élue par accident, que vous avez réussi à vous faufiler entre deux partis aux accents conservateurs qui ont divisé le vote.

Toutes les élections sont un peu le fruit d’un accident, parce que les gens font leur choix en fonction d’une série de facteurs. C’est impossible d’en prédire l’issue. Il faut respecter le choix des citoyens. Les progressistes-conservateurs ont tenté de se réinventer dans leurs dernières années au pouvoir, en prétendant être plus ouverts, proéducation, et ainsi de suite. Les gens ne les ont pas crus et ils ont voté pour un vrai parti progressiste.

LAT_11_entretien_notley_exergue2L’incendie qui a ravagé une partie de Fort McMurray ce printemps a été une tragédie pour la région. Qu’avez-vous appris sur vous-même et sur les Albertains pendant cette crise?

Le calme et la détermination des habitants de Fort McMurray sont incroyables. Imaginez, on a évacué près de 90 000 personnes en quelques heures seulement, par une seule route, alors que la ville brûlait autour d’elles! Les gens étaient patients, prenaient soin les uns des autres et leur moral était bon. Mis à part un accident de voiture qui a fait deux victimes, on ne rapporte aucun mort ou blessé grave. Ça témoigne de ce qu’il y a de mieux en Alberta.

Ce que j’ai appris personnellement, c’est qu’il faut agir avec détermination, sans oublier le côté humain du drame. Il faut être à l’écoute des sinistrés, mais aussi des premiers répondants, qui combattent le feu directement ou procèdent à l’évacuation. On doit comprendre ce qu’ils font pour maintenir un lien de confiance. Il faut aussi être dans un mode de collaboration, ne pas tenter de tout faire soi-même.

Avez-vous eu peur que toute la ville y passe, peut-être même les installations pétrolières autour?

Dans les premières 24 à 48 heures, absolument. Nous étions très inquiets. Il nous a fallu quelques jours avant de comprendre que seule une petite portion de la ville avait été détruite.

Y a-t-il un lien entre cette catastrophe et les changements climatiques?

Les changements climatiques produisent des conditions extrêmes et augmentent les risques de catastrophes. Il est tombé moins de pluie dans cette région. Les périodes de sécheresse sont plus longues, plus fréquentes. Et nous avons négligé l’entretien de nos forêts au fil des ans, ce qui les rend plus vulnérables aux incendies. C’est vrai pour l’Alberta et pour tout le Canada. En tant que citoyens du monde, c’est notre responsabilité de combattre les changements climatiques.

Rachel Notley devra convaincre les Québécois que la construction du pipeline Énergie Est de TransCanada entraînera pour eux plus de retombées que de risques. (Photo: Grand Forks Herald/E. Holden/AP/PC)
Rachel Notley devra convaincre les Québécois que la construction du pipeline Énergie Est de TransCanada entraînera pour eux plus de retombées que de risques. (Photo: Grand Forks Herald/E. Holden/AP/PC)

À peine six mois après votre arrivée au pouvoir, vous avez présenté un plan complet de réduction des gaz à effet de serre. Et vous avez reçu l’appui des groupes écologistes et de certaines des plus grandes entreprises du secteur de l’énergie. Comment avez-vous réussi ça?

L’industrie énergétique albertaine comprend ce qui se passe dans le monde et au Canada. Les entreprises ont bien vu que leur réputation et celle de la province nuisent à l’exportation de leur produit. La population est plus jeune et souhaite combattre les changements climatiques. On a profité de ce contexte. Les groupes environnementaux et les sociétés pétrolières discutaient depuis des mois, en secret, pour tenter de trouver une manière de bouger sur ce front, puisque le précédent gouvernement conservateur ne faisait rien. On a accéléré ce processus de réflexion. On a dirigé les discussions à partir de mon bureau, au plus haut échelon du gouvernement, pour préparer un plan rapidement.

Ce plan prévoit que les émissions de gaz à effet de serre des sables bitumineux, de 70 mégatonnes par année, continueront de croître jusqu’à 100 mégatonnes, avant d’être plafonnées. Que répondez-vous aux critiques qui disent qu’il faut les freiner plus rapidement?

Il faut rappeler que si l’ensemble des compagnies qui ont déjà un permis d’exploitation entrent en production, les émissions atteindront 300 mégatonnes par année! Les plafonner à 100, c’est déjà un effort considérable de la part de l’industrie. Il faut lui attribuer un peu de mérite. Cela dit, ce serait formidable de pouvoir tout arrêter dès maintenant, mais ce serait irresponsable. On doit agir tout en prenant en considération les répercussions sur ceux qui dépendent du secteur de l’énergie pour vivre. Il faut une transition afin d’éviter que des familles entières ne soient mises à la rue, soudainement incapables de rembourser leur emprunt hypothécaire. C’est un équilibre délicat à trouver.

Exergue2_entretien_notley_exergue1Vous pensez qu’on peut à la fois combattre les changements climatiques et poursuivre la production de pétrole?

Absolument. Les sociétés pétrolières devront investir massivement pour diminuer leurs émissions de gaz à effet de serre et être beaucoup plus efficaces. Pendant cette période, grâce aux revenus pétroliers, nous allons être en mesure de diversifier peu à peu notre économie.

Pourquoi souhaitez-vous la construction de nouveaux pipelines?

En exportant le pétrole vers un seul endroit, les États-Unis, nous n’en tirons pas le maximum de bénéfices. Nous sommes dépendants de ce seul client. Chaque baril se vend de 20 % à 30 % moins cher que sur le marché mondial. La construction de nouveaux pipelines fait partie de la stratégie visant à diversifier nos exportations, ce qui nous permettra de retirer un meilleur bénéfice par baril. Avec cet argent, nous allons inciter les entreprises à faire plus de transformation en Alberta, plutôt que de tout envoyer à l’état brut hors du pays. Et nous aurons plus de moyens pour investir dans la lutte contre les changements climatiques.


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Que dites-vous aux Québécois qui résistent au projet Énergie Est de TransCanada, estimant que le Québec courrait beaucoup de risques en échange d’un minimum de retombées économiques?

D’abord, les Québécois font ce que n’importe qui ferait à leur place, c’est-à-dire mener des études environnementales et bien analyser le projet afin de s’assurer qu’il est sûr. Je ferais la même chose si un oléoduc s’apprêtait à traverser ma cour arrière, alors je comprends. Au Canada, nous avons un processus d’approbation de plus en plus rigoureux, ce qui est bien. Si on compare avec le transport par rail, dont les compagnies ne sont soumises à aucun processus d’évaluation, les risques sont moins grands par oléoduc. Or, le pétrole circule de plus en plus par rail.

Ensuite, la prospérité qui découle de l’exploitation du pétrole ne profite pas qu’à l’Alberta, mais à tous les Canadiens. Il y a des Québécois qui travaillent en Alberta et des entreprises du Québec qui sont des fournisseurs des entreprises énergétiques. Il y a beaucoup de capitaux étrangers investis dans le pétrole, ce qui engendre des taxes et des impôts versés au gouvernement fédéral. Bref, si on peut arrêter de vendre notre pétrole au rabais à un seul client, tout le monde en profitera.

On a entendu le premier ministre de la Saskatchewan, Brad Wall, dire que le Québec devrait retourner les 10 milliards de dollars qu’il reçoit en péréquation s’il refuse Énergie Est. Êtes-vous d’accord?

Je cherche un dialogue constructif. Se crier des noms par la tête et se menacer par l’intermédiaire des médias, ça ne mène nulle part. Ça fait 10 ans que les conservateurs diabolisent ceux qui ne pensent pas comme eux, et regardez où ça mène. Rien n’a bougé. Il faut une nouvelle approche.

Pourquoi le Québec devrait-il accepter Énergie Est, alors que la Colombie-Britannique refuse les projets de pipeline?

On a besoin de diversifier nos exportations et d’acheminer notre pétrole vers d’autres marchés, peu importe la direction. Il y a des projets vers l’est et vers l’ouest. Je ne suis pas difficile, je prendrais les deux! [Rire] On parle avec nos collègues de la Colombie-Britannique. L’Office national de l’énergie vient d’approuver la construction du pipeline Kinder Morgan sous certaines conditions, et nous sommes en discussion. Ottawa devra prendre position d’ici quelques mois également.

 Au Québec comme en Colombie-Britannique, des politiciens ont évoqué l’idée d’une redevance annuelle versée par l’Alberta aux provinces traversées par un pipeline, afin d’en augmenter les avantages financiers. Est-ce une possibilité?

Pas vraiment. Il faut éviter de multiplier les barrières et les obstacles entre les provinces. Il faut fonctionner comme un pays, une nation, si on veut avoir du succès. Mais les entreprises proposent des avantages financiers aux municipalités traversées par un oléoduc.

Sur la scène fédérale, les délégués du NPD ont décidé à leur congrès d’étudier le manifeste Un bond vers l’avant, élaboré par des figures de la gauche à Toronto. Le manifeste prône notamment la fin rapide de l’exploitation des énergies fossiles au pays. Vous opposez-vous à ce manifeste?

Je suis d’accord avec certains points, notamment la hausse du salaire minimum et l’amélioration des conditions des travailleurs. Mais des pans entiers du manifeste sont tout simplement naïfs et déconnectés de la réalité. Ses instigateurs n’ont pas réfléchi aux répercussions d’un arrêt total de la production de pétrole sur des centaines de milliers de familles au pays qui gagnent leur vie dans ce domaine. Ils n’ont manifestement jamais mis les pieds dans les villes dont l’économie tourne autour de l’exploitation des ressources naturelles.

La course à la succession de Thomas Mulcair commence. De quel type de leadership le NPD fédéral a-t-il besoin?

Il faut un chef qui peut arbitrer les désaccords au sein du parti et qui se base sur la science et les faits pour prendre des positions claires. Quelqu’un qui est prêt à se battre pour les valeurs progressistes du NPD.

Dans le passé, l’Alberta et le Québec ont souvent travaillé ensemble, notamment pour défendre leurs compétences provinciales contre les empiétements du fédéral. Comment va votre relation avec le gouvernement du Québec?

On a une très bonne relation. C’est facile de travailler avec le premier ministre, Philippe Couillard. Le Québec est un acteur important de la fédération, en raison de sa langue, de sa culture et de sa défense des intérêts des provinces.

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De père en fille

Née à Fairview, petite ville de 3 000 habitants au nord-ouest d’Edmonton, Rachel Notley, 52 ans, a grandi dans une famille dont la vie était rythmée par la politique. Son père, Grant, est l’un des fondateurs du NPD albertain, qu’il a dirigé de 1968 à 1982. Sous sa direction, le parti progresse lentement, mais de façon constante. Malgré tout, Grant Notley est demeuré le seul député orange du Parlement pendant de nombreuses années. Il a été élu sans interruption de 1971 à 1984.

Rachel, l’aînée des trois enfants, est rapidement en contact avec le militantisme. Elle n’a même pas 10 ans lorsqu’elle se retrouve avec sa mère, Sandra, dans une manifestation à Edmonton. «J’étais petite, je ne me rappelle pas la cause exacte. Mais je me souviens de l’énergie de la foule, de ce sentiment spécial de partager quelque chose avec des inconnus», dit-elle.

En octobre 1984, Grant Notley, 45 ans, meurt dans un accident d’avion. Rachel a 20 ans. Le nom de son père sera ajouté à celui de la circonscription qu’il représentait, Dunvegan-Central Peace-Notley.

Rachel avec son frère et sa mère aux funérailles de son père, le député Grant Notley, en 1984. (Photo: John Colville/Calgary Herald/La Presse canadienne)
Rachel avec son frère et sa mère aux funérailles de son père, le député Grant Notley, en 1984. (Photo: John Colville/Calgary Herald/La Presse Canadienne)

 

Rachel fréquente alors l’Université de l’Alberta. Elle étudiera ensuite le droit à la prestigieuse Osgoode Hall Law School, à Toronto. Avocate, elle sera à l’œuvre auprès des travailleurs qui réclament des indemnités en raison d’accidents de travail.

Au début des années 1990, elle déménage en Colombie-Britannique et s’active au sein du mouvement syndical. En 1995, elle devient l’assistante du procureur général, Ujjal Dosanjh, dans le gouvernement néo-démocrate de Michael Harcourt. «Être dans la pièce où les décisions se prennent, où les projets de loi s’écrivent, a été très formateur», dit-elle.

Rachel et son mari, le syndicaliste Lou Arab, rentrent en Alberta après la naissance de leurs deux enfants, Ethan et Sophie. Rachel se présente aux élections sous la bannière néo-démocrate en 2008 et l’emporte dans Edmonton-Strathcona — il n’y a alors que deux députés du NPD au Parlement. Elle sera facilement réélue en 2012, avant de devenir chef du parti en octobre 2014, puis première ministre en mai 2015.