Politique

Ottawa: PM recherche affinités pour relations importantes

Le premier ministre Justin Trudeau a procédé au remaniement de son cabinet. Stéphane Dion perd son poste de ministre aux Affaires étrangères et est remplacé par Chrystia Freeland. L’analyse de notre journaliste Alec Castonguay.

Photo: La Presse canadienne
Justin Trudeau et Chrystia Freeland. (Photo: La Presse Canadienne)

Lorsqu’un premier ministre retouche plus du quart de son Cabinet, comme vient de le faire Justin Trudeau, ce n’est pas uniquement pour faire face à un événement nouveau, aussi importante que puisse être l’arrivée de Donald Trump à Washington. Ce n’est pas seulement pour la forme. Il profite également de l’occasion pour tenter de régler quelques problèmes au passage, espérant que les morceaux du casse-tête tomberont en place plus facilement.

Si le remaniement devait se résumer en un mot, ce serait «affinité». Trudeau cherche des affinités avec l’administration Trump, avec le gouvernement chinois, mais aussi dans ses relations personnelles avec les nouveaux acteurs clés de la diplomatie qui devront se battre sur plusieurs fronts au cours des prochains mois.

Le départ de Stéphane Dion

Les rumeurs du départ de Stéphane Dion du ministère des Affaires étrangères circulaient depuis des mois. Certaines l’envoyaient ambassadeur à Paris, où le mandat de Lawrence Cannon, nommé par Harper, se termine en mai, tout juste après les élections présidentielles françaises (Dion est diplômé de Sciences Po, à Paris, et il a la citoyenneté française). D’autres l’envoyaient dans un poste diplomatique différent, ou carrément à la maison, en retraite de la politique.

S’il accepte l’offre du premier ministre, Stéphane Dion deviendra ambassadeur du Canada en Allemagne, la plus grande puissance économique d’Europe. Il deviendra aussi ambassadeur auprès de l’Union européenne, à Bruxelles. Un double rôle inusité, aux grandes responsabilités, d’autant plus que ça brasse sur les deux fronts: l’Allemagne est en année électorale et l’extrême droite monte aux dépens d’Angela Merkel, alors que l’Union européenne est sous tension en raison du Brexit. Pourra-t-il occuper les deux postes avec efficacité? Stéphane Dion n’a pas encore accepté l’offre du premier ministre et prendra les prochaines semaines pour réfléchir à son avenir.

L’homme n’a jamais été un proche de Justin Trudeau et de ses conseillers. Dion est l’un des ministres qui ont rencontré le moins souvent Trudeau en tête-à-tête depuis son arrivée au pouvoir, malgré l’importance accordée par le premier ministre aux dossiers internationaux. Le courant ne passe pas entre les deux depuis 2007; alors chef du Parti libéral, Stéphane Dion avait préféré la candidature de Jocelyn Coulon dans Outremont, forçant Trudeau à se rabattre sur la circonscription plus difficile de Papineau. Mais il y a plus. Stéphane Dion est un homme brillant, mais cassant. «Il aime mieux avoir raison que de gagner», résume l’un de ses anciens collaborateurs du temps où il était chef du PLC. Bref, pour un chef de la diplomatie, la diplomatie n’est pas sa qualité première. Au Conseil des ministres, il étudie autant les dossiers des autres ministres que les siens, de sorte qu’il croise souvent le fer avec ses collègues, pendant de longues minutes, sur des détails, soulevant au mieux l’exaspération, au pire la colère.

Le 22 août dernier, il a été éjecté du comité du Cabinet chargé de l’énergie, de l’environnement et des changements climatiques, dont il était pourtant le président. Il utilisait sa connaissance en profondeur des dossiers — il a déjà été ministre de l’Environnement et il se passionne pour la lutte contre les changements climatiques — pour humilier régulièrement la ministre de l’Environnement, Catherine McKenna, devant ses collègues. Au point que l’air était devenu irrespirable au comité (pardonnez le jeu de mots).

Le Canada ne changera pas de trajectoire en matière de lutte contre les changements climatiques malgré le scepticisme de Donald Trump envers le phénomène. Mais envoyer l’architecte du Tournant vert de la campagne libérale de 2008, au ton cassant et à la personnalité abrasive, tenter d’amadouer le chat de ruelle qui s’installe à la Maison-Blanche était un pari trop risqué pour Trudeau et son entourage.

Certains observateurs ajoutent aux motifs du départ de Stéphane Dion sa gestion difficile de la vente de véhicules blindés à l’Arabie saoudite. C’est, à mon sens, injuste. La décision de maintenir ce contrat de 15 milliards de dollars afin de préserver des emplois à London, en Ontario, est celle du premier ministre, qui avait déjà bien mal commencé en affirmant pendant la campagne électorale qu’il s’agissait de simples «jeeps», ce qui est faux. Ce choix était à peu près impossible à défendre avec aplomb. Il y a simplement trop de contradictions idéologiques pour que la situation s’explique aisément. Stéphane Dion a été à l’avant-scène pour défendre son patron sur ce front.

Stéphane Dion devait vivre avec les contorsions de Trudeau sur la scène internationale, notamment lorsqu’il a dû expliquer pourquoi le Canada considérait la possibilité de signer un traité d’extradition avec la Chine, alors que cet État ne respecte pas les droits de la personne et que son système de justice est bancal. L’homme cérébral qu’il est avait de la difficulté à concilier son raisonnement et les choix — difficiles, il faut le reconnaître — de son gouvernement.

L’arrivée de Chrystia Freeland

Dans les dernières semaines, les deux plus proches conseillers de Justin Trudeau, Gerald Butts, son secrétaire principal, et Katie Telford, sa chef de cabinet, se sont rendus à Washington à plusieurs reprises pour tisser des liens avec l’entourage de Donald Trump. Avec l’ambassadeur canadien, David MacNaughton, ils ont rencontré le gendre de Trump, Jared Kushner, qui vient d’être nommé haut conseiller de son beau-père, et Steve Bannon, qui a dirigé la campagne de Trump et qui le suivra à la Maison-Blanche. Ils ont aussi rencontré Peter Navarro, qui dirigera les politiques au département du Commerce extérieur.

L’ancien premier ministre conservateur Brian Mulroney, qui a beaucoup de relations chez les républicains, a été mis à contribution — il est le voisin de Donald Trump à Palm Beach, en Floride, et les deux se connaissent bien, ce qui aide grandement. Derek Burney, ancien ambassadeur à Washington et l’un des artisans du libre-échange avec les États-Unis en 1989, a aussi repris du service.

Trois constats ont émergé de ces rencontres. Un, l’entourage de Trump est composé de personnes intelligentes. Deux, elles détestent le libre-échange. Trois, ce sera une présidence imprévisible, forte en coups de gueule, qui aimera se vanter de «gagner» et cherchera la publicité. Comment manœuvrer dans ce contexte délicat avec notre principal partenaire économique?

Trudeau estime que Chrystia Freeland peut relever ce défi. La nouvelle ministre des Affaires étrangères devient seulement la troisième femme à occuper ce poste prestigieux, et la première en près de 25 ans. La dernière titulaire était Barbara McDougall sous Brian Mulroney (1991-1993). La précédente était Flora MacDonald, dans l’éphémère gouvernement minoritaire de Joe Clark, en 1979.

Chrystia Freeland a des atouts que Stéphane Dion n’a pas. L’ancienne ministre du Commerce international a l’oreille du premier ministre, qui l’a personnellement convaincue de faire le saut en politique en se joignant à son parti. L’ancienne journaliste a vécu aux États-Unis, notamment à New York, et comprend bien le système américain. Elle est plus affable et plus diplomate que Stéphane Dion. Et elle préfère gagner plutôt que d’avoir raison, comme en témoigne son apparition un peu théâtrale devant les caméras de la télé européenne, en octobre dernier, lorsque l’accord de libre-échange Canada-Europe était menacé. Quelques jours plus tard, elle remportait la bataille et sauvait l’accord.

Trudeau estime, avec raison, que dans la période chaotique qui s’annonce, la communication entre lui et son (ou sa) ministre des Affaires étrangères doit être parfaite et rapide. Ils doivent avoir des atomes crochus. En outre, Chrystia Freeland connaît bien le dossier le plus délicat: une possible renégociation de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA). Le dossier du bois d’œuvre sera aussi un enjeu central en 2017. Or, dans le remaniement, Freeland garde la main haute sur les dossiers commerciaux avec les États-Unis.

Chrystia Freeland est diplômée de Harvard et d’Oxford, et spécialiste de l’histoire de la Russie, où elle a déjà séjourné. Elle dirige déjà le comité du Cabinet responsable des relations avec les États-Unis, et elle a été vice-présidente du comité du Cabinet sur le Canada dans le monde et la sécurité. Elle arrive avec une connaissance des dossiers. Elle est opérationnelle dès maintenant. Son français s’améliore constamment.

Elle traîne toutefois quelques boulets aux pieds qu’elle devra apprendre à gérer. D’abord — et on souhaiterait que ce ne soit pas un obstacle, mais il faut le mentionner dans le contexte actuel —, elle est une femme. Elle fera face à une administration blanche, très masculine, assez âgée, et à un président misogyne. Elle devra se faire respecter rapidement.

Ensuite, elle a écrit un livre devenu un best-seller en 2012, Plutocrats: The Rise of the New Global Super-Rich and the Fall of Everyone Else, sur le fameux 1 % des habitants de la planète qui s’enrichissent plus vite que les 99 % restants. Aux yeux des républicains en poste à Washington de nos jours, cela fait de Freeland une «gauchiste». Donald Trump incarne bien le 1 % dénoncé par la ministre dans son livre.

Finalement, Chrystia Freeland s’oppose à un rapprochement avec la Russie, contrairement à Trump. Elle devra brider ses réflexes. Au Conseil des ministres, elle s’opposait directement à Stéphane Dion sur ce volet de la politique étrangère canadienne. Dion souhaitait ouvrir le dialogue. Freeland défendait la ligne dure prônée par le caucus ukrainien des libéraux (une dizaine de députés), qui ne veut rien savoir de la Russie depuis l’attaque en Crimée. Chrystia Freeland est d’origine ukrainienne du côté de sa mère, Alexandra Chomiak.

En mars 2014, Vladimir Poutine a mis Freeland sur la liste des personnes interdites de voyage en Russie en raison de ses positions en faveur de l’Ukraine, et pour répliquer aux sanctions canadiennes. Il y aura également un défi sur ce plan.

La place du Québec au Cabinet

Le départ de Stéphane Dion laisse un grand trou dans la représentation du Québec au Conseil des ministres. L’arrivée de l’avocat et homme d’affaires François-Philippe Champagne, 46 ans, député de Saint-Maurice–Champlain, en Mauricie, dans le rôle de ministre du Commerce international, aussi talentueux soit-il, ne vient pas combler le rôle de ministre chevronné joué par Dion. Le nouveau venu fera ses classes pendant plusieurs mois, avec l’aide de Chrystia Freeland.

Ce poste à vocation économique est rarement confié à des ministres venus du Québec, et François-Philippe Champagne aura un terrain de jeu mondial, avec l’Inde, la Chine, le Brésil… ce qui n’est pas mauvais. Mais dépouillé des relations commerciales avec les États-Unis, qui demeurent dans l’escarcelle de Freeland, et l’accord de libre-échange avec l’Europe étant maintenant réglé, il hérite d’un ministère diminué.

Le Québec se retrouve donc avec deux ministères majeurs, le Patrimoine (Mélanie Joly) et les Transports (Marc Garneau), qui ne figurent toutefois pas parmi les cinq plus importants: Finances, Développement économique, Affaires étrangères, Sécurité publique et Conseil du Trésor. Trois ministères sur ces cinq sont pilotés par des Ontariens. Par ailleurs, si Mélanie Joly a l’oreille de Justin Trudeau, on ne peut pas dire que Marc Garneau soit très influent: lors de certaines réunions du Conseil des ministres, il passe des heures sans dire un mot. À noter: Jean-Yves Duclos est de plus en plus apprécié en haut lieu. N’empêche, aucun n’a fait débloquer le dossier de Bombardier, coincé en grande partie par Bill Morneau, aux Finances.

Il est vrai que le premier ministre vient du Québec, mais Justin Trudeau doit suivre l’ensemble des dossiers au pays. La députation libérale au Québec, y compris certains ministres, réclame un lieutenant de la province en bonne et due forme, comme c’était la tradition, afin d’avoir une meilleure courroie de transmission avec le premier ministre et de faciliter la communication dans les médias francophones. Plusieurs dossiers ont souffert de la perte d’un lieutenant, comme l’aide à Bombardier, les retards aux douanes de l’aéroport Trudeau ou encore le projet de loi C-29, qui octroyait trop de pouvoirs aux banques au détriment de la loi québécoise sur la protection du consommateur (ce volet du projet de loi a été abandonné après des pressions de Québec, des sénateurs et des partis d’opposition, notamment le Bloc québécois).

Il semble que ce sera pour une autre fois.

Les affinités chinoises

Le remaniement permet aussi à Justin Trudeau d’ajouter de l’huile dans l’engrenage des relations avec la Chine alors que le ministre de l’Immigration, John McCallum — qui a bien piloté le dossier des réfugiés syriens —, quitte le Cabinet en direction de l’ambassade du Canada à Pékin.

McCallum, 66 ans, jonglait avec l’idée de ne pas se représenter aux prochaines élections. Et l’ambassadeur en Chine Guy Saint-Jacques, haut fonctionnaire de carrière, arrivait au bout de son mandat. Il fut un temps où les ambassades les plus importantes du Canada, celles qui font toujours l’objet d’une nomination politique, soit à un proche du premier ministre, se résumaient à Washington et à Paris. En fonction des premiers ministres, on ajoutait Londres ou l’ONU (Londres pour les conservateurs, l’ONU pour les libéraux). Mais la Chine est de plus en plus incontournable.

Le moment est bien choisi pour nommer un homme de confiance. L’année 2017 sera importante en Chine, où le président Xi Jinping renforcera sa mainmise sur le pays avec le grand congrès du Parti communiste chinois en octobre. Les Chinois valorisent énormément les relations personnelles, et envoyer un ancien ministre comme émissaire, quelqu’un qui aura une ligne directe avec le premier ministre Trudeau, sera du meilleur effet.

De plus, le rapprochement souhaité par Trudeau avec la Chine ne se fera pas sans heurts. On le voit déjà avec les cocktails de financement du PLC où sont invités de riches donateurs chinois qui ont encore un lien avec leur pays. Le Canada examine la possibilité d’un traité de libre-échange avec l’Empire du Milieu, ainsi qu’un traité d’extradition. Deux dossiers complexes et potentiellement explosifs au Canada, en raison du bilan chinois en matière de droits de la personne, mais aussi des disparités dans les salaires et le traitement des travailleurs. John McCallum devra faire montre d’une sensibilité politique aiguisée.

En ce qui a trait aux autres déplacements de ministres, Trudeau tente de colmater les brèches. La ministre des Institutions démocratiques, Maryam Monsef, a été dépassée par l’ampleur du dossier de la réforme électorale, et n’a pas eu l’appui du premier ministre pour foncer vers des changements majeurs. La nomination d’une ministre inexpérimentée à ce poste, l’Ontarienne Karina Gould, 29 ans, ne laisse pas présager le retour de ce dossier au sommet de la pile des priorités.


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