Chrystia Freeland : la ministre qui n'a pas droit à l'erreur [BALADO]
Politique

Chrystia Freeland : la ministre qui n’a pas droit à l’erreur [BALADO]

Le tiers de l’économie canadienne dépend des négociations sur l’ALENA que dirige présentement Chrystia Freeland, ministre des Affaires étrangères. Les enjeux sont énormes, et la pression l’est tout autant.

Depuis le début août, chaque nuit ou presque, Chrystia Freeland rêve à l’Accord de libre-échange nord-américain, que le Canada, les États-Unis et le Mexique renégocient pour la première fois depuis l’entrée en vigueur du traité, en 1994.

À son réveil, la ministre des Affaires étrangères ouvre son calepin noir et y note ses pensées. Une habitude de tout consigner que la femme de 49 ans a acquise lorsqu’elle était journaliste pour les plus grands médias du monde, notamment le Financial Times, de Londres, et Reuters, à New York.

« Je ne mène pas les négociations en fonction de mes rêves ! Je ne veux faire peur à personne ! Mais cette négociation m’absorbe totalement, alors prendre des notes le matin m’aide à réfléchir et à me vider le cerveau un peu », lance-t-elle en riant.

Même éveillée, la première femme à occuper le poste de ministre des Affaires étrangères au Canada depuis 25 ans ne peut échapper à cette négociation cruciale, dont dépend près du tiers de l’économie du pays. Il y a un mois, lorsque Chrystia Freeland s’est rendue chez son boucher, à Toronto, acheter du bœuf haché pour concocter des hamburgers à ses trois enfants de 8, 12 et 16 ans, il lui a souhaité bonne chance en lui offrant gratuitement la viande. « Je sens qu’on va réussir, parce qu’on est unis. Tout le pays est derrière moi, peu importe la province, la langue, l’origine ou le secteur économique. Même les partis d’opposition veulent qu’on réussisse », dit-elle.

Mis à part le premier ministre, Chrystia Freeland a l’horaire le plus éreintant du gouvernement canadien. En cette fin août, elle court d’un rendez-vous à l’autre pour consulter les acteurs économiques de l’ALENA. Elle se présente à notre rencontre dans le Vieux-Montréal, pour sa première grande entrevue en français, en chaussures de sport blanc et turquoise, qui contrastent avec sa robe noire ajustée et son collier de perles. « C’est fou, alors je tente au moins d’être chaussée le plus confortablement possible. » Elle enfilera ses talons hauts noirs quelques minutes avant la prise de photos.

Chrystia Freeland n’est pas seulement la ministre la plus occupée d’Ottawa, elle est aussi la plus influente. La femme d’à peine cinq pieds (1,52 m) aux yeux d’un bleu perçant siège à quatre importants comités du Cabinet, dont celui, névralgique, du programme gouvernemental, présidé par Justin Trudeau. Elle dirige la diplomatie canadienne mise en œuvre dans le monde et s’occupe des dossiers économiques avec les États-Unis à l’ère imprévisible de Donald Trump.

« Un collègue ministre m’a dit que je devais avoir du fun avec tous ces dossiers sur mon bureau. J’aime être au cœur de l’action, mais le mot “fun” est exagéré. J’ai énormément de pression. Je le ressens, et pas seulement dans mes rêves ! Toute la planète regarde comment ça se passe aux tables de négociation avec la nouvelle administration Trump. J’ai toujours été une fille studieuse, sérieuse, qui aime les enjeux complexes. Là, je suis servie ! »

Née à Peace River, en Alberta, d’un père fermier et d’une mère avocate d’origine ukrainienne — qui a déjà tenté de se faire élire sous la bannière du NPD à Edmonton —, Chrystia Freeland parle cinq langues (anglais, russe, ukrainien, italien et français). Elle a été correspondante pour le Financial Times en Russie dans les années 1990, mais elle y est interdite de séjour depuis 2014 en raison de ses critiques virulentes lors de l’annexion de la Crimée. « Je suis très fière de mon exclusion ! Ma position sur ce conflit est une question de principe. Je rencontre les ministres russes et même Vladimir Poutine hors de la Russie, c’est tout. »

L’actualité s’est entretenu avec Chrystia Freeland pour faire le point sur la renégociation de l’ALENA.

(Photo : Christian Blais)

Vous devez traiter avec une administration américaine essentiellement masculine et dont le président, Donald Trump, a souvent tenu des propos misogynes. Est-ce que vous en ressentez des effets dans votre travail ?

Je suis féministe et fière de l’être. Je ne l’ai jamais caché et l’administration Trump le sait. Je n’ai jamais senti que ça changeait les choses que je sois une femme. Il n’y a eu aucun manque de respect.

Si quelqu’un vous avait dit après les élections de 2015 que vous seriez, deux ans plus tard, au cœur d’une délicate renégociation de l’ALENA, qu’auriez-vous répondu ?

Je ne l’aurais pas cru ! Ç’a été une surprise pour moi autant que pour les Canadiens. Mon précédent poste, ministre du Commerce international, m’a bien préparée à cette tâche : lorsque nous avons finalisé l’accord de libre-échange avec l’Europe, en 2016, j’ai côtoyé tous les fonctionnaires et négociateurs canadiens avec lesquels je travaille présentement. On a vécu des moments difficiles et dramatiques ensemble. On se connaît bien et on peut faire face à l’imprévu. J’ai aussi eu à travailler avec les provinces, notamment le Québec, qui a été très actif pour concrétiser l’entente avec l’Europe. Sans le Québec, nous n’y serions pas arrivés. On va de nouveau travailler avec les provinces pour l’ALENA.

Quelle était l’ambiance à la table de négociations de l’ALENA lors de la première séance de pourparlers, à Washington, à la fin août ?

Bob Lighthizer, le représentant au Commerce des États-Unis, a eu la bonne idée d’organiser un souper informel la veille de l’ouverture des négociations, où il a invité les ministres, les ambassadeurs et les négociateurs en chef des trois pays. L’atmosphère était cordiale. On s’est dit qu’on deviendrait probablement des amis à force de se voir aussi souvent dans les prochains mois !

Ce sont des professionnels qui sont à la table de négociations, pas des politiciens. Il s’agit des mêmes fonctionnaires américains que lorsque Barack Obama était au pouvoir. On les connaît et ils nous connaissent. On se parle respectueusement, comme de bons voisins. On commence à peine à comprendre ce que les autres parties souhaitent obtenir.

À l’heure où les chefs d’État ont accès à Twitter et Facebook, cela change-t-il les négociations ?

Nous devons nous préparer à des moments plus théâtraux. On l’a d’ailleurs vécu avec la Wallonie en 2016, lors de la phase finale de négociation de l’accord de libre-échange avec l’Europe. La rhétorique enflammée des politiciens a toujours existé, même si les canaux de communication pour l’exprimer sont différents. Les Canadiens savent faire la part des choses. J’ai aimé la réaction au Canada lors des premiers moments dramatiques, en août [quand Donald Trump a parlé de déchirer l’ALENA]. Nous avons une approche raisonnable, calme et basée sur les faits.

À quel point les entreprises canadiennes doivent-elles s’inquiéter que Donald Trump déchire l’ALENA, comme il menace de le faire ?

Il l’a dit souvent pendant la campagne présidentielle. Je suis une déterministe économique, je crois que les relations entre les pays sont majoritairement dictées par nos liens économiques. Une forme de réalisme va guider nos négociations. Le Canada est le plus grand marché d’exportation pour les États-Unis, plus que la Chine, le Japon et l’Angleterre réunis ! On a fait valoir cette réalité au président, à son Cabinet, aux gouverneurs, aux sénateurs et aux représentants du Congrès. Ils comprennent l’importance de notre relation économique.

(Photo : Christian Blais)

Donald Trump accuse le Canada et le Mexique de refuser de faire des compromis. Est-ce vrai ?

Nous prenons des positions fortes, c’est normal. Je défends les intérêts du Canada, mais de manière intelligente, raisonnable et cordiale. Être déterminés ne veut pas dire que c’est difficile de travailler avec nous. Nous savons quand faire des compromis et nous cherchons une solution où tout le monde sera gagnant.

Est-ce qu’un élément crucial pourrait inciter le Canada à quitter les négociations ?

Nous avons des priorités claires, notamment conserver la gestion de l’offre en agriculture, l’exception culturelle et un mécanisme de résolution des différends efficace.

L’industrie culturelle s’inquiète de la volonté des Américains d’avoir davantage accès au marché canadien pour leur puissante industrie du divertissement. À quel point est-ce un sujet litigieux ?

Notre gouvernement comprend très bien l’importance de l’exception culturelle, qui permet de protéger et d’aider notre industrie. Nous allons la défendre farouchement. Nous avons de bons arguments. Il y a une importance économique à la culture, avec 630 000 emplois au pays, mais la culture a aussi une grande importance pour notre identité, pour le rayonnement de nos valeurs. Je suis consciente que c’est fondamental pour le Québec et les francophones.

Les États-Unis veulent que ce soit une négociation rapide. Ils espèrent conclure l’entente dès le début de l’hiver. Est-ce réaliste ?

Pour tout le monde, c’est mieux de conclure assez vite. Ça va m’éviter de continuer à rêver à l’ALENA ! Sans blague, l’incertitude est toujours mauvaise pour l’économie. Nous verrons.

Les 10 priorités canadiennes de l’ALENA

  1. Maintenir la gestion de l’offre en agriculture, qui permet de fixer les prix dans les secteurs du lait, des œufs et de la volaille.
  2. Conserver l’exception culturelle, qui permet d’aider et de protéger ce secteur.
  3. Maintenir le chapitre 19, qui assure un mécanisme neutre de règlement des différends. Ce tribunal a souvent donné raison au Canada lors des conflits sur le bois d’œuvre.
  4. Modifier le chapitre 11 afin qu’il soit explicite que les gouvernements peuvent légiférer et imposer des règlements dans l’intérêt public, même si cela nuit aux profits d’une entreprise.
  5. Permettre plus facilement aux professionnels de certains domaines, notamment en informatique, de travailler dans les deux autres pays.
  6. Assurer un meilleur accès aux appels d’offres en matière d’infrastructures dans les villes et les États américains. Réduire la portée de la clause « Buy American ».
  7. Ajouter un chapitre sur la protection de l’environnement qui tiendra compte des changements climatiques.
  8. Ajouter un chapitre sur les droits des travailleurs.
  9. Ajouter un chapitre sur l’égalité des sexes.
  10. Ajouter un chapitre sur les droits des peuples autochtones.