Martine Ouellet, celle qui n'aurait jamais dû être chef
Politique

Martine Ouellet, celle qui n’aurait jamais dû être chef

« Si on l’avait écoutée, nous aurions posé toutes nos questions de l’automne sur la Catalogne, alors que le feu brûlait dans le dossier Bombardier-Boeing et que tout le monde parlait des gaffes de Bill Morneau. »

Lorsque Martine Ouellet est devenue ministre des Ressources naturelles dans le gouvernement de Pauline Marois, en 2012, elle brûlait d’envie de se voir accorder un bureau dans l’édifice d’Hydro-Québec, au centre-ville de Montréal, pour ses séjours dans la métropole. Du temps où il était premier ministre, René Lévesque avait obtenu ce privilège.

Martine Ouellet, ancienne employée de la société d’État, voulait y revenir en bombant le torse. La direction d’Hydro-Québec a refusé net et a fait part de son mécontentement au bureau de la première ministre. Officiellement, on ne souhaitait pas une trop grande proximité avec la ministre responsable d’Hydro-Québec. En réalité, le caractère bouillant, intransigeant et autoritaire de Martine Ouellet avait laissé des traces.

Les 7 députés du Bloc québécois — sur 10 — qui viennent de quitter le navire bloquiste lui reprochent une incapacité à travailler en équipe et à faire des compromis. C’est l’un des fils conducteurs de sa carrière. Ses ex-collègues du caucus péquiste et du cabinet Marois exprimaient les mêmes insatisfactions. Au point que, lors de ses deux courses à la direction du PQ, aucun député ne l’a appuyée.

Or, la politique étant l’art du compromis, et le travail en équipe incontournable, cela devient un gros problème lorsqu’on dirige un parti où il faut arbitrer les inévitables conflits et garder une cohérence dans l’action.

« On n’est pas capables de travailler ensemble : il n’y a pas d’écoute. C’est toujours la soumission», a dit le député Gabriel Ste-Marie au moment de quitter le parti pour siéger comme indépendant. Le député de Joliette avait pourtant rapidement appuyé Martine Ouellet quand elle avait annoncé son désir de devenir chef du Bloc, à l’hiver 2017.

Les députés du Bloc québécois qui ont donné leur appui à Martine Ouellet pour qu’elle devienne leur chef, le printemps dernier, étaient séduits par sa détermination souverainiste et ses convictions environnementalistes. Elle avait aussi une notoriété publique, ce dont le Bloc avait besoin, n’étant plus un parti reconnu à la Chambre des communes depuis 2011. En outre, la députée péquiste bénéficiait de l’appui de l’ancien chef Mario Beaulieu et de sa machine, qui avait permis à celui-ci de conquérir le Bloc trois ans plus tôt, à la surprise générale. Martine Ouellet a finalement été élue sans opposition. Aucune course à la direction n’a donné aux membres la chance de se prononcer.

La lune de miel interne n’a pas duré. D’abord, elle n’allait pas s’occuper du Bloc à temps plein. Elle resterait députée à Québec tout en étant chef d’un parti fédéral, une situation sans précédent. Pour envoyer le message que le Bloc n’est pas un parti important, rien de plus efficace que de le diriger à temps partiel à partir d’une autre capitale.

Les députés n’ont pas apprécié, mais ils ont donné la chance au coureur.

Dès juin 2017, de premiers accrochages sont survenus entre le caucus et la nouvelle chef. Une réunion d’urgence a été convoquée pour aplanir les différends. Martine Ouellet est entrée dans la pièce du Parlement et a sermonné ses députés pendant de longues minutes sur leur manque de loyauté.

L’esprit était, comme toujours chez Martine Ouellet, à l’affrontement.

Les députés lui ont reproché l’embauche d’un chef de cabinet abrasif qui n’écoutait pas leurs suggestions et qui tentait de nuire publiquement à certains députés en dévoilant des informations aux médias. On soulignait son manque d’intérêt envers le travail parlementaire.

« Depuis le début, on a le sentiment que Martine n’aime pas le Bloc et son travail », me confiait un député en privé. Certains ont acquis la certitude qu’elle voulait avant tout être chef quelque part, que ce soit au PQ ou au Bloc.

La réconciliation aura duré huit mois. Entre la rencontre de juin 2017 et la nouvelle crise cette semaine, les députés démissionnaires affirment que leur chef est passée de l’attitude d’un bulldozer à celle de « cause toujours ». Un dialogue de sourds s’est installé.

Tous les lundis matin, Martine Ouellet se rendait au caucus des députés à Ottawa, vers 10 h 30. Elle y parlait pendant une heure, faisait un petit point de presse et s’empressait de quitter Ottawa pour le reste de la semaine. Elle n’y revenait pas, même lorsqu’un député déposait un projet de loi privé, geste toujours important et symbolique.

À ces réunions du lundi, elle ne voulait qu’une chose, rapportent des sources à l’interne : que les députés parlent d’indépendance. « Si on l’avait écoutée, nous aurions posé toutes nos questions de l’automne sur la Catalogne, alors que le feu brûlait dans le dossier Bombardier-Boeing et que tout le monde parlait des gaffes de Bill Morneau », me raconte un témoin des discussions.

C’est l’un des points de friction : Martine Ouellet et les trois députés qui l’appuient, Mario Beaulieu, Marilène Gill et Xavier Barsalou-Duval, souhaitent que le Bloc soit d’abord et avant tout au service de la promotion de l’indépendance du Québec, tandis que le reste du caucus désire poursuivre la tradition du parti instaurée par Lucien Bouchard et renforcée par Gilles Duceppe : la défense des intérêts du Québec.

« Je n’ai rien contre la Catalogne, mais dans nos circonscriptions, ce n’était pas le sujet de l’heure », m’a dit un député qui préfère ne pas être identifié pour ne pas trahir les discussions du caucus.

En 2001, quand le leadership de Stockwell Day, alors chef de l’Alliance canadienne, a été contesté par la majorité de son caucus, il n’a eu d’autre choix que de démissionner et de déclencher une course à la direction, n’ayant plus la confiance de ses troupes. En pareille situation, c’est aux membres du parti de se prononcer. Day s’est présenté à sa propre succession, mais a été battu par un certain Stephen Harper. C’est la procédure normale en cas de crise majeure. Martine Ouellet devrait en faire autant si elle espère rester chef.

Sauf qu’elle souhaite demeurer chef du Bloc sans s’adresser aux membres. Elle veut rester à Québec comme députée indépendante jusqu’aux élections québécoises du 1er octobre. Elle aimerait garder sa prime de transition de quelque 120 000 dollars du provincial et obtenir un salaire de son parti de 90 000 dollars. Elle désire faire du Bloc un véhicule politique qu’il n’est pas, sa nature fédérale rendant difficile un accent unique sur la souveraineté.

Bref, Martine Ouellet souhaite tout avoir et ne faire aucun compromis. Elle devra se demander si elle est vraiment apte à diriger un parti politique.