J'ai passé une journée à l'Assemblée nationale (la suite)
Politique

J’ai passé une journée à l’Assemblée nationale (la suite)

Du Salon bleu au hot room, en passant par le micro-ondes pour faire réchauffer son restant de spaghetti, notre chroniqueur Mathieu Charlebois s’est plongé, le temps d’une journée, dans la vie d’un député.

Midi — Le dîner

J’ai la chance de passer du temps avec Véronique Hivon, la vice-chef du Parti québécois. Au milieu du tumulte politique du jour, une question s’impose : un député, est-ce que ça apporte son lunch ?

« Moi, rarement, mais ça arrive. » Vous l’aurez lu ici. #Scoop

Sous-question qui s’impose tout autant : si elle apporte son restant de spaghetti, a-t-elle un endroit où le faire réchauffer ? « Bien sûr. Voulez-vous que je vous montre ? » Impossible de dire non à un tel accès privilégié, à la chance d’être le Herby Moreau du monde politique québécois.

Alors, à quoi ça ressemble ? Pensez à la cuisine de votre propre bureau et… c’est pas mal ça. Jusqu’au traditionnel message qui demande d’identifier ton plat si tu veux qu’il survive à la purge sanitaire du vendredi.

Et tu as bien beau être porte-parole de l’opposition officielle en matière d’éducation, un message passif-agressif va quand même te dire de laver ta vaisselle sale, le pouilleux ! « MERCI !!! »

Vous remarquerez que les deux messages sont signés par « L’équipe du whip en chef de l’opposition officielle ».  Selon le site de l’Assemblée, le whip est « le gardien de la discipline de parti », qui s’assure notamment « qu’un nombre suffisant de députés est présent en Chambre et aux travaux des commissions, en particulier au moment d’un vote ». Eh bien, sachez qu’il doit également s’assurer que Maka Kotto ne réchauffe pas de poisson dans le micro-ondes et que Pascal Bérubé ne laisse pas moisir ses Tupperware dans le frigidaire du bureau. Ça fait de grosses journées.

12 h 45 — Étude d’un projet de loi

On connaît tous la période de questions, mais peu de citoyens ont déjà assisté à l’étude d’un projet de loi. Il faut dire que c’est pas mal moins spectaculaire. Si on compare la période de questions à un spectacle de monster trucks au Stade olympique, l’étude d’un projet de loi est plus comme une partie de pétanque à la résidence Les Tournesols.

Les députés y décortiquent point par point un projet de loi, de façon courtoise et polie, afin de trouver des compromis pour satisfaire tout le monde. Résultat : selon les sessions parlementaires, de 53 % à 80 % des projets de loi sont adoptés à l’unanimité. Il y a des familles qui s’entendent sur moins de sujets que ça.

Ce jour-là, j’avais le choix entre l’étude d’un projet de loi sur le budget, ou sur le cannabis. Mes problèmes d’apnée du sommeil m’ont forcé à écarter l’option budget. Personne n’aurait aimé que j’interrompe Carlos Leitão d’un inélégant ronflement.

Projet de loi sur le cannabis ce fut donc.

La vingtaine de personnes assises autour de la table discutent depuis plusieurs jours déjà et un petit joint ne serait pas de trop pour détendre l’atmosphère. Le problème, c’est qu’elles ne s’entendent pas sur les endroits où elles auraient le droit de fumer ledit joint. Sur la question, Simon Jolin-Barrette, jeune député de la CAQ, est rigide comme un surveillant de cour de récré, au point qu’il fait passer la ministre Lucie Charlebois pour la fille cool de l’école.

Quand la tablée sent qu’elle est arrivée au bout de ce qu’elle peut faire par les voies officielles, la session est suspendue. On cesse alors de diffuser les discussions et d’en noter le verbatim, pour que les élus discutent librement entre eux, à grands coups de tutoiement et de loussage de cravate.

À l’étude du projet de loi sur le budget, c’est probablement l’occasion de se détendre un peu, de discuter franchement entre collègues aux vues pas toujours si opposées. « Si on disait 48, est-ce que vous diriez oui ? 46 ? Est-ce qu’on peut s’entendre pour 47 ? Deal ! 47. Eh, comment va le cabanon de ton beau-frère ? Il en est venu à bout ? Cool.»

Mais ici, houlala… La tension, la fatigue et le pu-capable se sont fait sentir, même à micros fermés. Je ne vous raconterai pas ce que les députés se sont dit exactement, mais la partie de pétanque avait des airs de show de monster trucks.

Ils ne sont peut-être pas parlementaires, ces moments, mais ils rendent tout le monde qui y participe bien plus humain.

14 h — La rencontre

Cet après-midi, Véronique Hivon et deux autres députés rencontrent un groupe qui leur présente les données d’une récente étude.

« Tu es sûr que tu veux venir voir ça ? », m’a-t-on demandé plusieurs fois, prévoyant que ce serait plate en titi… Absolument que je voulais ! Et absolument que c’était plate !

C’est bien beau le sensationnalisme de la période de questions et le jet-set des messages sur le micro-ondes, mais la vie de député n’est pas que strass, paillettes et projets de loi. Si tu vas en politique parce que tu aimes parler aux caméras et faire semblant d’être en colère, tu risques d’être déçu.

La vie de député, c’est aussi beaucoup de lecture de documents, d’heures le nez dans des cahiers et d’après-midis à te faire présenter des chiffres dans un dossier que tu ne connaissais peut-être pas six mois auparavant.

Mme Hivon prend des notes de première de classe dans son cahier. Les députés posent des questions. Et quand la présentation est finie, tous se serrent la main et s’en vont. Pas de niaisage, personne qui rallonge à l’infini la rencontre avec ses anecdotes : juste de l’efficacité. Impressionné, je me dis qu’à partir d’aujourd’hui je veux un député ou un ministre dans chacune de mes réunions.

15 h 30 — La journée se termine

Comme on est jeudi, la plupart des élus s’apprêtent à rentrer dans leur circonscription pour la fin de semaine. Sauf Véronique Hivon, qui va retourner à Joliette ce soir pour en revenir aussitôt, parce qu’elle doit être en commission, ici, à 8 h demain matin. « Présente-toi à l’élection », qu’ils disaient… « Ça va être l’expérience de ta vie », qu’ils disaient…

Quant à moi, j’essaie de trouver la sortie de cet endroit à la fois magnifique et vraiment drabe où tous les couloirs sont à peu près identiques. Ce n’est pas impossible que lundi, à la période de questions, on me retrouve désorienté, en boule entre deux bureaux. Et alors que je marche sans fin dans les couloirs de cette institution, je me dis que si tous les citoyens avaient l’occasion de passer une journée ici, on aurait une autre vision de nos politiciens, ces humains avant tout.