J'ai passé une journée à l'Assemblée nationale
Politique

J’ai passé une journée à l’Assemblée nationale

Du Salon bleu au hot room, en passant par le micro-ondes pour faire réchauffer son restant de spaghetti, notre chroniqueur Mathieu Charlebois s’est plongé, le temps d’une journée, dans la vie d’un député.

8 h — La journée commence

Il est 8 h et un vent froid souffle sur la ville de Québec. Je dis « un vent froid » parce que je viens de Montréal. À Québec, on dit juste « C’est l’été ! ».

Il n’est que 8 h, donc, mais la journée est déjà bien entamée à l’Assemblée nationale du Québec.

Dans le foyer, devant un grand escalier, les journalistes et leurs caméras attendent que leur pain quotidien (aussi connu sous le nom de « député de l’opposition qui vient leur dire de quoi ») leur soit livré.

La mécanique est bien huilée.

À 8 h 14, Agnès Maltais apparaît au bout du couloir. Quelqu’un crie « Attention ! », les lumières des caméras s’allument et les micros se tendent. La députée commence à parler, mais un journaliste l’interrompt aussitôt. Déjà une question mordante ou un scoop qui viendra gâcher sa journée ? Presque, mais vraiment pas.

« Pouvez-vous attendre ? Mon magnéto n’est pas parti… »

« O.K. ! Ça va ! »

Mécanique bien huilée, que je disais. Plus huilée que ça, t’es capable d’enlever les bagues d’Éric Lapointe.

Prise 2, donc.

La députée de Taschereau nous parle d’une jeune femme voilée qui veut devenir policière. La déclaration est préparée et apprise comme un oral de 5e année, et on saisit rapidement les phrases clés : « On se place du côté des victimes » et « On doit être clairs ».

C’est ce que Mme Maltais espère que vous entendiez à la radio et à la télé aujourd’hui, et elle le répétera autant que possible. Vous trouvez votre enfant de quatre ans obstiné ? Essayez un politicien avec un message à faire passer.

Après le laïus appris par cœur, c’est l’heure d’une petite partie de « Voici un piège, allez-vous tomber dedans ? » avec les journalistes. Mais à toutes les questions, la réponse est « Voici une autre version de mes lignes officielles ».

Brisant le rythme, quelqu’un pose une question sur Vincent Marissal. Puis, c’est une question sur le RER, puis sur un autre sujet, jusqu’à ce que l’attachée de presse lance un « Merciiii ! » voulant clairement dire « J’ai décidé que vous êtes tannés de poser des questions. Bye ! ».

Ne reste qu’à refaire le tout, mais en anglais, s’il vous plaît. Au milieu de sa première phrase, la députée à nouveau interrompue, cette fois par sa propre hésitation : « “Dénoncer”, c’est quoi encore en anglais ? »

Une mécanique bien huilée, que je disais.

9 h — Le couloir

Mon guide pour la matinée est Charles Lecavalier, du Journal de Québec. Chaque jour, il déterre des scoops, sort des scandales, talonne des ministres et, surtout… il fait le pied de grue. « Attendre trois heures par jour dans un couloir est une part méconnue du travail du journaliste parlementaire, m’explique-t-il. Et parfois, il faut attendre deux heures dehors au froid, pour se faire dire “Pas de commentaires” par le premier ministre. »

Devant le caucus du Parti libéral, la frontière entre le territoire des journalistes et celui des politiciens est délimitée par une ligne verte au sol. Cette ligne, c’est tout ce qui sépare la civilisation du chaos absolu. Enlevez-la et ce sont des traces de sang qu’il y aura par terre. Ou pas. Probablement pas, mais voilà 15 minutes qu’on attend et mon imagination se désennuie comme elle le peut.

La ligne verte, mais sans le charme de Tom Hanks.

Certains députés libéraux acceptent en passant de se soumettre aux questions des journalistes. Comme tantôt, tout tourne autour d’une étudiante en hijab qui est mieux de terminer son programme pour devenir policière parce que, sinon, on va tous avoir beaucoup parlé pour rien.

Si vous n’aimez pas quand les gens entrent dans votre bulle, ne devenez pas politicien. Dans un scrum, vous avez les journalistes massés contre vous comme si l’Assemblée nationale n’était qu’un tout petit garde-robe. Il faut dire qu’une personne qui parle, ministre ou pas, ce n’est pas exactement Osheaga-qu’on-entend-à-Saint-Lambert en fait de niveau de décibels. Alors on s’approche. On tend l’oreille.

Après tout, quand on enlève les micros et les caméras, un scrum, ce n’est qu’un groupe d’humains qui se parlent dans un couloir.

9 h 30 — Le hot room

Hot room : petite pièce mise à la disposition des députés qui veulent tenir un point de presse, où l’on trouve podium, caméras et micros. Des drapeaux du Québec font office de décor et, tout comme un bricolage à l’émission Marina, ce n’est pas super beau à la télé et c’est encore pire en vrai.

Derrière le lutrin, aujourd’hui, se tiennent les ministres Pierre Moreau et Dominique Anglade.

Le nom de hot room vient de l’époque où les lumières des caméras rendaient l’endroit très chaud. Les journalistes, qui ne manquent jamais une occasion de se donner de l’importance, aiment bien dire qu’il s’agit aussi d’une référence à leurs questions qui mettent les politiciens dans l’embarras.

« Aviez-vous quelque chose à annoncer ? Pourquoi est-on ici ? », demande justement un journaliste un peu exaspéré aux deux ministres. A-t-il raison d’être exaspéré ? Je n’en ai aucune idée. Le discours des élus libéraux était absolument somnifère, alors mon esprit s’est mis à dériver.

J’ai d’abord fait le décompte des personnes dans le hot room : quatre journalistes, une attachée de presse et un technicien. Pour être généreux, on pourrait aussi compter la caméra et son trépied. Il y aurait donc plus d’invités à la fête de Rémi sans famille que de gens présents à ce point de presse tenu par deux ministres importants.

Que faire quand il n’y a point de presse à ton point de presse, ce qui arrive souvent aux plus petits partis ? Tu parles à la caméra comme si de rien n’était. Martine Ouellet a même déjà poussé le jeu encore plus loin en demandant « Des questions ? » à la fin de son point de pas-de-presse. Je vous vends le punch : le trépied de caméra devant elle n’avait pas de questions.

Puis, je me suis fait mentalement la liste des sujets sur lesquels les journalistes ont posé des questions depuis ce matin : le voile, la Charte des droits et libertés, le cannabis, Vincent Marissal, la production d’électricité, Churchill Falls, la cryptomonnaie, sans oublier la philosophique « Pourquoi est-on ici ? » précédemment mentionnée. Et il n’est que 9 h 30 ! Si on continue au même rythme, ils vont bien cuisiner un ministre à propos de l’accélérateur de particules avant l’heure du souper.

Les journalistes posent leurs questions sans notes et sans savoir de quoi on allait leur parler cinq minutes avant. Ils en ont, des défauts, les journalistes, mais tu les veux dans ton équipe à L’union fait la force.

10 h — La période de questions

Il est 10 h et l’action (façon de parler, c’est souvent comme un film de Bernard Émond, ici) se déplace au Salon bleu pour la période de questions. Comme le dit la blague, c’est une période de questions, pas une période de réponses. Voici quand même six choses qu’on y a apprises.

1. En vrai, c’est vraiment vrai
Voir un premier ministre bien en chair entrer et marcher seul jusqu’à un petit pupitre pareil à tous les autres petits pupitres en tenant une pile de papiers sous le bras, c’est un peu comme voir une vedette de cinéma en train de manger un pad thaï dans une assiette en styromousse à une table du Carrefour Laval : ça le ramène à un niveau humain assez rapidement.

2. En vrai, c’est vraiment fake
Le député qui fait semblant d’être indigné par ce qu’il vient d’entendre ? Il a encore plus l’air de faire semblant en personne qu’à la télévision. On s’attendrait à tout moment à voir Jean-Marc Fournier claquer une porte en criant « Ciel ! Mon mari ! ».

3. C’est un peu ennuyant pour les députés
Beaucoup de députés regardent leur tablette pendant que leurs compères parlent. J’ai même vu un député faire un tour de magie avec un élastique à sa collègue de gauche. Au début, on se dit que, franchement, ils sont payés pour être là et qu’ils pourraient se forcer, juste par respect et, et, et… et finalement, après le quatrième « Considérant » de la première motion, on est soi-même en train de niaiser sur Twitter. Une dizaine de motions de plus et on s’intéressait à la magie.

4. Ça peut l’être encore plus pour le public
La députée Véronique Hivon m’a assuré que, sur le plancher, on entend très bien toutes les interventions même si rien n’est amplifié. Mais quand on est assis dans le public, on se sent comme la dernière personne au bout de la foule d’un concert acoustique sur les plaines d’Abraham. On a alors beaucoup de compassion pour le dignitaire manitobain anglophone en visite officielle qui doit se taper 45 minutes de ça sans comprendre le mot sur deux qu’il arrive à entendre.

5. Et toutes autres tâches connexes
Éric Caire est député de La Peltrie et leader parlementaire adjoint du deuxième groupe d’opposition. Il est également chargé de tirer vers lui la chaise de François Legault quand son chef se lève pour parler, et de la replacer derrière lui quand il s’apprête à se rasseoir. Il faut bien les gagner, ses 114 000 dollars par année.

6. Le « petit » Jésus
Pour l’avoir vu en vrai, je peux l’affirmer : c’est un maudit gros crucifix.