Philippe Couillard, l'homme inquiet
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Philippe Couillard, l’homme inquiet

En politique, l’incohérence est souvent un effet secondaire de l’inquiétude, explique Alec Castonguay, qui nous présente son analyse du dernier conseil général du PLQ.

Le citoyen qui regardait du coin de l’œil le conseil général du Parti libéral du Québec, en fin de semaine, avait raison de se sentir mêlé comme un jeu de cartes. Les contradictions étaient nombreuses, autant dans la forme que sur le fond.

En politique, l’incohérence est souvent un effet secondaire de l’inquiétude. Et Philippe Couillard est un homme inquiet. Le chef libéral n’est pas du genre à paniquer — ce n’est pas dans les gènes d’un neurochirurgien —, mais il est tracassé.

Il est inquiet pour sa réélection. Inquiet, aussi, de la « grande instabilité » provoquée par le président américain, Donald Trump, avec ses tarifs sur l’acier et l’aluminium. Il est inquiet du « mirage » de la Coalition Avenir Québec. Il est même inquiet des vacances de François Legault, puisque le chef de la CAQ n’en prendra pas cet été, trop occupé à faire campagne.

« Méfiez-vous de quelqu’un qui dit qu’il ne prend jamais de vacances, parce que ça m’inquiète beaucoup », a-t-il dit. Ça ne s’invente pas.

Ce stress dans le bas du dos, Philippe Couillard voudrait bien que la population le ressente, et qu’elle comprenne qu’il y a péril en la demeure. C’était le mot d’ordre à l’arrivée des militants lors du conseil général de samedi.

Les libéraux de Philippe Couillard avaient soufflé à l’oreille de leur nouvelle recrue et président de campagne, Alexandre Taillefer, qu’il fallait marquer le coup, quitte à ramener le fantôme politique des « deux mains sur le volant » de Jean Charest en 2008. « Ça prend des gens sérieux, des gens qui sont en mesure de mettre les mains sur le volant et de s’assurer de mener l’économie du Québec à bon port », a-t-il lancé, en mission commandée.

Son chef a renchéri plus tard avec une autre métaphore de transport, affirmant que « ce n’est pas le temps de changer de pilote dans l’avion » et que « la stabilité économique » devrait être la priorité des Québécois.

Cette rhétorique n’avait rien d’improvisé. Elle était bien au chaud depuis le mois de février. À l’époque, Donald Trump menaçait de déclencher la clause de retrait de l’ALENA tous les deux ou trois jours, en fonction de son humeur du matin. Deux libéraux de haut rang m’avaient alors dit que l’imprévisible président américain était peut-être leur meilleure carte pour une réélection cet automne, afin de rejouer dans le scénario de la crise économique de 2008. Car en période d’incertitude, le PLQ devient souvent la valeur refuge en politique.

Le principe est simple : le revers de la médaille de la forte volonté de changement qu’expriment les Québécois dans les sondages, c’est la peur de ce même changement. L’objectif du PLQ consiste à dépeindre François Legault et son parti comme étant « brouillons », « amateurs » et « pas prêts à gouverner ». Bref, comme disent les anglos : « stay with the devil you know ».

Mais voilà, Donald Trump n’a pas déchiré l’ALENA et il semble qu’il ne le fera pas avant les élections du 1er octobre. Les stratèges libéraux se sont donc rabattus sur ce qu’ils pouvaient : les tarifs commerciaux annoncés la semaine dernière.

Quand tu abats en juin ce qui semblait être ta meilleure carte, près de quatre mois avant le scrutin, c’est que tu es un tantinet inquiet.

Le chroniqueur politique à The Gazette, Don Macpherson, a bien résumé la situation dans un gazouillis en fin de semaine : Libéraux du Québec la semaine dernière : « Ça va bien, votez PLQ. » Libéraux du Québec cette semaine : « Ça va mal, votez PLQ. »

Le ministre des Finances, Carlos Leitão, n’avait toutefois pas reçu le mémo de l’angoisse. Questionné par les journalistes sur le plancher du conseil général, il a affirmé que les perspectives économiques étaient « bonnes » et que rien ne justifiait de les revoir à la baisse pour l’instant. Bref, l’horizon du pilote dans l’avion serait au beau fixe.

Qui de Couillard-Taillefer ou de Carlos Leitão dit vrai ? Probablement le ministre des Finances.

À l’automne 2008, lorsque Jean Charest a mis fin à son gouvernement minoritaire pour demander un mandat de stabilité à la population, la crise était majeure. Les bourses du monde s’écrasaient jour après jour. Les banques et les assureurs américains faisaient faillite ou imploraient l’aide de l’État. Les entreprises annonçaient des pertes d’emplois en cascade. Chrysler et GM ont dû être sauvées de la déroute, ici même, au Canada.

En 2018 ? Le jour de l’annonce des tarifs sur l’acier et l’aluminium par l’administration Trump, les bourses ont clôturé en hausse.

Jean Simard, le président de l’Association de l’aluminium du Canada, répète depuis jeudi dernier qu’il ne s’attend à aucune perte d’emplois au Québec. Le tarif de 10 % sur les exportations vers les États-Unis sera principalement absorbé par les Américains eux-mêmes, puisque notre voisin du Sud a besoin de ce métal et que son économie roule à fond de train.

La situation devrait ressembler à ce qu’on observe en matière de bois d’œuvre. Avez-vous l’impression que cette industrie est en crise ? Non ? C’est parce qu’elle ne l’est pas. Malgré l’imposition de tarifs par l’administration Trump il y a un an, les scieries canadiennes vont bien. Aucune perte d’emplois. Les entreprises n’ont même pas touché à l’enveloppe d’urgence de 300 millions de dollars que le gouvernement québécois leur avait concoctée. Les consommateurs américains paient toutefois leur bois de charpente plus cher.

L’incertitude économique n’est jamais bonne, mais actuellement, rien ne justifie l’ombre d’une panique comme en 2008. Il en faudra plus pour laisser croire aux électeurs que l’économie part en vrille.

Est-ce pour cette raison que les troupes libérales n’ont pas été en mesure de rester sur la note pendant une journée complète ?

Après avoir évoqué le besoin de stabilité politique et économique, Philippe Couillard lui-même a soutenu que son parti était celui du « changement » et du « renouveau ». « Nous, libéraux, nous faisons, nous sommes le changement », a-t-il lancé à ses militants. Certains de ses ministres ont repris le thème de « la vraie équipe du changement ».

Ce sera un beau défi : incarner le changement dans la continuité et le renouveau dans la stabilité. L’humoriste Yvon Deschamps doit adorer.

***

Ce qui nous amène à une autre incohérence, cette fois dans les annonces électorales. Samedi, le Parti libéral a promis que, s’il est reporté au pouvoir, les services de garde seront gratuits pour les enfants de quatre ans. Cette gratuité s’appliquerait aux services de garde subventionnés ou non. Une mesure évaluée à 250 millions de dollars par année.

À l’annonce de cette promesse électorale, un libéral de longue date impliqué avec le gouvernement dans les premières années du mandat — mais plus maintenant — m’a envoyé un texto très court, mais révélateur : « Ça prend du front !»

En effet. Aucun autre gouvernement n’a été aussi nocif pour les services de garde durant un seul mandat que celui-ci. Compressions financières qui ont forcé les CPE à sabrer les services aux jeunes ; ralentissement de la création de places en CPE ; favoritisme envers les garderies privées, même si les études démontrent que la qualité y est moindre ; hausse massive des tarifs pour la classe moyenne…

De plus, pourquoi les services seraient-ils gratuits pour les enfants de quatre ans, mais pas pour ceux de un, deux ou trois ans ? Et pourquoi avoir augmenté les tarifs des services de garde subventionnés, au point que certains parents ont dû obtenir des prêts à la banque pour les acquitter, si c’est pour ensuite offrir la gratuité à quatre ans ? Ne serait-il pas préférable de payer moins cher chacune des années ?

En 2014, lorsque le gouvernement Marois avait annoncé une hausse des tarifs de sept à neuf dollars par jour dans son budget qui ne serait finalement jamais adopté, les libéraux avaient jugé que ce « choc tarifaire » était insoutenable pour les parents. En campagne électorale, ils avaient promis de revenir en arrière et de simplement indexer le coût des services en fonction de l’inflation.

Une fois au pouvoir, le PLQ a rompu cette promesse en moins d’un an. Le gouvernement Couillard a modulé les frais en fonction du revenu des parents, imposant un choc encore plus grand à une vaste partie de la classe moyenne. Tellement que le gouvernement, critiqué de toutes parts, a dû plier deux ans plus tard et diminuer les tarifs pour un deuxième enfant qui fréquente la garderie en même temps que le premier.

En entrevue avec L’actualité en 2015, Philippe Couillard estimait que ce choix difficile de collecter environ 150 millions de dollars de plus par année dans les poches des parents de jeunes enfants était nécessaire pour le bien du programme. « Ce qu’on a mis en place protège le réseau, qui était en train de s’écrouler sous son propre poids financier », avait-il dit.

Maintenant, à quelques semaines des élections, le PLQ annonce une mesure de 250 millions de dollars. Le système, voyez-vous, ne s’écroule plus ! Alexandre Taillefer a raison : la plateforme libérale risque d’être « surprenante »…

Quelqu’un dans la salle croit-il encore aux promesses du PLQ sur les garderies ? Levez la main.

C’est bien ce que je pensais.