Maman au Parlement
PolitiqueRegard humoristique

Maman au Parlement

D’une ministre fédérale qui nourrit son enfant durant la période de questions aux mères de famille qui font le grand saut en politique, Mathieu Charlebois nous parle d’allaitement et de politique. Et dépoussière au passage quelques vieux clichés.

Trois phrases à écarter du chemin avant de commencer :

  • Le Parlement est une grosse garderie.
  • Les députés sont des bébés lala.
  • En tout cas, c’est pas la première fois qu’on voit un toton à la Chambre des communes ! * Rires gras *

Bon. Voilà. Maintenant que les blagues évidentes sont faites, parlons d’allaitement et de politique. Plus précisément, de la ministre fédérale des Institutions démocratiques, Karina Gould, qui a nourri son enfant durant la période des questions la semaine dernière.

Tous les parents le savent et tous les autres s’en doutent, mais un bébé qui a faim, c’est comme un avocat parfaitement mûr : tu ne fais pas attendre ça, sinon, ça devient brun. Quoique la deuxième partie ne s’applique probablement qu’aux avocats. Tout ça pour dire que lorsque mini-Karina Gould a eu faim, maman-Karina Gould n’a pas eu le choix de se mettre sur le cas. Elle a discrètement sorti le biberon de chair, a plogué bébé dessus et la vie politique canadienne a pu suivre son cours.

Certains ont célébré la beauté du moment, ce magnifique lien entre un enfant et sa mère, ce geste qui permet enfin de faire taire le petit crisse qui pleure depuis 10 minutes.

D’autres étaient moins enchantés. Leurs arguments allaient de « Ça a-tu du bon sens de faire ça sur ses heures de travail » à « Oh ! mon Dieu, on a très brièvement presque vu un bout de peut-être son mamelon ! » * Évanouissements puritains *

Parmi les critiques, on trouve la chroniqueuse Lise Ravary.  Qu’une ministre ait le droit de se mettre « la fale à l’air » pour allaiter (quoique si Mme Ravary veut vraiment voir de la fale, on lui suggère plutôt d’aller reluquer les décolletés boulevard Saint-Laurent un vendredi soir, elle en aura pour son argent), elle veut bien, mais…

« La Chambre des communes c’est bruyant, les gens s’engueulent, des clameurs s’élèvent, le bruit du va-et-vient rivalise avec la voix du président qui tente de calmer ses troupes. “À l’ordre ! Order !” », écrit notamment Mme Ravary.

« L’éclairage est cru, télévision oblige et la salle bondée… de centaines de députés et de milliards de microbes. Est-ce un endroit approprié pour un poupon ? »

Éclairage cru, bruit, va-et-vient… elle doit bien capoter quand elle voit une poussette au centre commercial. Quant aux fameux « milliards de microbes », on se demande un peu si elle ne mélange pas la Chambre des communes et le transport en commun. Aller voter des lois, ce n’est quand même pas comme lécher un poteau de métro.

Railleries à part, le billet de Mme Ravary est en fait un appel à un système moins axé sur la performance, qui offrirait à la ministre le choix de rester chez elle plutôt que de devoir allaiter à la période des questions. Et franchement… elle n’a pas complètement tort. On ne l’aurait pas écrit comme ça, mais elle a un peu raison : le système a besoin de quelques améliorations.

(Oui, vous avez bien lu, je donne en partie raison à une chroniqueuse du Journal de Montréal. Si ce genre de concession ça ne me vaut pas une nomination au Nobel de la paix, je ne sais pas ce que ça va prendre.)

***

Le 11 juin, la CAQ dévoile sa candidate dans Jean-Talon. Son chef la présente ainsi, selon un article du Soleil : « La mère de deux enfants est cofondatrice et éditrice de Femmes Alpha, un média numérique qui promeut l’entrepreneuriat féminin. En plus, Mme Boutin dirige elle-même une entreprise d’import-export […]. »

18 juin, c’est au tour de la candidate dans Bonaventure. L’article de Radio-Canada débute ainsi : « La mère de deux enfants est directrice d’un centre de petite enfance et possède une entreprise qui fait des interventions en zoothérapie […]. »

23 juin, le Journal de Montréal nous apprend que la candidate pour Hull est « mère d’une fille d’un an, elle a aussi décroché un diplôme d’études supérieures spécialisées (DESS) en gestion à HEC Montréal ».

« Ah ouin ? », de déclarer TVA Nouvelles. « Tiens ma bière, j’ai un titre à écrire. »

Mme Perron est ici accompagnée d’un père de trois enfants, qui est accessoirement premier ministre. Quand il a le temps.

La jeune mère de famille est également avocate, mais votez pour elle : elle sait changer des couches.

Bien sûr, les hommes politiques sont aussi parfois des pères de famille, mais c’est un élément qu’on mentionne au passage pour montrer qu’ils ont du cœur. « Stéphane Lecandidat est un homme d’affaires, président d’une entreprise d’épingles à linge et diplômé de HEC en organisation de bingos. C’est aussi un père de famille, alors l’éducation, c’est important pour lui. »

Mais si une femme se présente en politique après avoir expulsé la vie de son utérus fertile, boum, impossible d’y échapper : elle devient mère avant tout. Quand bien même tu aurais gagné un prix Nobel en économie, on va toujours rappeler aux électeurs qu’à la maison, tu dois ramasser des restants de brocolis un peu mâchouillés en dessous d’une chaise haute et que tu connais au moins trois personnages de la Pat’Patrouille.

On élit donc des mères. On serait bien mal placés pour leur reprocher de l’être quand le devoir appelle et que le sein maternel doit être dégainé pendant les heures de travail. Et on devrait même aller plus loin, en se demandant par exemple pourquoi cette mère qui allaite et tous les autres pères qui l’entourent n’ont pas accès à un congé parental décent, comme tout le monde.

On veut plus de jeunes en politique et on veut plus de femmes en politique, et les jeunes, femmes ou hommes, ont tendance à faire plus de bébés que les cheveux grisonnants (qui eux font ça en cachette avec leur maîtresse, comme le veut la tradition).

Or, on dirait parfois que c’est comme si le système était conçu par et pour des quinquagénaires en cravate depuis des décennies. Et… oh ! on m’informe à l’instant que c’est pas mal le cas. Ça explique bien des choses.