Trump, Trudeau et la cape de Capitaine Québec
PolitiqueÉlections 2018

Trump, Trudeau et la cape de Capitaine Québec

Les négociations en cours à Washington sur l’ALENA ont toutes les chances de contaminer les élections québécoises, ainsi que le prochain scrutin fédéral, explique Alec Castonguay.

Depuis quelques jours, deux proverbes s’entrechoquent dans la garde rapprochée de Justin Trudeau, alors que les négociations serrées de l’ALENA reprennent à Washington : celui de la fable de La Fontaine, « un tiens vaut mieux que deux tu l’auras », et celui du poète portugais Fernando Pessoa, « espérer le meilleur, et se préparer au pire ».

Certaines heures, avec le chaos qui règne à la Maison-Blanche et la chasse aux sorcières en cours à la suite de la parution des extraits du livre de Bob Woodward, l’ambiance dans la « West Wing » doit ressembler à « La maison des fous » dans Les 12 travaux d’Astérix. Mais bon Dieu, qui détient le pouvoir dans cette capitale ? Qui possède le fameux document ALENA 2.0 sur lequel le Canada et les États-Unis pourraient s’entendre ? On monte l’escalier, on descend l’escalier, on s’enferme dans une salle, on s’enferme dans une autre… Joyeux bordel.

Et ce bordel a toutes les chances de contaminer les élections québécoises en cours et les prochaines élections fédérales, dans un an. C’est pour cette raison que Trudeau a sorti la cape de Capitaine Canada du placard depuis mardi, et que celle de Capitaine Québec — que tous les chefs en campagne dans la province voudront revêtir — traîne sur une chaise, pas loin, en attente de son champion… qui pourrait émerger dans les prochains jours si les négociations dérapent.

Les réunions et conférences téléphoniques de la fin de semaine à Ottawa ont réuni autour de Justin Trudeau tout ce qui gravite dans l’orbite des négociations de l’ALENA : la ministre Chrystia Freeland, l’ambassadeur canadien aux États-Unis, David MacNaughton, le principal conseiller de Trudeau, Gerald Butts, le conseiller québécois Mathieu Bouchard (malgré un déplacement en Europe), Steve Verheul, le négociateur en chef pour le Canada, etc. Même Brian Mulroney a eu droit à son coup de fil pour conseiller Trudeau, lui qui avait négocié la première mouture de l’entente de libre-échange avec les États-Unis, à la fin des années 1980.

Parmi les trois enjeux encore litigieux entre le Canada et les États-Unis, il y a surtout la gestion de l’offre en agriculture, qui protège les industries du lait, de la volaille et des œufs. Un enjeu important au Québec, où ces secteurs représentent 37 % des 3,6 milliards de dollars de PIB du domaine agricole. (En matière électorale, les partis évaluent que le vote agricole est important dans 40 circonscriptions sur les 125 du Québec, ce qui n’est pas négligeable.)

Personne autour de la table de négociations à Washington ne comprend mieux ce système et ses puissants groupes de pression que Steve Verheul, le grand manitou des pourparlers du côté canadien. Le négociateur ontarien a grandi dans une maison où l’agriculture était le pain et le beurre (désolé pour le jeu de mots) de la famille. Son père, Piet, avait une entreprise d’équipements destinés aux fermes laitières du sud-ouest de la province.

Après une maîtrise en sciences politiques à l’Université Western Ontario, Steve a fait carrière pendant 20 ans au ministère fédéral de l’Agriculture et de l’Agroalimentaire, où il a contribué à la négociation initiale de l’ALENA, au début des années 1990. Il a ensuite participé aux pourparlers sur l’agriculture à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), puis a négocié la récente entente de libre-échange avec l’Europe, qui contenait un volet sur l’accès accru au marché canadien pour les fromages fins.

Il est beaucoup question d’une possible brèche dans le système de gestion de l’offre dans les présentes négociations, ce qui semble probable. Mais personne ne sait mieux que Steve Verheul ce que les concessions représentent pour les producteurs agricoles. Il sait que ce système fonctionne assez bien, et il avancera avec précaution, même si le contexte est difficile, alors que Donald Trump fait une fixation sur le lait canadien.

À Ottawa, dans les derniers jours, on s’est préparé à toutes les éventualités. Et celle de devoir sortir de Washington sans accord sur l’ALENA est assez haut sur la liste des possibilités. Ce n’est pas une mince information : les échanges commerciaux entre le Canada et les États-Unis représentent 900 milliards de dollars par année — 2,5 milliards de dollars par jour. Pour le Québec, les exportations internationales se chiffrent à 76 milliards de dollars, soit 28 % de notre économie. Et 71 % de cette somme vient de la relation commerciale avec les États-Unis.

Si ça continue à accrocher, le gouvernement Trudeau pourrait s’en remettre au Congrès américain, qui souhaite un accord avec le Canada et qui n’a pas donné le mandat à Trump de négocier une entente séparée avec le Mexique. La fin des négos ne serait pas automatiquement la fin de l’ALENA. Mais le coup de tonnerre serait néanmoins puissant. Et le pari, important.

Outre la gestion de l’offre, le chapitre 19, soit le mécanisme de règlement des différends, accroche aussi à la table des négociations. C’est ce tribunal composé d’experts des deux pays qui a si souvent permis au Canada de remporter des victoires lors des litiges sur le bois d’œuvre. Les États-Unis estiment que c’est une atteinte à la souveraineté de leurs tribunaux et veulent s’en débarrasser, mais l’imprévisibilité de Donald Trump et sa propension à déclencher des guerres commerciales tous azimuts ont convaincu Ottawa que le chapitre 19 était plus crucial que jamais.

Le troisième et dernier point important en ballottage est l’exception culturelle, qui permet au Canada de ne pas se faire écraser par les rouleaux compresseurs américains de Hollywood et de la Silicon Valley. Cette clause empêche les médias américains d’acheter des entreprises médiatiques canadiennes, protège le marché publicitaire canadien des pubs de nos voisins du Sud, permet d’imposer des quotas de musique francophone à la radio, de subventionner notre culture et nos entreprises de divertissement, etc. Washington veut des assouplissements, Ottawa refuse.

Et c’est ici qu’intervient la cape de Capitaine Canada. Si Ottawa doit se retirer des négociations en raison de l’intransigeance de Donald Trump, il faudra expliquer aux Canadiens ce qui a conduit à l’échec et pourquoi le gouvernement est maintenant dépendant de la bonne foi du Congrès. Le chapitre 19 reste un brin technique à expliquer, alors que la gestion de l’offre résonne fort au Québec et en Ontario, mais pas ailleurs.

Par contre, l’exception culturelle, c’est facile à comprendre. Il y a une bonne dose d’émotion dans la protection de l’identité canadienne. Ça marche autant dans l’Ouest que dans l’Atlantique, et surtout au Québec, où la culture, en raison de la langue et de notre statut minoritaire en Amérique du Nord, est au-devant de l’actualité à longueur d’année.

C’est ainsi que mardi, Justin Trudeau a soutenu que renoncer aux exemptions pour les industries culturelles canadiennes équivaudrait à renoncer à la souveraineté et à l’identité canadiennes. « Il est inconcevable pour les Canadiens qu’un média américain puisse acheter un média canadien, que ce soit un journal, une chaîne ou un groupe de télévision », a-t-il dit lors d’une conférence de presse à Vancouver.

Devant un Andrew Scheer qui reprocherait à Trudeau d’avoir sacrifié un accord économique vital pour le pays, le premier ministre répondrait qu’il était impossible de sacrifier l’identité canadienne. Et s’il parvient à arracher une entente, même avec peu de gains, Justin Trudeau dira qu’il a préservé l’essentiel.

C’est une position habile, mais de repli. Si les négociations allaient bien avec Washington, si le Mexique n’avait pas trahi le Canada en négociant plus que prévu avec les États-Unis, Justin Trudeau n’aurait pas été aux prises avec des négociations de dernière minute aussi intenses, et n’aurait pas senti le besoin de préparer les esprits à un possible échec depuis quelques jours.

Qu’est-ce que ça veut dire pour la campagne électorale au Québec ? Si les négociations achoppent, ce que personne ne souhaite, tous les chefs vont se précipiter sur la cape de Capitaine Québec. Ce sera à qui va défendre avec le plus d’ardeur les intérêts du Québec face à Donald Trump, avec au passage quelques taloches au gouvernement Trudeau, qui a négocié dans les derniers mois.

C’était l’objectif du « just watch me ! » du chef libéral Philippe Couillard la semaine dernière, alors qu’il était question de gestion de l’offre et de « conséquences politiques sérieuses » pour Justin Trudeau s’il faisait des concessions sur ce front. La phrase était aussi spontanée que malhabile, étant donné sa référence historique chargée — Pierre Elliot Trudeau l’a prononcée trois jours avant d’imposer la Loi sur les mesures de guerre, en 1970 —, mais le chef du PLQ voulait rapidement se positionner comme le champion des agriculteurs, à la défense des intérêts du Québec.

Philippe Couillard a toutefois dû baisser le ton après avoir compris, lors de sa conversation avec Justin Trudeau, qu’une brèche, même minime, dans la gestion de l’offre, était un passage obligé pour avoir un accord qui profiterait à l’ensemble de l’économie québécoise. Le PLQ a l’avantage d’être la valeur refuge politique en matière économique quand ça brasse, mais a le désavantage de ne pas être perçu comme ayant beaucoup de mordant par rapport à Ottawa depuis que M. Couillard est premier ministre.

Le PQ, qu’on ne peut accuser d’être mou à l’égard d’Ottawa, et la CAQ, qui a une plateforme nationaliste avec des revendications de pouvoirs envers le fédéral, vont aussi tenter de jouer dans ce film de superhéros à la défense du Québec face à Trump et à Ottawa.

Ce sera plus difficile de diaboliser Trudeau s’il se bat pour l’exception culturelle, mais ça n’empêchera pas les partis de chercher une cible, qu’elle soit à Ottawa ou à Washington. Si l’ALENA dérape, être identifié aux yeux des électeurs comme Capitaine Québec dans cette période tumultueuse serait un avantage indéniable pour un chef en pleine campagne. Le rôle ne vient toutefois pas sans inconvénient.

Il y a environ 6 000 fermes laitières au Québec, et la transformation des produits laitiers emploie près de 42 000 personnes. C’est un puissant lobby, l’un des plus puissants au pays, mais il ne sera pas seul à faire pression sur le gouvernement et les chefs. Il y a 124 scieries et près de 27 000 emplois qui dépendent du bois d’œuvre au Québec, et pour qui le mécanisme de règlement des différends, le chapitre 19, est très important. Il y a 175 000 personnes qui travaillent dans l’industrie culturelle dans la province… Ils vont tous se faire entendre.

Ce ne sera pas facile à arbitrer pour celui qui revêtira la cape de Capitaine Québec. Les prochains jours promettent d’être intéressants.