Le tremblement de terre
PolitiqueÉlections 2018

Le tremblement de terre

C’est une élection de réalignement. Québec solidaire prend du galon et la Coalition Avenir Québec s’installe confortablement au pouvoir. Ni la CAQ ni QS ne sont des accidents de parcours. Ils sont portés par des courants de fond à l’œuvre au Québec et ailleurs.

« Quand ça cogne, ça cogne fort », me disait un organisateur péquiste récemment, en parlant de la volonté de changement qui pouvait s’exprimer le soir des élections. Il ne croyait pas si bien dire. Un vrai tremblement de terre.

Et la secousse a malmené les deux partis qui se partagent le pouvoir depuis 1970. Le Parti libéral et le Parti québécois, ensemble, ont récolté près de 42 % des voix. La majorité des électeurs leur ont tourné le dos. Résultats : pires défaites du PLQ et du PQ de leur histoire en pourcentage du vote.

Le PLQ a perdu trois circonscriptions sur les cinq de son bastion de l’Outaouais. L’aspirant chef Pierre Moreau a mordu la poussière dans Châteauguay. C’est la première fois depuis l’Union nationale, en 1966, qu’un parti majoritaire n’obtient pas un deuxième mandat. Visiblement, à la lumière des résultats, les électeurs libéraux, insatisfaits, sont restés à la maison.

Le PQ, né à Montréal, n’y a plus de députés. Chicoutimi, seule circonscription péquiste depuis 1973, est tombée aux mains de la CAQ. La formation péquiste n’est plus un parti reconnu officiellement à l’Assemblée nationale.

L’Assemblée nationale ressemble maintenant au Canadien de Montréal, au hockey. Les deux partis qui fêtaient hier soir se débrouillent bien à droite et à gauche, ce qui laisse un trou au centre… de l’échiquier politique. Il faudra, comme pour nos Glorieux, une solide reconstruction au PQ et au PLQ avant d’aspirer de nouveau à la coupe.

C’est une élection de réalignement. Québec solidaire prend du galon et la Coalition Avenir Québec s’installe confortablement au pouvoir. QS sort de ses bastions de Montréal. La CAQ a gagné partout, y compris à Montréal et dans les régions ressources où l’ADQ n’avait même jamais espéré l’emporter à l’époque.

Ni la CAQ ni QS ne sont des accidents de parcours.

Ils sont portés par des courants de fond à l’œuvre au Québec et ailleurs.

Au Québec, la réflexion de l’électorat sur l’offre politique est en cours depuis un moment déjà, ce qu’avaient flairé QS en 2006 et la CAQ en 2011, en offrant de nouvelles voies à la population.

Même s’il reste encore entre 32 % et 40 % de souverainistes, selon les sondages, l’indépendance n’est plus un déterminant aussi important dans le vote de bien des Québécois — QS ne l’avouera pas, mais la formation est davantage perçue comme un parti de gauche que comme un parti souverainiste.

L’absence de la question nationale du devant de la scène pour la première fois en près de 50 ans a certainement contribué à libérer nombre d’électeurs de leur fidélité. L’axe gauche-droite, bien visible dans les résultats électoraux, vient peut-être de prendre sa place dans le débat —, même si je parie un gros deux dollars en papier que la CAQ risque de gouverner davantage au centre.

Le nationalisme de la CAQ, que le parti veut mettre en pratique au sein du Canada, semble coller au cheminement de bien des Québécois depuis quelques années.

Il y a du mouvement. Les loyautés s’effritent. C’est la première fois de l’histoire du Québec que trois partis différents l’emportent lors de trois élections générales consécutives. Les citoyens magasinent plus que jamais leur parti.

Ce vent de changement, une véritable bourrasque, ne souffle toutefois pas qu’au Québec. Trudeau en 2015. Trump en 2016. Macron en 2017. Ford en 2018. Legault en 2018. Kenney en 2019 ?

Il y a une soif de la part des électeurs d’essayer autre chose, d’aller voir si l’herbe est plus verte ailleurs, de secouer le cocotier des élus et des partis traditionnels. Une recherche de nouveaux repères dans un monde qui change rapidement.

N’empêche, François Legault peut dire mission accomplie : il a fondé un parti à la sueur de son front, avec l’aide de ses partenaires de la première heure, Martin Koskinen et Brigitte Legault, qui sont encore à ses côtés. Il a encaissé deux défaites, s’est accroché contre vents et marées, et a duré. Il y a peut-être une prime pour ceux qui s’accrochent.

Il peut savourer sa victoire décisive, mais il doit également prendre note de cette absence de fidélité des électeurs. La lune de miel pourrait ne pas durer. Pendant la campagne, on n’a pas senti un amour débridé pour Legault et la CAQ. En fait foi le faible taux de participation (près de 66 %). Si on exclut l’exécrable 57,4 % de 2008, probablement influencé par la tempête de neige et l’accumulation électorale — le fédéral était passé juste avant —, il faut remonter à 1927 pour trouver un taux de participation plus faible, à 56,4 %, et à l’époque, les femmes n’avaient pas encore le droit de vote !

Les Québécois accordent à François Legault tous les leviers du pouvoir, mais vont néanmoins le surveiller de près durant les quatre prochaines années. À lui de montrer qu’il est à la hauteur des attentes.