Justin Trudeau : « J'ai choisi mon camp »
PolitiqueFédérales 2019

Justin Trudeau : « J’ai choisi mon camp »

Populisme, minorités religieuses, taxe sur le carbone… À moins d’un an des élections fédérales, Justin Trudeau se prépare à la bataille, conscient que certaines positions ne font pas l’unanimité.

« Ça fait du bien ! » lance Justin Trudeau à propos de sa course d’une trentaine de minutes sur le mont Royal, un peu plus tôt, avec ses gardes du corps, qui le suivent même lorsqu’il s’élance sur les sentiers pour diminuer son stress et prendre du recul, au son de la musique entraînante des années 1980 dans ses écouteurs.

Il est 17 h, et le premier ministre du Canada, souriant, est visiblement détendu, même s’il en est à sa troisième ville de la journée, après Ottawa et Toronto — où il a annoncé, dans le fief de Doug Ford, l’imposition d’une taxe sur les émissions de carbone aux quatre provinces qui refusent d’adopter un  plan de réduction des gaz à effet de serre, avec à la clé un chèque aux contribuables pour compenser la hausse des prix à la pompe qu’entraînera le plan d’Ottawa. « Je n’ai pas envie d’imposer une taxe sur le carbone au Nouveau-Brunswick, à l’Ontario, au Manitoba et à la Saskatchewan, mais elles ne veulent rien faire pour lutter contre les changements climatiques, alors je n’ai pas le choix. Il faut agir », dit Justin Trudeau en enlevant son veston et en s’assoyant à une table du Bistro-Brasserie Les Sœurs Grises, dans le Vieux-Montréal, déjà bondé en ce mardi soir d’octobre.

L’équipe du premier ministre a choisi cet endroit parce que Justin Trudeau préfère la bière au café, même s’il boit peu. Le nom du bistrot est également celui d’une congrégation religieuse établie à quelques mètres d’ici.

La coïncidence est trop belle pour être passée sous silence : il y a quatre ans, lors d’une précédente entrevue avec Justin Trudeau, nous avions discuté de sa foi catholique, lui qui disait « demander de l’aide et du courage à Dieu » dans les moments difficiles.

Maintenant qu’il est premier ministre, fonction qui vient avec un lot sans fin d’imprévus et de tensions, est-ce que sa foi continue de le guider ? « Oui, mais pas activement », dit-il après un moment d’hésitation, conscient que la religion est un sujet miné au Québec depuis quelques années. « Ça m’aide dans mes réflexions, dans mes valeurs. Ça me donne de la perspective. »

Pendant près d’une heure, nous avons discuté de sa relation naissante avec le gouvernement de François Legault, des paradis fiscaux, des pipelines et des géants du Web qui déstabilisent l’industrie culturelle québécoise et le commerce de détail…

Photo : Christian Blais

Et de ce qu’il ferait différemment s’il pouvait revenir en arrière, alors qu’il commence la dernière année de son mandat. Un indice ? Ça implique un voyage et des habits traditionnels.

Même s’il souhaite être rassembleur en vue des prochaines élections, sur certains sujets plus épineux, comme la place des signes religieux dans l’espace public, la taxe sur le carbone et le populisme ambiant, Justin Trudeau est prêt à jouer son va-tout. « J’ai choisi mon camp. Je vais défendre les droits et libertés de tous, même si c’est impopulaire. »

Pour écouter cette entrevue, cliquez sur le lecteur ci-dessous :

Quelle leçon tirez-vous des résultats de l’élection québécoise ?

La loyauté envers les partis politiques, c’est de moins en moins vrai et pertinent. Les gens cherchent de l’authenticité, quelque chose de différent.

Est-ce que ça vous inquiète, vous qui êtes à la tête d’un parti qui a gouverné pendant une bonne partie du XXe siècle ?

Non, parce qu’on a réinventé le Parti libéral. On a rebrassé les structures, le fonctionnement, l’approche. On a éliminé les vieilles cliques. J’ai même exclu les sénateurs du caucus ! On a inventé la notion de sympathisants, qui ne sont pas des membres. Ça crée de la place pour plus de monde. On a encouragé la participation des jeunes de l’extérieur du parti.

François Legault n’est pas de la même famille politique. Sur quoi pouvez-vous vous entendre ?

L’économie et les investissements dans les infrastructures. Le cœur de mon approche politique, c’est la classe moyenne et ceux qui travaillent fort pour y accéder. Le défi, c’est de rallier les gens qui se sentent exclus de la réussite de nos économies. Même Donald Trump en parle à sa façon. Il faut les rassurer, leur dire qu’on travaille à créer une croissance économique pour eux. C’est aussi ce que François Legault veut faire.

François Legault souhaite interdire les signes religieux pour les personnes en position de coercition. Au Québec, cette position recueille un large assentiment, au point que le premier ministre évoque le recours à la clause dérogatoire de la Charte canadienne des droits et libertés pour l’imposer. Allez-vous mener une bataille politique contre cette idée ?

Je ne veux pas mener de bataille politique. Je veux travailler avec les provinces, je veux travailler avec François [Legault]. Déjà, on a eu de belles rencontres. Il y a beaucoup de choses sur lesquelles on va pouvoir travailler. Mais pour mon gouvernement, ce n’est pas vrai que dans une société libre on peut permettre une discrimination basée sur la religion. C’est aussi simple que ça. Sur l’utilisation de la clause dérogatoire, il faut faire très attention. On est en train de dire qu’on va suspendre les droits et libertés de certaines personnes. C’est un geste extrêmement délicat, avec des conséquences potentiellement profondes.

Est-ce que le Québec, comme nation, a le droit de prendre ce type de décision ?

Il y a beaucoup de gens au Québec qui trouvent ça problématique. Au moment de la charte des valeurs du gouvernement Marois [NDLR : projet de loi déposé en 2013 par le gouvernement du Parti québécois], j’ai écrit une lettre ouverte dans le Globe and Mail pour dire aux Canadiens anglais de ne pas s’inquiéter, de laisser les Québécois débattre de la question et décider. J’avais confiance que les Québécois, au moment où ils se rendraient compte que des femmes vulnérables pourraient perdre leur emploi, allaient dire que ce n’était pas une bonne idée. Bien sûr, la laïcité, c’est important. Elle est essentielle. Mais il faut penser aux conséquences concrètes pour ceux qui vont vivre cette discrimination permise et encouragée par l’État. Encore une fois, je fais confiance aux Québécois. On est une société libre. Cette liberté d’expression et de religion, c’est fondamental. On a le droit d’avoir sa propre religion sans subir de discrimination. J’ai dit à François [Legault] que d’introduire une discrimination légale contre certaines minorités et leurs religions, ce n’est pas quelque chose qu’il va parvenir à faire, et encore moins à faire rapidement, pour s’en débarrasser.

Les sondages sur la question de la laïcité et des signes religieux pour les représentants de l’État en position d’autorité montrent que les positions des Canadiens anglais ne sont pas si loin de celles des Québécois. Est-ce qu’il ne serait pas temps d’avoir ce débat dans le reste du pays ?

Ça fait presque 30 ans qu’on permet le port du turban dans la GRC. Les gens comprennent que la Charte des droits et libertés, ce n’est pas un buffet. Tu ne peux pas y choisir ce que tu veux. Le niqab, c’est vrai que c’est souvent un symbole d’oppression pour les femmes, mais qu’est-ce qu’on fait avec les femmes qui choisissent librement de le porter ? Est-ce qu’un État devrait légiférer sur ce que porte quelqu’un ?

Est-ce qu’il n’y a pas une élite médiatique, universitaire et politique dans le reste du pays qui est allergique à ce débat sur la laïcité et qui met le couvercle sur cette marmite ?

Allez faire un tour dans les écoles secondaires publiques de Toronto. Ou même ici, à Montréal. Vous verrez que les différentes cultures se côtoient et ne se posent pas cette question. Il y a des politiciens qui cherchent à diviser, à souligner des peurs bien ancrées de l’autre, mais ce n’est pas une affaire d’élite. Pour la grande majorité des gens au Canada, y compris au Québec, ce n’est pas un enjeu. La diversité est une richesse pour nous, pas une source de faiblesse.

Les excuses officielles de votre gouvernement envers plusieurs groupes minoritaires depuis trois ans, l’accueil des réfugiés et le multiculturalisme donnent à certains l’impression qu’on leur fait la morale et qu’ils ne sont pas de bons citoyens s’ils se posent des questions sur ces enjeux. Avez-vous parfois l’impression d’aller trop loin dans le politiquement correct et que cela pourrait nourrir la colère de certaines personnes ?

C’est une préoccupation que j’ai. Mais je vais toujours m’opposer à la discrimination, aux inégalités et à l’intolérance. Si certains ont l’impression que je leur fais la morale, eh bien, ça leur ferait du bien d’avoir une conversation avec quelqu’un avec qui ils sont en désaccord !

J’ai des convictions profondes sur les droits et libertés et la défense des minorités. On a marginalisé les peuples autochtones pendant des siècles, il faut le reconnaître et les amener à réussir avec nous. Même chose pour la communauté LGBTQ. Et la décision du passé de retourner des réfugiés, des immigrants vulnérables, était inacceptable. Je comprends les gens qui disent : « Ah, on regarde toujours en arrière ! » Mais on fait ça pour ne pas répéter les erreurs du passé. Il faut être vigilant. Je ne suis pas là pour faire plaisir à l’opinion publique.

Vous avez choisi votre camp ?

Absolument, j’ai choisi mon camp. Les Québécois le savent très bien. Je vais défendre les droits et libertés de tous, même si c’est impopulaire.

Est-ce qu’il y a un danger à bousculer les gens s’ils ne sont pas prêts à certains changements ?

Les gens ont peur de ce qui pourrait se passer, mais la société s’adapte. Je me souviens du débat sur les mariages gais. Ç’a été intense. Mais un an ou deux plus tard, les gens disaient qu’il n’y avait pas de problème.

Il y a un vent de populisme en Occident, du Brexit jusqu’à Donald Trump en passant par Doug Ford en Ontario. Une portion importante de la population cherche des points de repère. Qu’est-ce qui provoque ce ressac ?

Plusieurs choses, mais à la base, il y a de l’anxiété. De l’anxiété économique concernant leur avenir, leur famille ou leur retraite. Le monde est en chambardement. Les jobs de l’avenir seront très différents. Il y a beaucoup d’inconnues. Cette anxiété donne la tentation aux gens de se replier et de repousser le changement. Notre réponse, c’est l’ouverture, le respect, mais aussi une croissance économique qui profite à plus de gens. On a mis en place l’Allocation canadienne pour enfants, qui change énormément de choses pour la plupart des familles. Hier soir, en Ontario, un gros gars de la construction est venu voir un de mes collègues pour lui dire que l’allocation lui a permis d’économiser assez pour faire une mise de fonds sur sa première maison. On a eu la croissance du G7 la plus forte l’an passé. Oui, le monde se transforme, mais on va rester maîtres de la situation.

Le populisme amplifie la peur et la division. Mais quelles solutions propose-t-il ? Ce n’est pas toujours fort en solutions, le populisme !

Que dites-vous aux gens en colère ?

Le populisme amplifie la peur et la division. Mais quelles solutions propose-t-il ? Ce n’est pas toujours fort en solutions, le populisme ! Si on propose des solutions qui répondent aux inquiétudes des gens, qu’on traite les citoyens comme des êtres intelligents, ils vont comprendre que le monde est compliqué, mais qu’ils sont entre bonnes mains.

Est-ce qu’il est trop tard pour redonner confiance aux électeurs à l’égard de leurs institutions, comme les politiciens, les médias et les scientifiques ?

C’est ce qui va se jouer dans les 12 prochains mois. Nos adversaires conservateurs ont leur approche. Ils ne veulent pas agir contre les changements climatiques, alors qu’on a un plan concret. Ils jouent sur les peurs, mais sans rien proposer pour changer les choses. Même chose pour l’immigration. On a une pénurie de main-d’œuvre au Canada et au Québec. Est-ce qu’on peut mieux intégrer les arrivants pour qu’ils réussissent ? On le peut. Mais d’autres veulent fermer les frontières. C’est une réponse facile, mais qui ne nous aidera pas. La prochaine élection va se jouer sur ça : un parti qui propose de vraies solutions, basées sur la science et les experts, même si elles ne sont pas faciles et qu’elles ne font pas l’unanimité, et un autre parti qui sera le reflet des anxiétés, des peurs et du désir de ne pas évoluer. Je connais les Canadiens et les Québécois, et j’ai confiance que si on leur offre un choix réaliste, ambitieux sans être fantaisiste, ils vont répondre de manière positive.

En immigration, où, sur les trois catégories de nouveaux arrivants, seul le volet économique est pour l’instant géré par le Québec, le gouvernement Legault souhaite en rapatrier un deuxième, la réunification familiale. Êtes-vous ouvert à cette idée ?

Je suis premier ministre de tout le Canada, y compris le Québec, et ma responsabilité est d’écouter et de tenter de trouver des terrains d’entente avec les premiers ministres. Je suis ouvert à des conversations là-dessus. Ottawa envoie au Québec 490 millions de dollars par année pour l’intégration et l’appui aux immigrants. J’en ai parlé avec François [Legault], qui veut améliorer l’intégration des nouveaux arrivants, pour qu’ils apprennent le français afin de réussir. Je suis tout à fait d’accord. On peut regarder si on dépense correctement ces 490 millions. Pour ce qui est de la réunification familiale, je ne sais pas exactement ce qu’il a en tête, mais on va mettre nos fonctionnaires et nos experts au travail. Je ne suis pas fermé à l’idée. Je souhaite répondre aux besoins du Québec et le Québec vient de choisir un nouveau gouvernement. On va regarder ce qu’on peut faire. Ma préoccupation, c’est qu’il y a une pénurie de main-d’œuvre. On ne devrait peut-être pas réduire l’immigration.

La CAQ, comme le précédent gouvernement libéral, souhaite imposer la TVQ aux utilisateurs de Netflix. Pourquoi ne pas considérer les géants du Web au même rang que les autres et les taxer comme toutes les entreprises canadiennes ?

Ça fait partie d’une plus grande conversation à avoir à propos des géants du Web. On ne peut pas simplement faire un petit changement et s’attendre à ce que tout soit réglé. On entre dans une nouvelle ère. On a le potentiel de faire rayonner notre culture et nos artistes à l’étranger. Quand Netflix s’associe à Juste pour rire pour offrir une diffusion à nos comédiens et à nos humoristes ailleurs, c’est très positif. Il faut aller chercher des investissements des géants comme Netflix et Amazon pour appuyer notre industrie culturelle. Mon but, c’est de soutenir nos créateurs et que les consommateurs aient accès à tout ça. Ça fait des années que les lois sur la radiodiffusion et les télécommunications n’ont pas été mises à jour, soit depuis l’arrivée d’Internet ! Il y a une réflexion à plus grande échelle à faire.

Ça reste de la concurrence déloyale. Je pense aux magasins Simons, qui sont désavantagés au Québec si des fournisseurs d’Amazon ne facturent pas les taxes sur les ventes en ligne.

On en a discuté dans la négociation de l’ALENA 2.0 avec les Américains. On s’est assurés qu’à partir de 40 dollars d’achat en ligne, toutes les taxes seraient appliquées. On est en train de s’ajuster.

On a l’impression que vous êtes très conciliant envers les Facebook, Netflix, Google, Amazon et autres, alors qu’ailleurs dans le monde, notamment en Europe, on commence à les encadrer de façon plus stricte. Est-ce que les géants du Web sont un progrès pour la société ou une force déstabilisatrice ?

Ils sont une force positive, parce qu’ils sont aussi une source d’emplois, d’innovation et de croissance de notre économie. Ils établissent des centres de recherche à Montréal et ailleurs au pays. On est en train d’avoir des conversations extrêmement pointues avec eux pour s’assurer de protéger notre démocratie et nos institutions, notamment lors de la prochaine campagne électorale.

Ce que les gens entendent, c’est un gouvernement qui dit que c’est trop compliqué d’imposer des taxes aux géants du Web, et qui manque de volonté politique.

Les gens doivent comprendre que ce n’est pas Netflix qui ne paie pas de taxes, ce sont les utilisateurs. Vous êtes en train de demander aux citoyens, qui paient déjà cher leur Internet, de contribuer encore plus. On se doit d’établir une approche plus large que seulement imposer la TPS.

Les gens paient les taxes quand ils utilisent les concurrents canadiens de Netflix, comme Illico ou Tou.tv…

Je comprends. Il faut y réfléchir plus largement, parce qu’on a le même problème pour la publicité en ligne ou l’écoute en continu de musique ou de films. Il faut tout repenser pour appuyer nos créateurs tout en s’assurant de faire rayonner notre culture, notre langue et notre identité.

Vous n’avez pas l’impression que les géants américains du Web ont un passe-droit ?

Ces entreprises investissent ici et c’est positif. On est parmi les premiers au monde à avoir ce type d’investissement de Netflix [NDLR : Netflix s’est engagée à investir 500 millions en cinq ans dans la production au Canada]. Le premier instinct des gens est d’appliquer le vieux modèle sur ces nouveaux produits. C’est plus compliqué que de seulement appliquer une taxe de plus.

Avez-vous déjà rencontré Mark Zuckerberg, de Facebook, ou Jeff Bezos, d’Amazon ?

Oui, les deux.

Qu’est-ce que vous leur avez dit ?

Je leur ai parlé de leurs nouvelles responsabilités. Il y a 50 ans, un gouvernement protégeait ses citoyens et avait la mainmise sur tout ce qui franchissait la frontière. On pouvait encadrer ce qu’on voyait à la télé, par exemple. Maintenant, notre vie est tellement virtuelle, notamment avec les réseaux sociaux, qu’il est impossible pour le gouvernement de totalement protéger les citoyens avec les lois canadiennes. Ils doivent comprendre que ce niveau de pouvoir vient avec un niveau de responsabilité. Ce ne sont pas des entreprises quelconques.

Que vous ont répondu les grands patrons ?

Ils sont un peu défensifs là-dessus. La plupart considèrent qu’il s’agit de simples entreprises, alors qu’elles ont des répercussions réelles sur nos sociétés, et même sur la santé de notre démocratie. Les débats sur Twitter, ce n’est pas toujours enrichissant !

Le premier instinct des gens est d’appliquer le vieux modèle sur ces nouveaux produits. C’est plus compliqué que de seulement appliquer une taxe de plus.

Justin Trudeau, à propos de Netflix

Pourquoi les États ne sont-ils pas capables de s’entendre pour éliminer la plaie que représentent les paradis fiscaux ?

On y travaille. Il faut convaincre les différents pays de changer leur approche. On a vu récemment que les banques suisses ont accepté d’être plus transparentes. On fait des progrès. Depuis trois ans, on a investi un milliard de dollars pour permettre à l’Agence du revenu du Canada de réduire l’utilisation des paradis fiscaux.

Mais le Canada a des ententes avec des paradis fiscaux. On encourage un peu ça, non ?

Non, parce que les ententes fiscales avec ces pays nous permettent plus de contrôle et de transparence. Il y a encore des gens qui en profitent, mais il y en a moins.

Comprenez-vous la frustration de la population qui voit des entreprises faire de l’évitement fiscal ?

On est conscients que c’est une priorité des Canadiens. On est en train de changer des lois. L’an dernier, on a colmaté des brèches dans nos lois fiscales, qui avantageaient les plus riches de façon légitime mais injuste. Et ça n’a pas fait l’unanimité ! Ç’a grogné chez les gens plus fortunés. Mais c’était une question d’équité.

Photo : Christian Blais

Est-ce que l’environnement sera un enjeu important de la prochaine campagne électorale ?

Je l’espère. Le dernier rapport du GIEC montre qu’on a 12 ans pour agir concrètement. Douze ans, c’est demain ! On a un plan qui implique un coût sur la pollution par le carbone pour atteindre nos cibles de l’accord de Paris en 2030. Il y a un choix fondamental ici : si les Canadiens veulent agir en environnement, ils ont le choix entre un mouvement conservateur hostile, qui ne veut rien faire, et nous, qui voulons agir.

Est-ce que nationaliser un pipeline de pétrole n’envoie pas un message contradictoire sur votre volonté de lutter contre les changements climatiques ?

Les gens comprennent qu’on doit protéger l’environnement et l’économie. On souhaite de la croissance plus verte. On veut davantage d’énergie propre et une transition vers une économie faible en émissions de carbone. Mais ce n’est pas pour demain. Ça va demander une décennie ou deux pour trouver des solutions de rechange à grande échelle au pétrole. On est chanceux au Québec d’avoir une longueur d’avance grâce à l’hydroélectricité.

Il faut avoir l’argent pour investir dans les technologies vertes. Or, on vend notre pétrole à un seul marché, celui des États-Unis. Et on voit, avec les tarifs sur l’acier et l’aluminium, que c’est un défi ces jours-ci de vendre aux États-Unis. On perd 15 milliards de dollars par année en vendant au rabais notre pétrole au sud de la frontière, parce qu’on est prisonnier du marché américain. C’est une bonne idée d’avoir d’autres marchés d’exportation pour notre pétrole. Entre le transport par camion, par train et par pipeline, celui par oléoduc est moins énergivore et plus sûr.

En plus, parce qu’on va procéder avec le pipeline Trans Mountain, l’Alberta a accepté de mettre un plafond absolu à ses émissions de gaz à effet de serre qui proviennent des sables bitumineux. Grâce à ça, on peut atteindre nos cibles de l’accord de Paris.

Vous dites que nous n’avions pas le choix ?

C’est très polarisant comme enjeu. On a dit non au pipeline Northern Gateway, qui n’avait pas d’allure, mais on poursuit avec Trans Mountain, parce qu’il existe déjà. On ajoute un tuyau à côté d’un autre tuyau déjà dans la terre. En même temps, on impose un prix sur la pollution par le carbone. Il y a des groupes qui ne nous donnent pas le mérite pour le pipeline, mais nous attaquent sur la tarification du carbone. Et il y a des gens qui voulaient le prix sur la pollution, mais qui nous attaquent sur le pipeline. Ce sont les deux extrêmes qui veulent encore faire un choix entre l’économie et l’environnement. Mais la plupart des gens savent que les problèmes complexes exigent des solutions complexes. On a trouvé un compromis qui nous permet de développer les ressources dont on a besoin pour les prochaines années, tout en facilitant la transition vers une économie moins énergivore en carburant fossile. On verra dans 12 mois si les gens souhaitent des solutions simples mais irresponsables, ou une approche plus complexe mais responsable.

Vous aviez promis de petits déficits, qui se sont avérés plus importants que prévu. Pourquoi ne pas annoncer un calendrier de retour à l’équilibre budgétaire ?

On avait promis d’investir dans nos collectivités, d’investir dans les infrastructures, d’investir pour la classe moyenne. On l’a fait. On a une excellente croissance économique. En même temps, on diminue le rapport dette-PIB, qui est très important. On a le meilleur rapport du G7, et de loin. Notre déficit diminue chaque année, et viser son élimination est important. On reste en bonne position.

Est-ce que votre plus grande réalisation au cours de ce mandat sera la légalisation du cannabis ?

Non. C’est l’Allocation canadienne pour enfants.

Qu’est-ce que vous feriez différemment avec le recul ?

Le voyage en Inde ! Oh là là ! Ça a brassé pas mal ! [Rire] J’ai participé à 70 événements là-bas et je me suis habillé en habit traditionnel quatre fois, comme je le fais souvent. Bien des gens n’attendaient que ça pour rire un peu de nous. Mais bon, il faut être capable d’en rire nous aussi !

Source : Qc125.com