La mairesse, c'est moi
Politique

La mairesse, c’est moi

Valérie Plante n’entre pas dans le moule, et non seulement elle l’assume, mais elle s’en sert. Car cette mairesse « pas comme les autres » est aussi une redoutable politicienne qui aime le pouvoir et sait comment jouer le jeu pour arriver à ses fins. Entretien.

L’été dernier, quand j’ai vu Valérie Plante arriver sur un quai du Vieux-Port de Montréal par un matin de canicule, décidément non protocolaire dans sa tunique translucide et son bikini, quand je l’ai regardée se jeter dans le fleuve en compagnie d’activistes réclamant un meilleur accès à la baignade dans le Saint-Laurent, et que j’ai entendu ses cris de joie alors qu’elle batifolait dans l’eau, je me suis dit que cette mairesse-là était bien différente de ses prédécesseurs.

Première femme élue mairesse de Montréal, en novembre 2017, Valérie Plante veut profiter de son mandat pour dépoussiérer l’institution. « La politique a surtout été formatée par et pour des hommes », écrivait-elle à l’occasion de la Journée internationale des femmes. « J’estime qu’il est de mon devoir […] de redéfinir le modèle du monde politique. »

Mais on ne casse pas si facilement un moule aussi rigide… même quand on a un front de bœuf, de la joie de vivre à revendre, et qu’on est chef du parti le plus à gauche que l’Hôtel de Ville ait connu.

Depuis un an, l’élue de 44 ans se bute aux conventions et à la lourdeur de la machine municipale pour tenter de faire avancer sa plateforme axée sur le transport collectif, le verdissement et le logement social. Son équipe a certes engrangé quelques réalisations, mais aucune n’est parvenue à faire oublier son premier budget, déposé en janvier, qui comportait une hausse de taxes, alors qu’elle avait promis en campagne de ne pas les augmenter. Bien qu’elle maintienne que c’était la bonne décision, elle reconnaît au moins aujourd’hui qu’elle s’y est mal prise pour la communiquer.

Son deuxième budget, présenté début novembre, pourrait la mettre de nouveau à l’épreuve, tout comme la renégociation des conditions de travail de plusieurs catégories d’employés. Mais c’est surtout l’entrée en fonction du premier ministre François Legault qui pourrait lui compliquer l’existence. La mairesse ne partage pas sa volonté de limiter l’immigration ; elle rejette aussi l’idée d’interdire le port de signes religieux aux personnes en situation d’autorité ; et son grand projet de ligne rose pour le métro, qu’elle avait réussi à faire avancer sous les libéraux, suscite peu d’enthousiasme à la CAQ.

Or, son tempérament ensoleillé cache une redoutable combativité, qui semble redoubler devant quiconque se hasarde à la prendre de haut. Et ils ont été nombreux à la sous-estimer, elle qui a un parcours atypique pour une politicienne : native de Rouyn-Noranda, formée en anthropologie et en muséologie, elle a surtout évolué dans le milieu communautaire (elle a dirigé pendant sept ans la Fondation Filles d’action, un réseau pancanadien d’organisations vouées à l’émancipation des filles).

Trois fois, dans des courses électorales, on l’a donnée perdante. Trois fois, elle l’a emporté par un cheveu : d’abord, contre Louise Harel, en 2013, qu’elle a battue par 263 voix pour devenir conseillère de la Ville ; ensuite, contre Guillaume Lavoie, qu’elle a vaincu par 79 voix pour prendre la tête du parti Projet Montréal, en 2016 ; et enfin, l’année dernière, contre le maire sortant Denis Coderre, qu’elle a coiffé par à peine 6 % des votes.

Aujourd’hui, il suffit de la voir en action au conseil municipal, maniant les attaques partisanes et le sarcasme contre ses adversaires, pour saisir que cette femme ne recule pas devant la bagarre, et qu’elle en tire même une satisfaction non dénuée d’orgueil.

Pendant tout un après-midi, chez elle, dans le quartier Rosemont, nous avons discuté de son ambition de changer la politique et de son rapport au pouvoir. Calée dans un canapé, ses pieds nus ramenés sous elle, elle a tenu des propos parfois durs, parfois intimes, en y mettant son enthousiasme caractéristique. C’est ce qu’il faut entendre en lisant ses paroles : des intonations expressives, presque théâtrales, et des rires toutes les cinq phrases.

Photo : Rodolphe Beaulieu

Après quatre ans comme conseillère municipale et un an comme chef de l’opposition, qu’est-ce que vous aimez du rôle de mairesse ?

C’est d’avoir tous les outils nécessaires pour réaliser les choses. L’opposition, ça m’a permis de faire mes classes, mais c’est tough pour le moral. Là, je suis mairesse, j’ai le pouvoir, wow ! Par contre, je me rends compte que même si j’ai les outils, je veux que les choses se fassent bien. Ça veut dire mobiliser les troupes, les amener à voir les choses comme toi tu les vois. C’est un gros bateau, la Ville, ça ne bouge pas en claquant des doigts ! Mais si les gens se sentent valorisés quand ils travaillent fort, la prochaine fois qu’il y aura une urgence, ils vont être motivés à se dépasser. Je m’intéresse beaucoup à la culture organisationnelle : comment on va du point A au point B, comment on amène les gens à travailler ensemble. Parce que le résultat peut être bon, mais si le processus est très bon, le résultat sera vraiment meilleur.

Vous dites vous être lancée en politique municipale pour changer les choses. Quels problèmes en particulier vous indignent ?