La mairesse, c'est moi
Politique

La mairesse, c’est moi

Valérie Plante n’entre pas dans le moule, et non seulement elle l’assume, mais elle s’en sert. Car cette mairesse « pas comme les autres » est aussi une redoutable politicienne qui aime le pouvoir et sait comment jouer le jeu pour arriver à ses fins. Entretien.

L’été dernier, quand j’ai vu Valérie Plante arriver sur un quai du Vieux-Port de Montréal par un matin de canicule, décidément non protocolaire dans sa tunique translucide et son bikini, quand je l’ai regardée se jeter dans le fleuve en compagnie d’activistes réclamant un meilleur accès à la baignade dans le Saint-Laurent, et que j’ai entendu ses cris de joie alors qu’elle batifolait dans l’eau, je me suis dit que cette mairesse-là était bien différente de ses prédécesseurs.

Première femme élue mairesse de Montréal, en novembre 2017, Valérie Plante veut profiter de son mandat pour dépoussiérer l’institution. « La politique a surtout été formatée par et pour des hommes », écrivait-elle à l’occasion de la Journée internationale des femmes. « J’estime qu’il est de mon devoir […] de redéfinir le modèle du monde politique. »

Mais on ne casse pas si facilement un moule aussi rigide… même quand on a un front de bœuf, de la joie de vivre à revendre, et qu’on est chef du parti le plus à gauche que l’Hôtel de Ville ait connu.

Depuis un an, l’élue de 44 ans se bute aux conventions et à la lourdeur de la machine municipale pour tenter de faire avancer sa plateforme axée sur le transport collectif, le verdissement et le logement social. Son équipe a certes engrangé quelques réalisations, mais aucune n’est parvenue à faire oublier son premier budget, déposé en janvier, qui comportait une hausse de taxes, alors qu’elle avait promis en campagne de ne pas les augmenter. Bien qu’elle maintienne que c’était la bonne décision, elle reconnaît au moins aujourd’hui qu’elle s’y est mal prise pour la communiquer.

Son deuxième budget, présenté début novembre, pourrait la mettre de nouveau à l’épreuve, tout comme la renégociation des conditions de travail de plusieurs catégories d’employés. Mais c’est surtout l’entrée en fonction du premier ministre François Legault qui pourrait lui compliquer l’existence. La mairesse ne partage pas sa volonté de limiter l’immigration ; elle rejette aussi l’idée d’interdire le port de signes religieux aux personnes en situation d’autorité ; et son grand projet de ligne rose pour le métro, qu’elle avait réussi à faire avancer sous les libéraux, suscite peu d’enthousiasme à la CAQ.

Or, son tempérament ensoleillé cache une redoutable combativité, qui semble redoubler devant quiconque se hasarde à la prendre de haut. Et ils ont été nombreux à la sous-estimer, elle qui a un parcours atypique pour une politicienne : native de Rouyn-Noranda, formée en anthropologie et en muséologie, elle a surtout évolué dans le milieu communautaire (elle a dirigé pendant sept ans la Fondation Filles d’action, un réseau pancanadien d’organisations vouées à l’émancipation des filles).

Trois fois, dans des courses électorales, on l’a donnée perdante. Trois fois, elle l’a emporté par un cheveu : d’abord, contre Louise Harel, en 2013, qu’elle a battue par 263 voix pour devenir conseillère de la Ville ; ensuite, contre Guillaume Lavoie, qu’elle a vaincu par 79 voix pour prendre la tête du parti Projet Montréal, en 2016 ; et enfin, l’année dernière, contre le maire sortant Denis Coderre, qu’elle a coiffé par à peine 6 % des votes.

Aujourd’hui, il suffit de la voir en action au conseil municipal, maniant les attaques partisanes et le sarcasme contre ses adversaires, pour saisir que cette femme ne recule pas devant la bagarre, et qu’elle en tire même une satisfaction non dénuée d’orgueil.

Pendant tout un après-midi, chez elle, dans le quartier Rosemont, nous avons discuté de son ambition de changer la politique et de son rapport au pouvoir. Calée dans un canapé, ses pieds nus ramenés sous elle, elle a tenu des propos parfois durs, parfois intimes, en y mettant son enthousiasme caractéristique. C’est ce qu’il faut entendre en lisant ses paroles : des intonations expressives, presque théâtrales, et des rires toutes les cinq phrases.

Photo : Rodolphe Beaulieu

Après quatre ans comme conseillère municipale et un an comme chef de l’opposition, qu’est-ce que vous aimez du rôle de mairesse ?

C’est d’avoir tous les outils nécessaires pour réaliser les choses. L’opposition, ça m’a permis de faire mes classes, mais c’est tough pour le moral. Là, je suis mairesse, j’ai le pouvoir, wow ! Par contre, je me rends compte que même si j’ai les outils, je veux que les choses se fassent bien. Ça veut dire mobiliser les troupes, les amener à voir les choses comme toi tu les vois. C’est un gros bateau, la Ville, ça ne bouge pas en claquant des doigts ! Mais si les gens se sentent valorisés quand ils travaillent fort, la prochaine fois qu’il y aura une urgence, ils vont être motivés à se dépasser. Je m’intéresse beaucoup à la culture organisationnelle : comment on va du point A au point B, comment on amène les gens à travailler ensemble. Parce que le résultat peut être bon, mais si le processus est très bon, le résultat sera vraiment meilleur.

Vous dites vous être lancée en politique municipale pour changer les choses. Quels problèmes en particulier vous indignent ?

La notion de justice sociale, c’est mon fil conducteur. Comment on s’assure que notre ville demeure inclusive, accessible. Je me suis promenée beaucoup à bicyclette, et j’ai toujours été frappée par la façon dont, d’une rue à l’autre, tout d’un coup, boum ! tu changes de milieu. Ça me déplaît énormément. Je pars de Rosemont à vélo, c’est vert, c’est aéré, il y a des saillies fleuries, de gros arbres, des parcs ; j’arrive sur le Plateau, c’est le summum ; je descends la côte vers le Centre-Sud, et là ça devient très minéralisé, il n’y a pas beaucoup de pistes cyclables, c’est plein de trafic. C’est poche ! Quand je parle d’une ville plus verte, c’est à ça que ça vient répondre. Tout le monde a droit à du beau.

L’autre thème qui me tient à cœur, c’est l’habitation. Moi, j’ai eu la chance de pouvoir acheter une maison à Montréal, dans le centre de la ville, mais c’est de moins en moins accessible. Je veux des logements pour tout le monde, de la mixité. Mais pour réaliser ça, je veux aussi aménager de nouveaux quartiers, avec plus d’options de transport collectif.

Ça suppose la collaboration des promoteurs immobiliers. De quels leviers disposez-vous ?

On est en train d’élaborer notre règlement sur le sujet. Les nouveaux chantiers immobiliers vont devoir inclure 20 % de logements abordables, 20 % de logements sociaux et 20 % de logements familiaux. C’est énorme, mais on a commencé à parler avec les différents acteurs, et c’est possible. Pour l’instant, on a une stratégie d’inclusion, mais on n’a pas de règlement. Ce qui fait qu’on en échappe beaucoup, des balles. Le promoteur peut dire : « Oui, oui, il va y avoir du logement social, inquiétez-vous pas », puis finalement, « Ah bien ! le plan d’affaires ne marchait plus, ça va être juste des condos. » Il faut réglementer, parce que sinon on va se retrouver comme à Toronto et à Vancouver, qui ne sont plus abordables. Quand je me promène à l’étranger, ce que j’entends, c’est que Montréal is such a cool place to be, parce que tu peux l’habiter. Tu peux venir y travailler sans vivre dans la huitième couronne, comme à Londres. Et c’est le bon moment pour réglementer, parce qu’on est dans une période économique favorable. Je ne vais pas changer le système capitaliste, là, ce n’est pas ma job. Mais… est-ce qu’on peut trouver une solution win-win ?

Il faut aussi choisir ses batailles. Déjà que j’arrive avec un bagage progressiste, de gauche, féministe assumée, est-ce que je me mets aussi à changer toute cette culture politique environnante ?

Quels volets de la fonction de mairesse ont été les plus difficiles à apprivoiser ?

Un bout qui était inattendu pour moi, c’est cette idée des égos qu’il faut cajoler. Ce que j’ai compris, c’est qu’il y avait des gens qui avaient un accès assez direct au maire, avant. Des gens qui ne sont pas dans l’administration municipale, qui peuvent être issus de tous les milieux. Pour eux, c’est bien important, je le sens, une photo avec moi, un rendez-vous, ça leur fait du bien. Parmi les maires précédents, je pense qu’il y en a qui passaient beaucoup de temps à entretenir ces relations-là.

C’est le boys’ club en action, non ?

C’est vrai qu’il n’y a pas beaucoup de femmes là-dedans. Et moi qui ne viens pas d’une culture politique, qui suis beaucoup plus axée sur les résultats, qui suis moins dans la flatterie, je me demande : est-ce que ces conventions politiques ont leur raison d’être ? À quoi ça sert ? À qui ça sert ? Mais il faut aussi choisir ses batailles. Déjà que j’arrive avec un bagage progressiste, de gauche, féministe assumée, est-ce que je me mets aussi à changer toute cette culture politique environnante ?

Jusqu’à maintenant, j’ai décidé de rencontrer tout le monde qui avait l’habitude d’être rencontré, pour une première jasette. Ça me fait plaisir, et ça me ramène à un rôle dans lequel je suis à l’aise, c’est-à-dire : tu me dis que t’aimes Montréal, moi aussi, alors dis-moi ce que t’aimes et ce que tu vois. Moi, j’entends, puis après ça, je ferai bien ce que je veux.

Photo : Rodolphe Beaulieu

Vous avez écrit qu’en tant que première mairesse de Montréal vous vous sentiez une responsabilité de changer la politique pour en faire un milieu ouvert à tous. Faites-vous de la politique autrement parce que vous êtes une femme ?

J’hésite à dire qu’il y a une façon de faire de la politique comme femme, parce qu’on n’a pas assez de modèles différents pour qu’on puisse tracer un profil type. On verra à l’usage. Mais effectivement, il y a des qualités qu’on attribue aux femmes qui semblent ressortir dans les modèles qu’on a actuellement : cette idée de travailler en équipe, d’être inclusive. Aussi, je trouve que les femmes en politique, présentement, on est beaucoup plus affirmées dans notre féminité.

C’est-à-dire ?

Le fait que je décide de rire et d’avoir du fun, par exemple, c’était un risque. On se disait : le monde va trouver que je suis conne ou que je n’ai pas de profondeur, alors qu’un homme qui rit, on va le trouver vraiment charmant. Et quand je parle de mes enfants, est-ce que je prête flanc aux clichés de la soccer mom, alors qu’un papa qui s’occupe de sa famille, on le trouve attendrissant. Puis j’ai décidé : d’la marde, je l’assume, c’est ça que je suis, et j’en suis fière.

Vous vous êtes prononcée en faveur de quotas pour favoriser la parité entre les hommes et les femmes chez les élus.

Oui. Mais il faut aussi de l’équité et de la diversité parmi les membres du personnel politique, parce que ce sont eux, les prochains politiciens, chefs de cabinet, directeurs de ville. Si on n’investit pas dans ça, on est dans le champ. Mon cabinet, ça m’a demandé presque trois mois pour le monter. Ma chef de cabinet, Marie-Eve Gagnon, et moi, on a décidé qu’on allait prendre notre temps, parce que sinon, on aurait eu un cabinet d’hommes blancs. Et on a atteint un super bel équilibre entre les hommes et les femmes, je suis très heureuse. Pour ce qui est de la diversité culturelle, on n’y est pas encore. On a trouvé de belles personnes, mais il en faut plus.

Projet Montréal, ça fait longtemps que c’est un parti d’hommes blancs. Depuis quelque temps, dans nos congrès, il y a de la couleur, des gens de tous les horizons, de tous les bagages, c’est tout mélangé, c’est fabuleux.

Avez-vous l’impression de devoir vous dénaturer pour exercer le rôle de mairesse ?

Non. Parce que j’ai gagné en restant qui je suis. Ça, c’est vraiment le fun. Des fois, je le dis en riant : « C’est moi, la mairesse ! » Voilà ! Par exemple, autour de la table, avec mon équipe, quand elle continue à argumenter : c’est beau, c’est moi la mairesse. That’s it, we’re done. Next !

Ça doit être extrêmement satisfaisant dans la vie d’une femme…

C’est clair ! C’est moi, la mairesse ! Oh my God, yeah ! C’est malade mental ! C’est fou, c’est vraiment tripant ! Moi, je ne me sens pas en train de jouer un personnage. Évidemment que je comprends les codes de la politique, ceux des médias. Je pense que je réussis à trouver un bon équilibre entre rester qui je suis et leur donner ce qu’ils veulent. I get it. Mais de façon générale, je me sens bien dans tout. Même moi, des fois, ça me surprend.

Ce qui m’aide beaucoup dans la vie, c’est cette propension au bonheur, ce besoin d’avoir du plaisir. En même temps, c’est collé avec un sens du devoir qui me motive à faire des affaires qui ne me tentent pas. Mais après ça, mon équipe va me dire : « Viens-t’en, on va aller prendre une coupe de vin » ou « O.K., Val, on t’a libéré du temps, va faire du yoga. » C’est un climat de plaisir, de soutien, de solidarité. J’ai envie d’une équipe où je prends soin d’eux, ils prennent soin de moi. Comme quand je suis à boutte et que je pleure ma vie parce que je suis fatiguée, et qu’Isabelle [Proulx-Hétu, adjointe] ou Marie-Eve [Gagnon, chef de cabinet] me prend dans ses bras.

Je comprends les codes de la politique, ceux des médias. Je pense que je réussis à trouver un bon équilibre entre rester qui je suis et leur donner ce qu’ils veulent. I get it.

Est-ce que l’épisode du budget, en janvier 2018, a été l’un de ces moments ?

Le budget, ça a été vraiment tough. C’est le seul moment où je me suis sentie inadéquate, à côté de mes pompes, à côté de la track. C’est la seule fois où j’ai senti que je n’avais pas écouté mon instinct, et ça m’a fait peur, parce que mon équipe n’a pas su le voir, elle non plus. J’ai eu une grosse discussion avec eux par après, où je leur ai dit : « Je ne me sens pas en sécurité avec vous en ce moment. Moi, j’ai failli à ma tâche, mais vous, vous avez aussi failli à votre tâche de me protéger, de protéger la mairesse, de protéger l’institution de la Ville de Montréal. Les gens sont fâchés. Bad job, guys. »

J’ai essayé de regarder la conférence de presse où je faisais l’annonce. Ce qui me vient à l’esprit, c’est : ouache, c’est qui, elle ? Alors qu’en général, ça va, même si je peux trouver que mon rouge à lèvres n’était pas de la bonne couleur ou que j’aurais pu mieux choisir tel mot, le fond est bon. Mais là, je suis incapable de me regarder.

Ce n’était pas senti. J’étais épuisée à ce moment-là. En revenant des vacances, ça m’a vraiment rentré dedans, de prendre conscience que j’étais la mairesse pour vrai, les implications pour ma famille. J’étais sur le pilote automatique. Et je ne suis pas une fille qui fonctionne sur le pilote automatique.

Qu’est-ce que vous avez appris de ces événements ?

Ça m’a appris à rester connectée à qui je suis. La chute brutale m’a aussi permis de me débarrasser d’une partie de la pression. Je me suis dit : bon ben, coudonc ! Je l’ai faite, mon erreur. J’ai vu que je ne pourrais pas plaire à tout le monde.

Mais… oui, j’ai trouvé ça tough. Oui, j’ai pleuré dans mon bureau, puis oui, mon équipe était là pour m’aider à traverser ça. Mais moi, j’aime ça, pleurer. Mon équipe te dirait que j’adore rire, mais à un moment donné, j’ai besoin de pleurer. Ça me fait du bien. On ne me verra pas verser des larmes à la télé, par exemple. On va dire d’un homme qui pleure que c’est attendrissant, mais le seul exemple qui me vient d’une femme politicienne qui a pleuré en public, c’est l’ancienne ministre Lise Thériault, et elle s’est fait ramasser.

Qu’est-ce qui a fait que vous vous êtes vue devenir mairesse de Montréal, alors que tant de femmes ne songeraient jamais à se présenter en politique ou hésitent à le faire ?

J’ai décidé de me lancer en politique parce que dans ma vie professionnelle, il me manquait quelque chose. J’avais besoin d’un grand défi, et c’est la politique qui m’a appelée. J’étais très politisée, mais je n’avais jamais de ma vie milité dans un parti. J’ai un parcours de militante, je suis une fille de grassroots, du communautaire. Je préférais être libre de tout cadre. Alors Projet Montréal me contacte, finalement, je me lance, et je me rends compte qu’en campagne, maudit que je suis bonne. Puis j’aime ça en plus, faire du porte-à-porte. Et je m’aperçois que j’ai un très bon instinct politique.

Qu’est-ce que ça signifie, avoir un bon instinct politique ?

C’est une capacité de bien cerner les occasions et de les saisir. C’est aussi lié à de grandes aptitudes relationnelles : me trouver devant quelqu’un et sentir exactement ce que je dois faire, si je dois être plus catégorique ou plutôt dans l’empathie. Jusqu’à maintenant, c’est ce qui me sert le plus. Ce qui est particulier, c’est que pendant longtemps, étant donné que j’étais dans un milieu très politisé, j’étais entourée de gens, mon chum, mes amis, qui ont des doctorats. Et ça m’est arrivé de ne pas me sentir assez intelligente ou érudite. C’est la politique qui m’a montré que non seulement tout mon bagage, toutes mes expériences de travail me servaient, mais cette aptitude relationnelle, cet instinct, cette capacité de connecter avec quelqu’un et bang ! the magic happens, c’est tout un talent. Stratégiquement parlant, j’arrive à calmer les gens. Je suis perçue comme une personne à qui on peut parler. Puis ça, ça ne s’apprend pas à l’école.

Photo : Rodolphe Beaulieu

Vous avez été élue chef de Projet Montréal par les membres, au terme d’une course où la majorité des élus de votre parti appuyaient plutôt votre rival. Qu’avez-vous fait pour gagner leur confiance ?

Il y avait des élus qui disaient que si je gagnais, ils démissionneraient ! J’avais six mois pour rallier des gens qui ne croyaient pas pantoute en moi ou très peu. Ah ! on met beaucoup d’eau dans son vin. Je me souviens de deux ou trois caucus dont le thème était : O.K., pitchez-la, la garnotte. J’ai passé énormément de temps à rencontrer les gens individuellement. Je leur disais : si vous avez des critiques à formuler, des choses que vous trouvez que j’aurais pu mieux faire, je vais les entendre et on va s’ajuster. Mais curieusement, une chose qu’on m’a beaucoup reprochée au début de mon mandat comme chef, c’était de ne pas être assez affirmative. I wasn’t bossy enough.

Vous êtes devenue plus autoritaire ?

Depuis que je suis mairesse, je n’ai aucune gêne à couper court à un débat. Quand il y a 50 personnes qui s’expriment, je peux leur dire : c’est vraiment important ce que vous dites, mais voici pourquoi on va aller là. Je peux bien vouloir changer les partis politiques, mais il y a plein de monde qui a besoin de savoir que la chef décide. À leurs yeux, en décidant, en tranchant, je signifie que je sais où je m’en vais.

Ça a dû être agréable de faire mentir tous ceux qui vous prédisaient la défaite…

Absolument ! J’ai des collègues qui se sentent redevables envers moi, jusqu’à un certain point. Parce qu’on s’entend : je ne suis tellement pas une personne qui a un égo démesuré, mais je n’ai aucun problème à dire que cette élection-là, on l’a gagnée grâce à moi. Oui, ils ont fait du travail local, soit. Mais la vague, c’est Valérie.

On vous a souvent sous-estimée depuis que vous faites de la politique. On dirait que ça vous motive, je me trompe ?

Je ne me laisse pas facilement démonter. Un des moments forts de ma campagne électorale, c’est le débat à la Chambre de commerce du Montréal métropolitain. On s’est préparés pendant des semaines. On a même fait des jeux de rôles. Un de mes collègues s’était habillé comme M. Coderre, il avait sa voix, c’était hilarant. Alors on arrive sur scène, j’ai l’air de la petite novice à côté de lui. Mais moi, j’ai fait tout ce que j’avais à faire pour être prête. Et je l’étais. Je me suis mise à marquer des points. Bang ! bang ! bang ! Je me disais : je te laisserai pas prendre le stage. Tu penses que c’est à toi ? C’est pas à toi. You better fight ! Si tu gagnes, fair enough, mais moi, je lâcherai pas le morceau.

Au moment où paraîtra cet article, vous aurez présenté votre deuxième budget. Quels principes ont guidé son élaboration ?

Ce qui est le fun, c’est qu’on a mené un processus de consultation en bonne et due forme. On a rencontré des groupes, les villes liées, les arrondissements. On a vraiment fait une démarche qui nous ressemble, pour sentir le pouls. Un budget, c’est une question de choix. On n’aura pas plus d’argent, on va avoir des choix difficiles à faire. Mais on va continuer à se battre pour diversifier nos sources de revenus, parce que sinon, on n’y arrivera pas. Le nombre de nouvelles pressions budgétaires qui pèsent sur les villes depuis une vingtaine d’années, c’est immense : la sécurité publique, toute la question des changements climatiques, nos infrastructures d’eau qui fuient de partout, les routes qui tombent en miettes, la légalisation du cannabis qu’il faut gérer. Mais je n’ai pas plus d’argent de Québec. J’aimerais tellement pouvoir offrir le transport collectif gratuit ou à un tarif social. Mais je n’ai pas la capacité financière.

Je n’ai aucun problème à dire que cette élection-là, on l’a gagnée grâce à moi. Oui, ils ont fait du travail local, soit. Mais la vague, c’est Valérie.

Qu’est-ce qui a été le plus compliqué dans la conciliation du rôle de mairesse avec votre vie de famille ?

Pour les enfants, ça ne va pas si mal, c’est plus pour le chum que c’est tough. Pierre-Antoine [Harvey, économiste à la Centrale des syndicats du Québec] et moi, ça fait 20 ans qu’on est ensemble, et on a une relation assez politisée. On a toujours évolué dans le milieu féministe, et on a toujours été un couple qui prenait le temps de se remettre en question, ne serait-ce que sur le partage des tâches. T’as beau militer dans des groupes féministes, quand tu tombes dans la sphère privée, oh boy !

Vous le voyez vraiment ainsi ? Vous faites une analyse féministe de votre couple ?

Oui. On s’est rendu compte, par exemple, que j’avais tendance à beaucoup valoriser Pierre-Antoine parce que c’est lui qui fait la cuisine. Mais moi, je ne recevais jamais de « bravo, maman ! » pour magasiner le linge, faire l’inventaire des tuques et des mitaines, m’occuper des devoirs. C’est dans des moments comme ça que je pétais ma coche : on a décidé d’être complémentaires, mais lui était valorisé, et pas moi. Je dis parfois à mes enfants : les gars, vous rendez-vous compte que je vous ramasse tout le temps ? Et si on regarde le monde en général, ce sont toujours les femmes qui ramassent. Moi, je ne l’aime pas, ce rôle-là.

Donc, du jour au lendemain, Pierre-Antoine se retrouve le mari de la mairesse, et il ne sait pas trop comment se comporter. Il me l’a dit très honnêtement : « J’ai envie d’être un bon mari de la mairesse, mais je ne sais pas trop comment faire, je n’ai pas été élevé pour ça. Vous, les femmes, vous avez été éduquées pour être des aidantes naturelles, compréhensives, aimantes, patientes ; moi, je ne sais pas quoi faire. » Je trouvais ça vraiment beau, parce qu’il a raison. On baigne dans une société patriarcale qui nous dicte, somme toute, nos rôles. Alors on apprend à être un couple féministe là-dedans, et ce n’est pas évident. Moi, j’aime dire à Pierre-Antoine que lui aussi participe à la création de quelque chose de différent.

Vous êtes mariés ?

Oui, depuis 2006. Ce n’est pas très romantique, mais c’est un raisonnement féministe qui a motivé notre mariage. À une époque, je n’étais pas ambitieuse ; je pensais que ce serait moi qui passerais le plus de temps à m’occuper des enfants. On croyait que ma carrière allait stagner pendant que la sienne allait décoller, et je voulais être mieux protégée financièrement si jamais on se séparait.

Avez-vous réussi à tenir votre engagement d’être présente auprès de vos deux ados tous les matins ?

Oui, ça a marché. Par contre, ce que j’ai trouvé difficile, c’est que certains médias ne semblaient pas vouloir le comprendre. Moi, j’ai dit à mon équipe d’expliquer très clairement que si je ne participe pas aux émissions du matin, c’est parce que je suis avec mes enfants. Certains animateurs m’ont reproché mes refus en ondes. Ce n’est vraiment pas cool.

Il y a une partie de la population qui s’attend à ce que votre disponibilité soit totale…

Si c’est ce qu’on veut de nos élus, ce n’est pas réaliste. Je dis parfois à mes collègues politiciens, surtout ceux du provincial, qui sont plus à l’avant-plan : j’ai besoin de vous autres, les gars, ça ne peut pas être juste les filles en politique qui parlent de leurs enfants. Vous aussi, dites-le que c’est difficile, faites-en des compromis. Il faut montrer l’exemple. C’est peut-être comme ça qu’on change la politique. Mais j’aimerais ne pas être toute seule. J’aimerais qu’il y ait des gars qui le fassent aussi.