François Legault réanime son Projet Saint-Laurent
Politique

François Legault réanime son Projet Saint-Laurent

« Je n’ai pas abandonné ce projet-là du tout. Ce n’est pas en dormance », a assuré le premier ministre du Québec à Alec Castonguay. En témoignent notamment les récentes nominations de Chantal Rouleau et de Donald Martel pour chapeauter ce dossier. Explications.

François Legault a de la suite dans les idées. Maintenant qu’il est premier ministre du Québec, il met en marche son Projet Saint-Laurent, qu’il avait pris soin de détailler dans un livre de 290 pages, Cap sur un Québec gagnant (Boréal), en octobre 2013.

En marge d’une entrevue qu’il m’a récemment accordée sur un autre sujet, le 9 novembre à son bureau de l’édifice Honoré-Mercier sur la colline Parlementaire, François Legault a pris quelques minutes pour aborder son plan économique de l’époque, qui n’est pas mort, même s’il en a peu parlé dans les dernières années. Au contraire, il vient de le réanimer.

« Je n’ai pas abandonné ce projet-là du tout. Ce n’est pas en dormance », dit-il, assis dans un fauteuil en cuir brun au centre de son bureau dont les murs, encore vierges, recevront bientôt les toiles du peintre Marc-Aurèle Fortin qu’il a choisies.

Dans un geste qui n’a pas fait grand bruit, François Legault a nommé le député de Nicolet-Bécancour, Donald Martel, comme adjoint parlementaire du premier ministre, responsable du Projet Saint-Laurent et des zones d’innovation. Il a également demandé à la ministre déléguée aux Transports et responsable de la métropole, Chantal Rouleau, qui est députée de Pointe-aux-Trembles, de chapeauter le volet maritime du Projet Saint-Laurent.

À l’époque où il siégeait dans l’opposition, François Legault avait mis un an à mûrir son idée, avant de l’expliquer dans un livre. Le Projet Saint-Laurent est un maillage entre le développement économique, la recherche, l’éducation et la qualité de vie des travailleurs et des résidants. Il vise la mise en place de zones d’innovation, essentiellement dans le grand triangle Montréal-Sherbrooke-Québec, avec une pointe au Saguenay.

Dans son livre, François Legault utilise le terme anglais clusters pour décrire les zones d’innovation. Il s’est inspiré d’endroits similaires dans le monde : Silicon Valley, Boston, Zurich, Stockholm, Tel-Aviv, Barcelone… Des endroits technologiquement avancés, beaux et attirants pour les travailleurs de talent.

Extrait de son livre :

« Les clusters sont des lieux géographiques regroupant des centres de recherche et des industries, un amalgame qui permet de passer de l’idée au marché, autrement dit du concept théorique à l’application commerciale, ou si vous préférez, du laboratoire jusqu’au produit sur les tablettes et en ligne. Les organismes publics et privés, les universités et les entreprises y soutiennent ensemble la recherche et le développement. Dans notre monde transformé par l’économie du savoir et de la connaissance, la recherche assure la croissance à travers la capacité des divers partenaires, investisseurs et chercheurs à trouver des applications commerciales aux avancées scientifiques et techniques. La recherche, créatrice de valeur, est la pierre angulaire de ces grands projets, et c’est ce que nous devons encourager et développer ici. »

Le premier ministre a l’intention de concrétiser cette vision.

Il n’a d’ailleurs pas nommé Chantal Rouleau et Donald Martel responsables de ce dossier par hasard.

Lors de sa première rencontre avec la mairesse de Montréal, Valérie Plante, à la fin du mois d’octobre, François Legault lui a dit qu’il désirait mettre en place une vaste zone consacrée à l’innovation dans l’est de la métropole, un endroit que Chantal Rouleau connaît bien. Il faudra d’abord décontaminer les terrains souillés par l’industrie lourde de la pétrochimie, mais la CAQ s’est engagée à y contribuer lors de la campagne électorale. « J’ai dit à Valérie Plante que 200 millions de dollars pour décontaminer des terrains, c’est peut-être juste un début. Je voudrais que dans tout l’est de la ville, qui donne sur l’eau, on développe une zone d’innovation », affirme François Legault en entrevue.

Il y a près de 9 000 terrains contaminés à la grandeur du Québec. Dans son livre, le premier ministre décrivait ce qu’il souhaite comme type de clusters dans la vallée du Saint-Laurent :

« Nous encouragerons le nettoyage, la décontamination et la restauration de certains de ces espaces contaminés, pour permettre aux acteurs régionaux de valoriser des emplacements abandonnés et oubliés. Ces zones doivent devenir des modèles d’aménagement durable et moderne dans lesquels on pourra travailler et vivre. Elles devront répondre à des critères précis d’architecture, de préservation des écosystèmes environnants et de gestion écoresponsable. Les normes de construction devront respecter les références de la certification LEED et miser sur l’efficacité énergétique. Les plans d’aménagement devront prévoir des parcs, des espaces réservés aux services, des quartiers résidentiels en plus des zones commerciales afin d’offrir un cadre de qualité de vie de très haut niveau. »

Dans le cas de Donald Martel, il a dans sa cour arrière un vaste potentiel inexploité le long du fleuve, alors que l’immense parc industriel de Bécancour, l’un des plus imposants au Canada, est presque vide. « Ça n’a pas bougé depuis 10 ans, ou presque. Or, le parc industriel est proche de l’eau, ce qui est bon pour le transport de marchandises, alors Donald va regarder ça », dit François Legault.

Le député entend d’ailleurs commencer par un diagnostic des problèmes. « Depuis 15 ans, il y a eu plusieurs promoteurs intéressés, mais aucun projet. On veut savoir quels sont les causes et ce qu’on peut faire pour améliorer la situation, a expliqué Donald Martel au Courrier Sud. On souhaite aussi travailler avec des entreprises déjà en place pour les encourager à investir, à innover et à transformer leur produit à Bécancour. »

Le mandat de Donald Martel dépasse toutefois sa région, puisque son rôle est d’encourager l’érection de zones d’innovation ailleurs au Québec afin que les entreprises et les universités travaillent de concert dans certains domaines de pointe. « Un peu comme le Technoparc à Trois-Rivières, qui est un beau succès », a-t-il souligné.

Québec et Saguenay intéressées

La volonté de François Legault a été notée à Québec, où le maire, Régis Labeaume, a profité de sa rencontre avec le premier ministre, le 1er novembre dernier, pour lui soumettre pas moins de trois projets de zones d’innovation pour la capitale ! Régis Labeaume, qui a lu le livre de Legault en 2013, a même affirmé ne voir aucun problème à les nommer « Projet Saint-Laurent » si ça fait plaisir au nouveau premier ministre.

Le Saguenay fait également partie des plans, puisque la visite de François Legault chez la mairesse Josée Néron, le 8 novembre dernier, a permis d’aborder le sujet. « Il y a un port en eau profonde, il y a des chemins de fer pour la logistique et il y a de la place pour une zone industrielle avec des lieux communs à partager », explique le premier ministre en entrevue.

Est-ce que tout ce qui se trouve dans le livre Cap sur un Québec gagnant de 2013 sera dans la nouvelle mouture du Projet Saint-Laurent, cinq ans plus tard ? Difficile à dire. Il est bien possible que le temps ait fait son œuvre et que certains volets du plan soient ajustés, notamment en fonction des promesses de la CAQ lors de la dernière campagne électorale, et parce que le contexte politique évolue. Par exemple, dans le livre, François Legault disait vouloir exploiter le pétrole du Québec, à la manière de la Norvège. Un enjeu plus controversé aujourd’hui et qui reçoit peu d’enthousiasme autour de la table du Conseil des ministres.

Un volet de 2013 qu’il serait toutefois intéressant de conserver : l’élaboration d’une politique nationale de l’architecture et de l’aménagement, afin que les zones d’innovation que le premier ministre propose ne soient pas du même acabit que les parcs industriels monstrueux qui pullulent au Québec. L’Angleterre s’est notamment dotée d’une politique semblable.

Dans son livre, François Legault y allait d’une tirade surprenante (et intéressante) pour un comptable :

« On peut dire que la Grande Bibliothèque de Montréal doit une partie de son succès à son architecture exceptionnelle. Comme quoi l’État ne doit pas se contenter du rôle de donneur d’ouvrage : il doit aussi imposer une vue d’ensemble, des valeurs communes et des critères pour assurer la beauté des bâtiments. »