Le pétrole de la colère : lettre à mes amis de l'Alberta
Politique

Le pétrole de la colère : lettre à mes amis de l’Alberta

Alec Castonguay a sorti sa plus belle plume pour inviter les Albertains à mettre un peu d’eau dans leur vin. Et pour leur parler d’Ottawa, de péréquation, de pipeline et de sirop d’érable.

Chers amis albertains,

À force d’aller vous voir en Alberta, que ce soit pour des reportages, des entrevues avec vos politiciens ou simplement en vacances, j’en suis venu à vous connaître un peu. Peut-être pas assez pour vous appeler « amis », mais à l’ère de Facebook, on a l’amitié facile.

(J’ai néanmoins de vrais amis là-bas. Un bonjour spécial à Carl B., douanier à Calgary, qui a plus de talent pour arrêter les coquins que pour remporter un pool de hockey.)

En politique, amis albertains, vous avez un côté sanguin qu’un Québécois sait apprécier. En fait, j’ai toujours pensé que les Albertains sont les plus québécois de la fédération. Vous êtes émotifs, vos choix ne sont pas toujours logiques, vous vous braquez lorsqu’on vous attaque et vous êtes capables de vous mobiliser rapidement. Et vous vous méfiez presque autant que nous d’Ottawa et de ses grosses paluches. Lorsque le fédéral lorgne les champs de compétence des provinces, comme récemment pour la commission pancanadienne des valeurs mobilières, le Québec peut toujours compter sur l’Alberta pour monter au front avec lui. Parfois, à deux, on réussit même à convaincre le Manitoba de nous suivre.

Je n’ai donc pas été surpris de votre réaction ulcérée aux propos de notre premier ministre François Legault, le 7 décembre dernier, sur « l’énergie sale » que représentent les sables bitumineux. Il n’a pas tort sur le fond, puisque ce pétrole est assez difficile à extraire. Et il a raison de dire que le pipeline Énergie Est ne jouit pas de « l’acceptabilité sociale » nécessaire à sa construction, même si vous le souhaitez fort, fort. Le promoteur, TransCanada, a fait un travail de vente bâclé, et il a ensuite abandonné le projet parce qu’il n’est plus rentable. Même l’Ontario n’en voulait pas. Le Québec fait une cible bien commode.

Je vous accorde toutefois que François Legault a franchement manqué de diplomatie. Erreur de débutant sur la grande scène canadienne. Il aurait dû se douter qu’il mettrait le feu aux poudres, étant donné le contexte politique dans votre coin de pays.

Vous êtes en colère, je le comprends. Les faibles prix du pétrole plombent votre économie. L’or noir est vendu au rabais aux Américains, faute d’avoir des débouchés sur les marchés étrangers qui permettraient d’obtenir un meilleur prix. Vous avez perdu 100 000 emplois dans le secteur de l’énergie depuis trois ans, au point que votre gouvernement souhaite acheter directement 7 000 wagons pour sortir le pétrole par rails.

Et les élections générales qui se tiendront chez vous d’ici la fin mai 2019 n’ont rien pour tempérer l’ardeur du débat public. Ajouter un peu de sauce piquante « Québec » est une recette éprouvée en politique albertaine pour faire lever le gâteau.

Mais l’ampleur de la réaction me surprend un peu, je l’avoue.

Depuis quelques jours, on assiste à un concours particulier en Alberta : c’est à qui fera le plus de remontrances au Québec. De la première ministre néo-démocrate Rachel Notley jusqu’au chef du Parti conservateur Jason Kenney, en passant par l’ancien chef du Wildrose Brian Jean et le maire de Calgary, Naheed Nenshi, tout le monde participe. Il y a même un mouvement de boycottage des produits québécois, avec pour cibles Air Transat, Natrel, Saputo, les petits gâteaux Jos Louis concoctés en Beauce  — c’est Maxime Bernier, « l’Albertain du Québec », qui sera déçu — et même notre bon sirop d’érable ! Vivre sans ce nectar sucré me semble une punition auto-infligée cruelle, mais c’est votre décision après tout.

Je pense toutefois qu’il vous manque quelques informations pour comprendre que le Québec, malgré les paroles de François Legault, n’est pas à l’origine de vos malheurs. Au contraire.

Depuis l’annonce du défunt projet Énergie Est, en août 2013, la carte géopolitique du pétrole s’est transformée au Canada. À l’époque, le Québec n’importait pas une goutte de pétrole de l’Ouest canadien. Rien. Puis, la situation a commencé à changer, visiblement sans que personne vous prévienne. Un peu de pétrole nous est parvenu par train, mais le grand coup est survenu en 2015, lorsque Enbridge a inversé le flux de la ligne 9B, qui relie l’Ontario à l’est de Montréal.

Depuis, notre consommation de pétrole canadien a explosé. En 2017, selon le ministère des Finances du Québec, 47,6 % du pétrole consommé chez nous provenait de l’Alberta. Et ce n’était pas une anomalie. La Chaire de gestion du secteur de l’énergie de HEC Montréal, dans son plus récent bilan, paru il y a quelques jours, montre qu’en juin 2018, 53 % de notre pétrole provenait de l’Ouest.

À ce rythme, c’est 70 millions de barils de pétrole de l’Alberta que le Québec aura engloutis en 2018 — 53 % des 137 millions de barils consommés au total par année. À un prix approximatif moyen de 50 dollars canadiens le baril pour le Western Canadian Select en 2017, cela représente 3,5 milliards de dollars. Pas si mal pour une province qui serait à l’origine de tous les problèmes de l’Alberta. Je sais, François Legault aurait pu commencer par dire ça, mais bon…

Autre chose, amis albertains : vous seriez gentils — et plus factuels — d’arrêter d’affirmer que le Québec s’approvisionne auprès de pays douteux comme l’Arabie saoudite. C’est faux. Pas une goutte de notre pétrole ne provient de ce pays depuis 2006. Et de 1990 à 2006, les quantités étaient marginales (en 2006, c’était moins de 0,5 million de barils). Ça fait 30 ans que l’Arabie saoudite est un grain de sable sur le radar de notre consommation…

Notre plus important fournisseur après l’Alberta, c’est les États-Unis, avec 40 % de nos importations. Il ne reste qu’un maigre 7 % pour l’Algérie et le Royaume-Uni.

Voici un tableau de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie de HEC Montréal, en date du 30 juin 2018.

Je ne vous parle même pas de gaz naturel, dont le Québec importe la presque totalité de sa consommation. En 2017, 40 % de l’approvisionnement venait de l’Ouest canadien et 57 % des États-Unis. Si l’usine de gaz naturel liquéfié voit le jour à Saguenay en 2025, avec sa transformation de 30 100 tonnes par année destinées à l’exportation, vous ne serez que plus heureux, car le gaz viendra entièrement de l’Ouest.

Et de grâce, pas de lamentations sur le programme fédéral de péréquation. L’économiste Pierre Fortin a très bien démontré qu’il n’existe pas de lien entre ce programme, votre solde budgétaire et les services que les Québécois se paient avec leurs taxes et impôts. S’il y a colère à y avoir sur ce front, elle devrait être dirigée vers vos choix politiques.

Le pipeline Énergie Est était mal foutu, celui de Keystone XL est encore retardé aux États-Unis et la Colombie-Britannique ne veut pas de l’élargissement du pipeline Trans Mountain, qu’Ottawa a décidé de nationaliser pour tenter de le faire aboutir. D’ailleurs, Justin Trudeau en prend plein la gueule par ici pour cette décision controversée, alors que pour vous, en Alberta, il n’en fait pas encore assez. C’est dire si la politique énergétique du Canada est compliquée…

Oh, et nous, au Québec, nous aimerions bien vendre nos surplus d’hydroélectricité aux provinces voisines, qui ne sont pas très réceptives pour l’instant.

Et je n’ai même pas abordé la nécessaire diminution de nos gaz à effet de serre au Canada afin d’atteindre les cibles de l’Accord de Paris, seule solution à adopter pour qu’il reste encore une planète dans quelques années. Sinon, comment ferons-nous, chers amis, pour continuer à nous obstiner comme d’habitude sur la péréquation et les pipelines ? Ce serait aussi dommage de s’en priver que de renoncer au sirop d’érable.

J’ai l’impression qu’on en reparlera en 2019. Joyeux Noël et bonne année, les amis.