François Paradis, l'homme qui veut dépoussiérer l'Assemblée nationale
Politique

François Paradis, l’homme qui veut dépoussiérer l’Assemblée nationale

Le nouveau président de l’Assemblée nationale veut changer l’image de l’institution et la rapprocher de la population. Parmi les idées avancées par l’ancien animateur de télévision : rendre publics les comptes de dépenses des députés, opter pour la tolérance quant aux tenues vestimentaires des élus… et même présenter une émission télévisée depuis les corridors du Parlement!

L’élection d’un gouvernement majoritaire caquiste et l’arrivée massive de nouveaux députés est une véritable révolution sur la colline parlementaire, à Québec. Pour la première fois en plus de 40 ans, le visage de la politique québécoise change et l’Assemblée nationale doit s’adapter à cette nouvelle réalité.

Et il y a fort à faire, puisque la réputation de l’Assemblée nationale en a pris pour son rhume sous l’ancienne administration de Jacques Chagnon. Dépenses somptuaires de l’ancien président, manque de transparence dans les comptes publics, budgets secrets des députés… La maison du peuple s’est peu à peu attirée l’image d’un club privé où on ne se refuse rien. Sans compter que l’arrivée de plusieurs députés solidaires est venue secouer les habitudes tranquilles des parlementaires, peu enclins à questionner l’institution.

Le leader parlementaire de Québec solidaire, Gabriel Nadeau-Dubois, avait d’ailleurs donné le ton en conférence de presse tout juste avant le début de la session parlementaire d’automne: «Les homards décortiqués, y faut que ça soit fini, la culture du club privé, y faut que ce soit terminé», disait M. Nadeau-Dubois en référence aux habitudes alimentaires de l’ancien président Chagnon.

«Je ne mange pas de homard décortiqué», répond sèchement son successeur, François Paradis, pour bien illustrer la distance qu’il entend prendre avec l’ancien régime. «Ce que les citoyens réclament et moi le premier, c’est “raisonnable”, lance le nouveau président en entrevue avec L’actualité. On est capable de bouger, d’avancer et d’être raisonnable», croit-il.

D’ailleurs, Gabriel Nadeau-Dubois n’a pas perdu de temps et a déposé un projet de loi qui propose de rendre l’Assemblée nationale redevable de ses actions devant la population. Le projet de loi 191 obligerait le président à «diffuser pour chaque député un rapport des dépenses qu’il a engagées au cours d’un exercice financier sur le site Internet de l’Assemblée nationale».

Là-dessus, François Paradis demeure prudent. «Il faut que je me donne le droit d’aborder ces thèmes avec ceux qui sont parties prenantes de décisions majeures comme celles-là», avance-t-il.

En fait, ces questions doivent d’abord être débattues par les partis représentés au Bureau de l’Assemblée nationale (BAN), sorte de conseil d’administration de l’institution, sur lequel siègent des députés de tous les partis.

Selon nos informations, le précédent gouvernement libéral, qui était majoritaire au BAN, était contre l’ouverture des comptes publics des parlementaires. Mais l’arrivée au pouvoir de la Coalition avenir Québec pourrait changer la donne puisqu’elle détient désormais la majorité des sièges. Sans compter que l’un des représentants du Parti libéral est Gaétan Barrette, plutôt favorable à plus de transparence. «Sur la question des comptes de dépenses et en particulier celle de logement et de déplacement à Québec, si c’était juste moi, je rendrais ça public», assure le député de La Pinière.

Le «show du président»

L’autre défi que se lance François Paradis concerne les communications. Le nouveau président veut créer une petite révolution dans la façon dont le parlement communique avec les citoyens. Et pour y arriver, il compte se servir des équipements techniques déjà en place. «C’est le canal de l’Assemblée nationale, ce sont les caméras du salon bleu, les gens qui sont derrière», explique M. Paradis.

Pas étonnant venant d’un homme qui a travaillé pendant près de 40 ans dans le monde des médias.

«Ça a l’air bizarre à dire, mais je veux qu’on ait des cotes d’écoute. C’est peut-être le reflet du passé, mais on est à l’ère des télé-réalités ; il va falloir qu’on ait de l’image qui bouge et que les gens s’ouvrent les tripes!», lance le nouveau président.

«Je ne sais même pas si c’est faisable, mais je songe à un show du président», avoue celui qui a animé une multitude d’émissions d’affaires publiques à TVA et Radio-Canada, avant de sauter dans l’arène politique en 2014.

«La volonté que j’ai toujours eue, et ça fait 30 ans que je l’ai, c’est de faire quelque chose qui me colle sur le citoyen; qu’il se sente impliqué, qu’on puisse lui parler, qu’on puisse le regarder», explique M. Paradis.

Reste à trouver la forme que prendrait ce «show du président».

Photo : Louis Lacroix

«Une espèce de face-à-face convivial, explique M. Paradis. Le président reçoit des députés, des journalistes. Je m’assois avec eux et on jase. On est à l’ère des médias sociaux, des Twitter à 140 caractères; on peut-tu se regarder dans les yeux pour que je te dise : raconte-moi qui tu es», ajoute M. Paradis tout en promettant une place de choix pour le public.

«Pourquoi le public ne pourrait pas être partie prenante d’une aventure média, dans un canal qui pourrait être repensé et modernisé ? C’est ça la démocratie innovante et efficace ». Le président veut rapprocher le public des élus. « Ce qu’on connait de la présidence, c’est 45 minutes à la période des questions. Mais fondamentalement, la journée est plus longue que ça et il faut permettre aux gens d’en prendre possession», croit-il.

« Je ne sais même pas si c’est faisable,
mais je songe à un show du président »

François Paradis, président de l’Assemblée nationale

Cette volonté d’accentuer la proximité entre le public et les députés, c’est ce qui l’a convaincu d’accepter la présidence de l’Assemblée nationale quelques jours après l’élection de la CAQ, le 1er octobre dernier. François Paradis jure dur comme fer qu’il n’a pas accepté le poste par dépit, alors que plusieurs le voyaient dans le siège d’un ministère lié à la santé.

«Non, pas du tout, lance-t-il sans hésiter. J’ai accepté la présidence parce qu’elle me permet de faire ce que je t’ai dit y a deux minutes. La présidence est le terreau fertile d’un rapprochement avec la population et me donne un défi supplémentaire de faire en sorte que le cynisme récurrent à l’endroit de la profession puisse être inversé. J’y crois». Il admet cependant y avoir bien réfléchi avant d’accepter l’offre du premier ministre.

«Ça n’a pas été sur le coup. J’ai pris un moment de réflexion avec les gens qui m’entourent, des gens de confiance», raconte l’homme derrière la présidence. C’est finalement après en avoir discuté avec sa conjointe des 12 dernières années qu’il a décidé de se lancer.

«Je me suis assis avec Brigitte et je lui ai dit : on arrête tout. Je veux qu’on s’arrête, toi et moi, pour se rendre compte d’où on est rendus, où on va», indique François Paradis. Surtout que les dernières années n’ont pas été de tout repos autant sur le plan professionnel que physique.

Photo : Louis Lacroix

«Je sortais d’un épisode que bien des Québécois vivent au plan de la santé et j’étais ébranlé de ça», admet celui qui a dû combattre un cancer des cordes vocales en 2013. Comme rien n’arrive par hasard, François Paradis venait tout juste d’avoir des nouvelles de son médecin après cinq ans de rémission. «Il m’a dit : François, on tourne la page aujourd’hui. Et là, je me suis dit : l’avenir est devant toi».

La rénovation de l’Assemblée nationale permettra aussi de rapprocher les visiteurs de l’action, dit-il. L’important chantier, entrepris il y a deux ans sur le parterre du parlement, ajoutera un pavillon d’accueil souterrain de 3 800 m2, jumelé à un agrandissement de 1 500 m2 sous la cour intérieure. Des travaux de plus de 60 millions de dollars.

«Il n’y a personne qui va rivaliser nulle part dans le monde avec ce qu’on est en train de créer comme expérience visiteur. J’étais dans un terrain de jeux [quand j’ai visité le chantier]. J’imaginais déjà ce qu’on va pouvoir faire pour que les gens disent: wow, c’est vraiment chez-nous», indique M. Paradis, les yeux pétillants d’impatience.

Débat sur l’habillement de certains députés

Mais la partie la plus visible du travail d’un président consiste à arbitrer les débats, notamment la toujours mouvementée «période de questions et de réponses orales»; un exercice de diplomatie parlementaire délicat où la partisanerie doit être mise de côté. Et la tâche n’est pas mince. Le code de procédures de l’Assemblée nationale comporte plus de 700 pages et des centaines d’articles à apprivoiser.

«Je prends bien des fibres pour faire en sorte que tout se digère facilement!, lance le président en riant. Mais un éléphant, ça se mange une bouchée à la fois.»

Et son baptême du feu n’a pas été de tout repos. Dès la première prise de parole du premier ministre François Legault au Salon bleu, l’opposition a déposé une plainte d’outrage au parlement. Deux jours plus tard, François Paradis a dû sévir contre son propre vice-président, Marc Picard, qui avait tenu un discours partisan à partir du trône.

Sans oublier, bien sûr, le débat sur l’habillement de certains députés de Québec solidaire qui se sont présentés au Parlement vêtus de jeans, t-shirts, avec des Doc Martens aux pieds. Une véritable commotion dans le très conservateur salon bleu.

Pendant que plusieurs députés déchiraient leur chemise sur cette entorse au protocole, le président a opté pour la tolérance et l’ouverture d’esprit. «Notre réglementation à ce sujet est très large. On parle de “tenue de ville contemporaine”. Ça ne veut pas dire la même chose aujourd’hui qu’il y a 100 ans», dit le président qui est ouvert à avoir une discussion à ce sujet.

«Moderniser, mettre au jour ce que nous sommes, ce que nous faisons, ça fait partie des débats sains qui devront être faits», conclut François Paradis.