[Inédit] La défaite du PQ vue par Jean-François Lisée
PolitiqueÉlections 2018

[Inédit] La défaite du PQ vue par Jean-François Lisée

Le PQ avait un plan. Lisée était confiant. Alors, que s’est-il passé ? Jean-François Lisée s’explique.

Je vais bien. Je le dis car vous n’arrêtez pas de me le demander. Vous me posez la question d’un air grave. Celui qu’on adopte à l’endroit d’un proche du défunt. « Comme ça doit être dur », dites-vous. Non, je vais bien. « Ça va être long à vous en remettre. » Non, je vous le jure…

Vous ne me croyez pas. À l’épicerie, certains veulent me dire qu’au moins ce n’est pas leur faute à eux. Ils précisent qu’ils ont voté pour moi, même s’ils n’étaient pas dans ma circonscription. Dans une brasserie, une serveuse m’interroge : « On vous a dit que vous ressemblez à M. Lisée ? » Je réponds : « Oui, mais dois-je le prendre comme une insulte ou un compliment ? » « Un compliment », dit-elle. Je la questionne à mon tour : « Vous avez voté pour lui ? » « Non, mais c’est quelqu’un de bien. » Alors seulement, je révèle ma véritable identité : je suis l’homme qui a conduit le parti de René Lévesque à la plus grave défaite de son histoire.

Comment peut-il aller bien, portant sur ses épaules la responsabilité du désastre ? vous demandez-vous. D’abord parce que mon égo a le dos large, mais pas au point de me permettre de croire que les hauts et les bas de la vie du Parti québécois ne dépendent que de moi. Ensuite parce que, à tout prendre, ça s’est mieux passé que je ne le pensais — j’y reviendrai. À un ami new-yorkais qui me demandait des nouvelles en juillet 2018, je répondais : « La famille est en bonne santé. Politiquement, la mort rôde. »

Vous qui ne suivez l’actualité politique que quelques minutes par jour ne pouvez imaginer la constance avec laquelle le décès des souverainistes est prédit, annoncé, souhaité, même. J’avais déjà joué dans ce film — que dis-je, cette série ! Avant le référendum de 1995, l’écrasement du camp du Oui était tenu pour acquis. Notre quasi-victoire fut une surprise. En 2011, Pauline Marois était donnée pour morte et son parti avec elle. Elle serait première ministre un an plus tard. Mon décès politique avait aussi été annoncé, car j’avais osé dire au sujet de Pierre Karl Péladeau, pendant la course à la direction de 2014, qu’on ne pouvait à la fois être patron de presse et diriger un parti. Deux ans après, j’étais chef du PQ.

Chaque fois, nous avions déjoué la mort. C’est sans doute ce qui rend cette série si intéressante.

Je ne veux pas rendre ce texte lugubre. Ce sera bien malgré moi si certains y trouvent une volonté de régler des comptes. Je cherche à tirer de mon expérience des enseignements qui pourront éclairer le citoyen que vous êtes.

Alignements stratégiques

J’avais pris la direction du PQ, en octobre 2016, en créant la surprise — aucun analyste ne me donnait la moindre chance de gagner — et en cassant une perception. J’avais montré à la base péquiste que je n’étais pas tout à fait le grand fendant qu’elle attendait. Il me semblait vraisemblable d’exporter à l’ensemble de l’électorat ce tour de force. J’étais conscient de mes limites. Je ne suscitais pas, comme René Lévesque, une empathie spontanée. Je n’inspirais pas, comme Jacques Parizeau, le respect dû aux grands hommes. Ne se dégageait pas de moi, comme de Lucien Bouchard, un charisme paternel et sanguin.

Je n’étais pas le seul à avoir des limites. Ni Philippe Couillard ni François Legault ne pouvaient se targuer d’être des Elvis Presley de la politique. Comme l’a dit George Bush père, à qui on reprochait sa froideur : « Ne me comparez pas au bon Dieu, comparez-moi à mon adversaire. »

Mettons tout de suite les choses au point. Entre les élections de 2014 et celles de 2018, trois événements allaient déterminer l’ordre de départ.