Ce n'est pas Jody Wilson-Raybould qui a fait le plus mal à Justin Trudeau
Politique

Ce n’est pas Jody Wilson-Raybould qui a fait le plus mal à Justin Trudeau

L’image de leader du premier ministre est sérieusement touchée, explique Alec Castonguay. Ce qui risque de créer des dommages plus importants, et sur une plus longue période.

« Ceux qui prendront l’épée périront par l’épée », peut-on lire dans la Bible (Matthieu 26:52).

Je ne sais pas pourquoi je cite un verset de la Bible, alors que je ne suis même pas baptisé ! J’ai suivi les cours de morale à l’école. Je n’ai jamais assisté à une messe, même de minuit. En voyage, je visite des églises pour leur architecture.

C’est pourtant l’expression qui m’est venue en tête en pensant à la gestion de la controverse SNC-Lavalin par Justin Trudeau. Je l’adapterais toutefois à sa manière de faire de la politique : « Qui est élu grâce à son image périra par son image. »

Au moment où s’écrivent les derniers paragraphes du feuilleton SNC-Lavalin–Jody Wilson-Raybould, il est trop tôt pour dire si le gouvernement libéral périra aux prochaines élections, le 21 octobre. Sept mois, c’est une éternité en politique.

Mais si la réélection du premier ministre ou la majorité libérale sont aujourd’hui dans la balance, ce n’est pas seulement en raison de la torpille envoyée par son ancienne ministre de la Justice. C’est surtout parce que l’image de leader du premier ministre est sérieusement touchée. Et les dommages risquent d’être plus importants, et sur une plus longue période.

Du début à la fin de cette histoire, Justin Trudeau n’a pas semblé maîtriser la situation, n’a pas été en mesure de prendre les décisions difficiles qu’impose son rôle à la tête du pays et de son parti. Il a été en réaction aux événements, hésitant, esquinté, ballotté tour à tour par la démission de son principal conseiller, puis le témoignage de Jody Wilson-Raybould, et par le départ de Jane Philpott. Enfin, par l’étrange impression que laisse le maintien des deux députées dans le caucus de son parti, malgré les torts qu’elles ont infligés aux chances de réélection de leur formation politique.

Alors que Justin Trudeau tirait son parti vers le haut il y a quelques semaines à peine, cet effet s’est estompé. Selon les données de la maison de sondage Abacus, 44 % des Canadiens avaient une impression positive du chef libéral en décembre dernier. Le 4 mars, c’était 33 %.

Source : Abacus Data

Les intentions de vote sont également parties en vrille, faisant passer les conservateurs en tête dans les intentions de vote à l’échelle du pays. Le Parti libéral du Canada (PLC) est toutefois encore premier au Québec et dans les provinces atlantiques.

Est-ce que le témoignage de Gerald Butts devant le comité de la justice et la conférence de presse de Justin Trudeau peuvent renverser la situation ? Probablement pas. Au mieux, le patient, le PLC, est maintenant stable, mais toujours aux soins intensifs.

Le passage de Gerald Butts devant les caméras du pays a pourtant été convaincant et crédible. Il a creusé plusieurs trous dans la version des événements de Jody Wilson-Raybould, démontrant, à coups de textos, de courriels et d’exemples précis, qu’il est possible d’avoir vécu les mêmes événements de manière complètement différente, sans qu’il y ait eu pour autant d’ingérence politique dans le système de justice.

Par exemple, cette série de dates aide à comprendre le désaccord au gouvernement quant à la marche à suivre :

  • Le 4 septembre 2018, les procureurs fédéraux écartent un accord de réparation avec SNC-Lavalin. Jody Wilson-Raybould est alors en voyage à l’autre bout de la planète, en vacances aux îles Fidji, avec un décalage horaire de 17 heures.
  • Elle revient au travail le 12 septembre.
  • Lors de son témoignage, elle affirme que le 16 septembre, sa décision était prise dans ce dossier : elle n’allait pas examiner d’autres options juridiques. Le procès aurait lieu.
  • Le 17 septembre, Jody Wilson-Raybould dit avoir fait part de cette « décision finale » au premier ministre lors d’une rencontre. Justin Trudeau affirme lui avoir demandé d’y penser de nouveau, ce qu’elle aurait accepté, selon ses dires. C’est la raison pour laquelle son équipe a continué à proposer des options, notamment un avis juridique externe pour éclaircir les voies possibles, puisque la loi qui permet des accords de réparation est nouvelle.

Il est plausible que le premier ministre et son entourage aient jugé que quatre jours, entre son retour au travail et sa prise de décision dans un dossier aussi délicat, mettant en cause des milliers d’emplois, de retraités, de fournisseurs et un siège social majeur au pays, ne soit pas une réflexion suffisante devant le risque pour l’économie canadienne. Et qu’on lui propose alors d’avoir un deuxième avis juridique qui ne soit pas uniquement celui de ses fonctionnaires, qui ont le nez collé dans la vitrine de la cause SNC-Lavalin.

Il est tout aussi plausible que la ministre Jody Wilson-Raybould ait jugé les pressions qui ont suivi « inappropriées », sans toutefois s’en formaliser outre mesure à l’époque, puisqu’elle n’a pas senti le besoin d’en avertir le premier ministre directement… jusqu’au remaniement ministériel de janvier 2019, où elle perd son poste rêvé de ministre de la Justice. Il est possible que cette rétrogradation teinte, comme l’a dit Gerald Butts, son interprétation de l’automne qui venait de passer.

Et ainsi de suite.

N’empêche, tout ceci n’aura qu’un effet marginal dans l’opinion publique, puisque le témoignage de Gerald Butts n’aura pas une incidence aussi importante que celui de l’ancienne ministre. Il n’est pas aussi connu que Jody Wilson-Raybould. Son passage a certainement été moins suivi et décortiqué, d’autant qu’il était plus prévisible.

Et dans l’inévitable casting de cette histoire politique, Gerald Butts joue, avec son ami Justin Trudeau, le rôle du vilain qui a tenté de faire plier la ministre de la Justice, alors que Jody Wilson-Raybould incarne l’héroïne qui a tenu tête aux puissants. La démission du cabinet de Jane Philpott renforce l’image de sa meilleure amie, celle d’une femme de principes. Peu importe les nuances — qui sont nombreuses —, c’est ce que l’électorat retiendra.

L’opinion publique a eu le temps de se cristalliser, puisque l’histoire dure depuis un mois, et que les versions plus étoffées de Butts et Trudeau arrivent à la fin. Il est tard. Beaucoup ont arrêté de lire le récit il y a quelques jours.

Les sorties de Butts et de Trudeau ont au moins le mérite d’offrir une version cohérente de l’histoire autour de laquelle les députés et ministres libéraux peuvent se rallier pour tenter de réparer les pots cassés, et tourner la page.

À cette étape du récit, il est difficile de mettre Jody Wilson-Raybould à la porte du caucus sans en faire une martyre et s’enfoncer davantage dans la crise. Surtout qu’elle quitterait probablement le caucus en compagnie de Jane Philpott. Deux départs, c’est fort de café. À moins que Jody Wilson-Raybould ne joue les trouble-fêtes et relance la controverse dans les prochains jours, il y a de bonnes chances que le caucus, bien que divisé sur son sort, décide de la garder au sein de l’équipe par crainte des conséquences qui pourraient suivre.

Dans toute cette saga, bien des électeurs retiendront que l’ancienne ministre de la Justice a été plus forte que son chef, et qu’elle a gagné le bras de fer entamé lors de la publication du premier article dans le Globe and Mail.

Justin Trudeau sait très bien que son leadership a été touché, autant aux yeux de ses troupes que des électeurs. Lors de sa conférence de presse, jeudi matin, il a insisté pour dire qu’il ne gouverne pas comme son père ou d’autres premiers ministres avant lui, qui auraient probablement été plus « coriaces » en mettant la dissidente à la porte du caucus rapidement, et seraient partis à l’offensive dans les médias dès les premiers jours de la crise. Il a dit préférer « écouter, apprendre et faire preuve de compassion » et laisser place à de « sains débats ».

« Ce qui est clair, c’est qu’il y a différents styles de leadership, a-t-il dit. Certains disent que les leaders les plus efficaces ont une approche agressive : ce n’est pas ma vision. » Il a ajouté : « Une chose centrale dans mon leadership, c’est de créer un environnement où mes ministres, mon caucus et les employés se sentent à l’aise de venir me voir quand ils ont des inquiétudes. Je m’attends à ce qu’ils le fassent. Mme Wilson-Raybould n’est pas venue me voir, et j’aurais souhaité qu’elle le fasse. »

Et la suite ?

Ce n’est toutefois pas la première fois que Justin Trudeau se retrouve plombé par son image et son style de leadership au cours de son mandat. Il y a un an exactement, il vivait les contrecoups de son désastreux voyage en Inde avec ses multiples costumes folkloriques. Les intentions de vote et sa cote personnelle en avaient souffert.

Et pourtant, il a remonté la pente, au point de revenir en tête des intentions de vote à l’été. Comment ? En l’espace de deux semaines, de la dernière semaine de mai à la première de juin 2018, le premier ministre a nationalisé le pipeline Trans Mountain, répliqué aux tarifs américains sur l’acier et l’aluminium et tenu tête à Donald Trump au G7 de Charlevoix.

Tous les Canadiens n’étaient pas d’accord avec ses décisions, mais Justin Trudeau a pris des décisions. Il a eu l’air d’un leader fort, qui accepte de courir des risques et qui explique ses choix clairement aux Canadiens. C’est généralement ce à quoi la population s’attend, même lorsqu’elle est en désaccord. Elle s’attend à ce que le premier ministre joue son rôle. Dans la crise à propos de SNC-Lavalin, ce n’est pas l’impression qu’elle en garde.

Est-ce que Justin Trudeau peut refaire le coup et se remettre sur les rails ? Ça reste à voir. La politique étant l’art de saisir les occasions imprévues, tout dépendra de ce qu’il y aura sur son chemin. Il a encore un budget à déposer, le 19 mars, et les tarifs américains sur l’acier et l’aluminium pourraient être levés sous peu, ce qui serait une bonne nouvelle. Il devra garder à l’œil la querelle avec la Chine.

Sans oublier les adversaires devant lui aux prochaines élections. En matière d’éthique, Justin Trudeau ne sera pas comparé au bon Dieu (pour reprendre mes références bibliques…) ou à la perfection, qui n’est pas de ce monde. Il sera comparé à ceux qu’il affronte.

Dans un récent sondage Nanos mené après le témoignage percutant de Jody Wilson-Raybould, un volet m’a frappé. Le sondeur a demandé aux Canadiens quel était le parti qui serait le plus éthique parmi ceux qui ont une chance de former le gouvernement, soit le PLC et le Parti conservateur (PCC).

Réponse : 34 % des Canadiens estiment que le PCC, s’il était au pouvoir, serait le plus éthique, alors que… 34 % jugent que c’est le PLC, pourtant au cœur de la tourmente. Les libéraux sont perçus comme ayant le plus d’éthique dans toutes les provinces importantes lors des élections à venir, soit celles où il y a le plus de sièges en jeu. Les conservateurs dominaient seulement dans les Prairies (même s’il faut faire attention à la marge d’erreur avec les sous-échantillons plus petits).

Source : Nanos

La leçon ? Le chef conservateur Andrew Scheer a encore du pain sur la planche pour convaincre et rassurer, et la controverse SNC-Lavalin ne sera peut-être pas suffisante pour couler Justin Trudeau dans sept mois.

Le bateau libéral est peut-être encore à flot, mais le capitaine sort visiblement amoché de la tempête. Lorsque Nanos a demandé aux Canadiens la cote d’éthique des chefs, Justin Trudeau a récolté 12 %, loin derrière Elizabeth May (29 %) et Andrew Scheer (21 %). Le pauvre Jagmeet Singh, qui n’a pourtant rien fait de mal, récoltait à peine 7 %…

En politique, l’image du chef, le leadership, est une grande variable de l’équation électorale. Personne n’est mieux placé pour le savoir que Justin Trudeau. Et pour mesurer les dommages.