Le Québec vote-t-il si différemment du reste du Canada ?
PolitiqueFédérales 2019

Le Québec vote-t-il si différemment du reste du Canada ?

Au cœur de la saga autour de SNC-Lavalin, de nombreuses maisons de sondage ont tâté le pouls des Canadiens dans les dernières semaines. Philippe J. Fournier analyse les intentions de vote d’un océan à l’autre, en s’arrêtant plus longuement sur le vote des Québécois.

Avec la saga autour du sort de SNC-Lavalin et des pressions alléguées par l’entourage du premier ministre Trudeau sur Jody Wilson-Raybould afin que celle-ci accorde à l’entreprise montréalaise un accord de réparation, de nombreuses maisons de sondage ont tâté le pouls des Canadiens dans les dernières semaines.

Résultat ? Autant la réélection des libéraux semblait inévitable à la fin de l’automne 2018 (les projections accordaient au PLC jusqu’à 200 sièges et plus), autant le capital de sympathie dont jouissait le premier ministre semble s’être envolé.

Cinq nouveaux sondages ont été publiés dans la dernière semaine par cinq maisons différentes. Nous ajoutons donc ces données au modèle fédéral Qc125 :

Voici les sondages fédéraux depuis décembre 2018 :

La liste complète des sondages se trouve sur cette page.

Projection du vote populaire

Profitant de la glissade des libéraux pour une cinquième semaine consécutive, le Parti conservateur du Canada conserve sa première place dans la projection du vote populaire, avec un soutien moyen de 35,2 %. Toutefois, prudence : bien que deux sondages récents accordent au PCC 40 % ou plus (Ipsos et Forum), lorsqu’on considère la moyenne des sondages, le PCC se trouve en tête d’abord parce que les libéraux ont perdu des plumes dans les dernières semaines, et non parce qu’il y a eu une hausse marquée des appuis au PCC.
Le Parti libéral du Canada glisse de 1,1 point cette semaine et tombe à une moyenne de 32,9 % sur la scène fédérale. D’ailleurs, le PLC recule dans toutes les régions du pays (oui, même au Québec), à l’exception de la Colombie-Britannique. Son avance dans les provinces de l’Atlantique s’est considérablement réduite, il tire maintenant de l’arrière en Ontario et n’est projeté en tête que dans une poignée de sièges dans les Prairies (notamment à Winnipeg).

Voici les projections du vote populaire avec les intervalles de confiance de 95 %. Nous remarquons d’ailleurs que ces intervalles se sont élargis cette semaine, car les derniers sondages montrent des fluctuations importantes.

Projection de sièges

Le Parti conservateur du Canada grimpe de nouveau cette semaine dans la projection de sièges et remporte en moyenne 155 sièges, soit seulement 15 de moins que le seuil de la majorité de 170 sièges.

De son côté, le Parti libéral du Canada remporte en moyenne 141 sièges, une chute de près de 60 sièges projetés depuis l’automne dernier. Certes, les intervalles de confiance du PLC et du PCC se croisent considérablement, mais nous verrons plus bas que le PCC possède maintenant de meilleures probabilités de victoire que le PLC, selon les chiffres actuels.

Profitant de la glissade des libéraux, le Nouveau Parti démocratique grimpe quelque peu cette semaine de 18 à 25 sièges en moyenne.

Au Québec, le Bloc québécois d’Yves-François Blanchet semble en position de conserver ses acquis (10 sièges actuellement) et peut-être même de faire des gains modestes. Il remporte en moyenne 14 sièges, selon cette projection.

Finalement, le Parti vert du Canada remporte en moyenne 3 sièges (tous dans l’île de Vancouver, en Colombie-Britannique) et le Parti populaire du Canada est seulement favori dans la circonscription de Beauce, celle du chef Maxime Bernier.

Probabilités de victoire

Selon les chiffres actuels, le Parti conservateur du Canada remporte le plus grand nombre de sièges dans 60 % des 250 000 simulations, et remporte même une majorité dans 29 % de ces simulations.


Le Parti libéral du Canada est toujours dans la course. En effet, même en considérant les baisses significatives de ses appuis dans les dernières semaines, il parvient tout de même à remporter le plus grand nombre de sièges dans 39 % des simulations.

Finalement, il y a une égalité entre le PCC et le PLC dans 0,7 % des simulations.

Et le Québec ?

Voici la projection du vote populaire en ne considérant que les 78 circonscriptions fédérales québécoises :

[Cliquez sur l’image pour les intervalles de confiance.]

Certes, le PLC demeure en tête avec une avance moyenne de 14 points sur son plus proche rival, mais les habitués de ces projections remarqueront aussitôt que l’avance du PLC a considérablement fondu dans les dernières semaines. En janvier, l’avance du PLC était de plus de 22 points !

Et cet écart réduit entre le PLC et ses rivaux se reflète aussi dans la projection de sièges. Au début de 2019, le PLC était projeté à près de 60 sièges au Québec. Voici la projection actuelle de sièges au Québec :

[Cliquez sur l’image pour les intervalles de confiance.]

Avec les chiffres actuels, le PLC remporte en moyenne 48 sièges au Québec (ce serait tout de même le plus grand total d’un parti autre que le Bloc depuis les progressistes-conservateurs de Brian Mulroney, en 1988). Les conservateurs et le Bloc pourraient enregistrer des gains modestes. Le NPD serait presque effacé de la province.

Comparons le Québec et le ROC

Mais somme toute, le Québec vote-t-il si différemment du reste du Canada (ROC) ? Voici la projection du vote populaire du ROC (260 circonscriptions) :
Nous remarquons que, dans le ROC, les conservateurs possèdent une avance moyenne d’environ sept points. Cela peut certes sembler considérable, mais, en guise de comparaison, soustrayons les intentions de vote du ROC à celles du Québec :

Que remarquons-nous ?

  • Le Parti libéral du Canada reçoit un soutien au Québec supérieur de seulement 2,3 points à celui constaté dans le ROC. Cet écart est marginal et bien en deçà de l’incertitude des sondages et projections. Bien qu’il soit vrai que le PLC est en avance sur ses rivaux au Québec, il n’est pas, en proportion, beaucoup plus populaire au Québec que dans le ROC.
  • Aux élections de 2011 et de 2015, le NPD avait reçu (en proportion) des appuis plus forts au Québec que dans le ROC, mais il semble bien que cela ne soit plus le cas. Le NPD reçoit 4,2 points de moins au Québec que dans le ROC, selon les derniers chiffres.
  • Le Parti conservateur du Canada reçoit beaucoup moins d’appuis au Québec que dans le ROC, avec un écart considérable de 17,3 points.
  • Et bien sûr, la grande différence entre les intentions de vote au Québec et dans le ROC demeure la présence d’un parti unique au Québec, le Bloc québécois.

En étudiant le graphique ci-dessus, nous pouvons remarquer que, en joignant les appuis au PCC et au BQ, les intentions de vote au Québec seraient plutôt similaires à celles au Canada !

Toutefois, la présence du Bloc québécois permet d’atteindre plusieurs types d’électeurs : 1) évidemment, les souverainistes québécois, 2) les électeurs qui exercent un vote de protestation (le vote None of the above), et aussi 3) des électeurs « anti-libéraux ». C’est d’ailleurs de cette façon que Brian Mulroney avait balayé le Québec en 1984 (58 sièges sur 75) et 1988 (63 sièges sur 75) : il avait convaincu les électeurs nationalistes québécois de se joindre aux conservateurs de l’ouest du pays dans une nouvelle coalition. Réunie, cette coalition a mené Mulroney à deux mandats majoritaires écrasants… jusqu’à son éclatement, à l’élection de 1993, où plus de 100 députés ont été élus sous les bannières du Bloc québécois et du Parti réformiste.

Peut-être une question de sondage devrait-elle être demandée aux électeurs du ROC : combien d’entre eux voteraient pour un parti qui ne défendrait que les intérêts de leur province, comme c’est le cas pour une fraction de l’électorat québécois ?

Un Bloc ontarien ? Un Bloc albertain ?

Chers sondeurs, j’espère que vous en prenez note.