À la recherche de la « question de l’urne »

Qu’est-ce qui vous fera sortir voter ? Un parti, un chef ou l’un des multiples enjeux abordés lors des débats ? Quelle sera la question dominante de l’élection ? La réponse n’est pas évidente.

Christian Blais pour L'actualité

Deux questions apparaissent majeures quand on couvre une campagne électorale ou qu’on y est impliqué : qui a gagné le débat des chefs, et quelle est la « question de l’urne », l’enjeu clé du scrutin — celui qui, le jour du vote, fera pencher la balance en faveur d’un parti ou d’un autre.

En ce qui concerne les débats, leur incidence est moins grande qu’on ne le croit, comme le rappelait mardi Karl Bélanger, qui en a préparé plusieurs.

La « question de l’urne » relève du même mythe, particulièrement au niveau fédéral : trouver l’enjeu qui allumera l’électorat d’un océan à l’autre, c’est exceptionnel. Ça s’est vu, mais rarement.

Il en a été ainsi de l’élection de 1988 qui portait sur l’accord de libre-échange avec les États-Unis, alors tout juste signé par le premier ministre conservateur Brian Mulroney (et que, en dépit de leurs dénonciations, les libéraux ont respecté quand ils sont revenus au pouvoir en 1993).

Les élections de 2004 sont aussi un repère. On était alors en pleine commission Gomery qui devait faire la lumière sur le scandale des commandites mettant en cause les libéraux de Jean Chrétien, accusés d’avoir abusé des fonds publics pour contrecarrer le projet souverainiste. Ce n’était pas une « question de l’urne », mais ça avait de quoi colorer un contexte électoral ! D’ailleurs, il en a résulté 54 sièges pour le Bloc québécois, qui a mis à jour le scandale, contre les 38 qu’il avait obtenus à l’élection précédente. Et le gouvernement libéral de Paul Martin s’est retrouvé minoritaire. 

Deux ans plus tard, quand le gouvernement Martin est tombé, les révélations de la commission Gomery ont à nouveau servi de toile de fond à la campagne. Les libéraux se sont donc fait montrer la sortie pour laisser place à un gouvernement minoritaire conservateur qui a mis pour la première fois Stephen Harper au pouvoir.

Quels autres facteurs peuvent influencer une élection ? Voyons ce qui domine.

L’usure du pouvoir, qui donne envie de changer de chef à la tête du pays. C’est ainsi qu’en 2015, Justin Trudeau a délogé Stephen Harper, qui était depuis neuf ans premier ministre.

Des enjeux régionaux, comme la réforme de l’assurance-emploi qui a fait perdre presque tous ses sièges au Parti libéral dans les provinces de l’Atlantique lors de la campagne de 1997. Ce qui n’a pas empêché la réélection du gouvernement de Jean Chrétien, à nouveau majoritaire.

Un élan pour un chef sympathique, comme on l’a vu avec la vague orange de 2011 où, grâce à Jack Layton et à sa popularité au Québec, les néo-démocrates ont formé pour la première fois l’opposition officielle aux Communes.

Sinon, c’est plutôt le fouillis.

Bien sûr, les chefs cherchent à imposer « leur » question, mais les enjeux qui font les manchettes une fois la campagne enclenchée n’y correspondent pas souvent. L’élection de 2019 en fut une belle illustration. 

En juin, le premier ministre Justin Trudeau avait annoncé que l’environnement serait sa « question de l’urne » pour la campagne qui serait déclenchée à l’automne — en respect de la loi prévoyant des élections à date fixe pour un gouvernement majoritaire. Yves-François Blanchet, nouveau chef du Bloc québécois, avait renchéri, misant lui aussi sur le thème environnemental, et spécifiant par ailleurs que la laïcité ne serait pas son cheval de bataille.

Que s’est-il passé ? Vu la loi adoptée au Québec, on parlera finalement beaucoup, beaucoup de laïcité dans cette campagne — particulièrement au débat des chefs en anglais. L’avortement sera aussi un thème âprement discuté. Et le déficit fédéral sera au cœur de l’affrontement entre les deux grands partis.

Mais l’environnement ? Il sera bien moins présent dans le discours des chefs que ce qui avait été envisagé. Pourtant, le sujet préoccupait déjà fortement les électeurs quand on retourne voir les reportages d’il y a deux ans.

Cette année, c’est encore plus confus.

Justin Trudeau dit avoir déclenché cette campagne électorale pour mieux gérer la pandémie de COVID-19, ce qui inclut la mise au pas des non-vaccinés. On cherche encore ce qui l’empêchait d’agir.

Avec les autres chefs, on va d’un enjeu à l’autre sans qu’une ligne nette se dessine.

De leur côté, les maires et mairesses des grandes villes du Québec martèlent la nécessité pour le fédéral de s’attaquer au contrôle des armes à feu. Une affaire sérieuse, que les adversaires des conservateurs exploitent avec bonheur ces jours-ci, vu les engagements contradictoires et embrouillés du chef Erin O’Toole. Mais ce n’est pas un tournant de campagne.

François Legault, lui, fait une obsession des transferts en santé, il l’a encore souligné en point de presse mardi. Il a même déjà guidé les Québécois vers un vote pour les conservateurs afin d’obtenir sans condition de l’argent du fédéral. Sans conteste, c’est sa « question de l’urne ». Mais la popularité qu’il a gagnée en faisant face au coronavirus a-t-elle une influence sur l’électorat québécois quand il s’agit d’autres enjeux ? Rien n’est moins sûr.

Pendant ce temps, les électeurs et les électrices, qu’ils se manifestent par vox pop, interviews, baromètres ou sondages, disent se soucier de quoi ? D’environnement et de logement. Tous les partis prévoient des mesures en ce sens dans leurs programmes, mais n’en font pas des points dominants. 

On se retrouve donc avec des préoccupations majeures, structurantes pour la société de demain, qui se perdent dans le brouhaha des controverses et des sujets du jour oubliés le lendemain. On le constatera à nouveau avec les débats de cette semaine.

Et ça ne résoudra pas le mystère : qu’est-ce qui vient vraiment chercher l’adhésion des électeurs et des électrices une fois que ceux-ci sont dans l’isoloir ?

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