À la table des stratèges : comment recadrer une campagne qui va mal ?

Les anciens stratèges Dominic Vallières, Karl Bélanger, Mylène Dupéré et Carl Vallée se sont assis avec Alec Castonguay afin de discuter des surprises de ce début de campagne et des partis qui vont bien ou mal depuis quelques jours.

La clé d’une bonne campagne électorale, c’est la capacité d’un chef et de son équipe à réagir aux imprévus. Une course qui se déroule sans obstacle, c’est presque impossible. L’efficacité d’un parti pour remettre le couvercle sur la marmite d’une controverse ou profiter des bourdes de ses adversaires fait une grosse différence. Bien répondre aux surprises devient déterminant.

Je me suis rendu à la table de mes quatre stratèges pour parler des surprises de ce début de campagne et des partis qui vont bien ou mal depuis quelques jours.

Avant de plonger, je rappelle que Dominic Vallières a travaillé avec cinq chefs souverainistes ; Karl Bélanger a été conseiller et confident de Jack Layton et Thomas Mulcair ; Mylène Dupéré a travaillé avec Justin Trudeau ; et Carl Vallée a été l’ombre et le conseiller de Stephen Harper pendant des années. Leurs biographies se retrouvent à la fin de l’article.

Alec Castonguay : Qu’est-ce qui vous a le plus surpris depuis le début de la campagne ?

Dominic Vallières : Le rôle que joue le gouvernement du Québec. Nous sommes loin du fédéralisme de correspondance des dernières années, alors que Québec dressait une liste, l’envoyait à Ottawa, et recevait poliment les chefs des partis qui disaient (tout aussi poliment) non et s’en satisfaisait.

Karl Bélanger : Je ne pensais pas que la loi 21 allait monopoliser l’attention en début de la campagne ni que je verrais François Legault sortir aussi fort rapidement. Toute la question identitaire est un enjeu explosif qui rend les partis nerveux. Ils marchent tous sur des œufs, sauf le Bloc québécois. En fin de semaine, Luc Fortin, de la maison de sondage Mainstreet, affirmait que cet enjeu de la laïcité avait fait chuter l’avance libérale de plus de la moitié au Québec depuis le début de la campagne ! Les autres sondages n’ayant pas noté cette tendance, Justin Trudeau doit pousser un soupir de soulagement et souhaiter qu’on ait évacué la question.

Mylène Dupéré : Je dirais la volatilité dans les intentions de vote. Dans un sondage Abacus terminé la journée avant le déclenchement des élections, 42 % des personnes sondées ont indiqué qu’il était probable qu’ils changent leur intention de vote. Le sondage montre que 56 % des sympathisants du Parti vert pourraient encore changer d’idée. C’est 52 % pour les électeurs du NPD. Les intentions de vote des verts iraient vers le Nouveau parti démocratique (NPD) dans une proportion de 30 % alors que ceux du NPD iraient aux libéraux dans une proportion de 42 %. C’est assez étonnant de voir que vraiment rien n’est joué et que les électeurs attendent vraiment la campagne électorale avant de prendre une décision.

Carl Vallée : Je suis surpris que la campagne n’ait pas encore levé. Je ne sens pas la population intéressée et il n’y a pas encore d’enjeu qui définit clairement la campagne. La fameuse « question de l’urne » ne s’est pas encore imposée. Le fait qu’on parle beaucoup du passé des candidats est un indice d’un débat amorphe sur la substance des promesses électorales.

Comment expliquer ce phénomène ? J’ai l’impression qu’il s’explique en partie par les élections à date fixe. Autrefois, les gouvernements déclenchaient les élections au moment de leur choix. Ils avaient ainsi le luxe de choisir le moment qui leur serait le plus favorable, tout en ayant le pouvoir d’imposer un enjeu de campagne. Pensez « aux deux mains sur le volant », la ligne de Jean Charest, alors minoritaire, pour justifier le déclenchement d’élections en 2008 en pleine crise financière. Pensez également aux élections fédérales de 1988 qui portaient presque exclusivement sur le libre-échange.

La campagne actuelle n’a pas encore trouvé son rythme. Pourtant, nous avons devant nous un premier ministre qui a contrevenu à la Loi sur les conflits d’intérêts à deux reprises pendant son mandat et la GRC se penche actuellement sur de possibles entraves à la justice dans l’affaire SNC-Lavalin. Est-ce que Justin Trudeau, l’homme aux licornes et aux arcs-en-ciel qui allait faire de la politique autrement, comble les attentes qu’il a lui-même établies en 2015 ? Il me semble que les cinq (!) partis d’opposition peuvent faire un bout de chemin avec ça.

A.C : Qui a le meilleur début de campagne ?

Dominic Vallières : Jagmeet Singh. Pas d’attente, pas de problème ! Ça n’efface pas l’ardoise, puisqu’il tire toujours de la patte au niveau des candidatures, du financement et de l’armature générale de campagne électorale, mais il a réussi à camper le NPD à gauche, ce qui devait être son objectif numéro 1.

Karl Bélanger : La performance de Jagmeet Singh en étonne plusieurs. Il a d’ailleurs gagné le débat Macleans/Citytv. Quand les attentes sont basses, c’est plus facile. Il semble très à l’aise dans l’arène électorale. Mention honorable à Maxime Bernier, qui a réussi à faire changer la décision de la Commission des débats : de l’or en barre pour lui !

Mylène Dupéré : Justin Trudeau a été le plus constant au cours de la première semaine. Ses événements sont sans anicroche, les images qui en ressortent sont léchées, il est entouré de gens. Il ne s’est pas laissé déconcentrer sur des sujets comme l’aide médicale à mourir, qui s’est présentée dans la campagne par la voie des tribunaux. Il a donné une réponse honnête et responsable au sujet du projet de loi 21. Tu me diras Alec que la chanson mal traduite ce n’était pas fort fort, et tu as bien raison, mais le parti a rapidement répondu qu’une autre chanson serait produite. Reste à voir si cela se réalisera, mais pour l’instant la situation est bien maîtrisée.

Carl Vallée : Le NPD. Il faut dire que les attentes étaient très basses, mais Jagmeet Singh les surpasse. Avec les moyens du bord, son équipe de campagne a réussi à créer des visuels intéressants qui marquent l’imaginaire. M. Singh s’avère également avoir une personnalité qui se prête bien à la dynamique très people d’une campagne, il est avenant.

A.C : Qui a le moins bon début de campagne ?

Dominic Vallières : Elizabeth May. Pour parler en termes de tennis, elle commet plusieurs fautes non provoquées. Sur l’avortement, sur la partition du Canada, sur Pierre Nantel, sur les candidats qui doivent se retirer parce que la vérification d’antécédents a été bâclée… Lorsqu’elle s’est mise à expliquer la distinction entre un souverainiste et un séparatiste à la CBC, j’ai tweeté que certaines mouches avaient mal au cul. On peut écrire cul dans L’actualité ?

A.C : Seulement toi et pas trop souvent s’il-vous-plaît !

Dominic Vallière : OK ! Bref, en politique, when you’re explaining, you’re losing. Elizabeth May s’est trop longuement expliquée lors de cette première semaine.

Karl Bélanger : Le Parti conservateur se fait donner une leçon par le « bunker électoral » libéral. Chaque jour, Andrew Scheer est pris avec une déclaration controversée d’un de ses candidats, quand ce n’est pas l’une des siennes !

Mylène Dupéré : Elizabeth May. Sa maîtrise des dossiers n’est pas à point. Elle connaît bien les dossiers environnementaux, mais ses commentaires sur d’autres dossiers laissent voir certaines lacunes. Je pense à la réponse qu’elle a donnée en entrevue au sujet de Pierre Nantel lorsqu’elle s’est empêtrée en tentant d’expliquer que celui-ci n’était pas un séparatiste, mais plutôt un souverainiste. Cela nous ramenait soudainement à l’époque d’Elvis Gratton ! Alors que tous les regards sont rivés sur elle, elle ne peut pas se permettre de faire des erreurs comme celle-ci.

Carl Vallée : Elizabeth May. Sa formation politique, le Parti vert, possède une marque de commerce très forte. Vous l’avez sûrement constaté au cours des dernières années, tous les politiciens se battent pour se montrer plus « verts » que les autres. L’environnement est un thème très à la mode. Et bien, imaginez quand le mot « vert » apparaît dans le nom de votre parti ! N’empêche, ce parti est mûr pour une importante percée. Pour ce faire, il faudra arrêter les déclarations ridicules. Ne prenons pas les Canadiens pour des cons.

A.C : Si vous étiez dans la caravane du chef dont le début de campagne est difficile, vous lui donneriez quels conseils pour se remettre d’aplomb ?

Dominic Vallières : De revenir à son jeu de base. Elizabeth May est une parlementaire crédible, élue depuis 2011, et qui porte sans relâche le même message. Elle était verte avant que ce soit cool. Pour être entendue, elle doit toujours marteler le même message, sinon l’indifférence médiatique et (pire !) celle des électeurs la guette. La pire chose qu’un chef de parti peut entendre le soir dans les bulletins de nouvelles, c’est, à la toute fin du segment sur la campagne : « Pour sa part, la chef du Parti vert faisait campagne dans l’ouest du pays. » Rien sur l’annonce, pas d’images, bref, une note de bas de page.

Karl Bélanger : Il faut passer à l’offensive du côté conservateur. À quand une conférence de presse devant les bureaux de SNC-Lavalin ? C’est le dossier qui a fait le plus mal à Justin Trudeau, et de loin. Il faut remettre ça à l’avant-plan, et vite!

Mylène Dupéré : Je proposerais à Elizabeth May de prendre le temps de bien saisir les nuances de certains dossiers. Je discuterais à l’avance avec elle des réponses qu’elle souhaite donner de manière à étudier l’impact de ses réponses. Elle doit maîtriser les réponses sans sonner comme une cassette, mais en s’assurant d’être bien préparée.

Carl Vallée : Avec le momentum du Parti vert dans les sondages avant le début de la campagne, on peut s’attendre à ce que ce parti ait attiré des candidats de qualité. Ces candidats doivent être rapidement mis de l’avant pour faire la démonstration que le PVC n’est pas le parti d’une seule femme. Ces derniers doivent être envoyés au front pour faire des entrevues et les annonces. Il est temps de faire passer l’équipe avant la chef.

A.C : Plusieurs candidats ont été épinglés pour leurs propos passés désobligeants sur les francophones, sur les immigrants, sur les juifs ou sur les homosexuels. Certains ont été mis à la porte, d’autres sont encore candidats. Est-ce que c’est un réel problème pour une campagne ou si les gens y portent peu attention ?

Dominic Vallières : Ça peut faire dérailler une campagne s’il y a répétition. Si l’on ne peut pas gérer son processus de sélection des candidats, comment peut-on aspirer à gérer le pays ? Je suis franchement surpris qu’avec une élection à date fixe, on n’ait pas commencé le processus de sélection des candidats plus tôt pour se donner de la marge de manœuvre pour réagir à de mauvaises surprises. C’est beaucoup moins dommageable de remplacer un candidat au début du mois de juillet qu’en pleine campagne. Les élections à date fixe devraient forcer les partis à revoir leurs procédures pour s’adapter au nouveau calendrier. Ça n’a manifestement pas été fait.

Karl Bélanger : Les gens y portent peu attention, car chaque parti a son lot de problèmes du genre, mais les médias, oui ! C’est le réel problème, car ça peut faire déraper le message du chef pour la journée. Pour un parti, ça veut dire beaucoup d’argent gaspillé, beaucoup d’efforts consacrés à une annonce qui passe dans le beurre, en plus de miner le moral des troupes et de laisser une impression générale négative à la population.

Mylène Dupéré : C’est un réel problème. Garder un candidat dans ses rangs qui a tenu des propos disgracieux, cela veut implicitement dire qu’on y adhère. C’est aussi accepter que tous les jours le chef risque de se faire questionner sur cet enjeu. C’est un risque très élevé que le message du chef aux électeurs soit complètement obstrué. Ce qui veut dire une journée perdue. Andrew Scheer prend le pari que des excuses seront suffisantes pour faire oublier ces histoires. C’est peut-être suffisant, surtout si le candidat s’excuse pour ses propos.

Carl Vallée : Les campagnes électorales, au cours des dernières décennies, se sont « présidentialisées ». J’entends par là que l’attention médiatique est presque entièrement consacrée aux chefs des partis. Très rares sont les électeurs qui font leur choix en fonction de leur candidat local (on parle d’environ 5 %).

Cela dit, ce genre de dérapage est tannant pour lesdits chefs de partis, parce que ça vient gâcher une ou des journées de campagne. Chaque jour, les partis font une annonce. Ils souhaitent que cette annonce soit reprise de manière exhaustive par les médias et qu’elle pénètre l’opinion publique. Il s’agit d’une opération impossible si vous passez votre temps à défendre des candidats au passé problématique. De ce point de vue, il s’agit en effet d’un réel problème pour une campagne.

Le seuil de tolérance des chefs peut parfois paraître surprenant. Par exemple, cet été, le Bloc québécois a investi André Parizeau comme candidat dans Ahuntsic-Cartierville. M. Parizeau était jusqu’à tout récemment chef du Parti communiste du Québec. Vous savez, le communisme, cette idéologie d’extrême gauche qui a causé la mort de dizaines de millions d’innocents au cours du XXe siècle et qui continue à faire des ravages au Venezuela?  Et bien, André Parizeau n’a eu qu’à se « dissocier » publiquement de son passé, pourtant très récent, pour satisfaire Yves-François Blanchet. Il semble que cela n’ait aucunement affecté les intentions de vote du Bloc québécois. Eh bien. 🤷🏻‍♂️.

A.C : Qu’allez-vous surveiller dans les prochains jours ?

Dominic Vallières : La campagne va se concentrer sur des enjeux. Les libéraux ont joué à l’attaque et placé Andrew Scheer dans l’embarras durant la première semaine, avant que ne survienne le terrible « main haute-gate ». Pour ne pas saturer les électeurs d’ondes négatives et pour pouvoir utiliser les diverses promesses électorales en débat, les partis ont intérêt à mettre de l’avant des idées d’ici la fin du mois.

Karl Bélanger : Je me demande si les conservateurs vont élever leur jeu d’un cran. Pour l’instant, Justin Trudeau mène une campagne de meneur : il évite les débats, il a passé le week-end dernier à ignorer les journalistes et il s’en tient à ses lignes préparées à l’avance sur les dossiers chauds. Pendant ce temps, Andrew Scheer est sur la défensive. Est-ce que les conservateurs pourront ajuster le tir ? Les annonces des conservateurs, qui visent l’électeur-consommateur, semblent faire mouche. C’est normal, plusieurs de ces mesures étaient très populaires pendant le règne de Stephen Harper. Mais tant que les libéraux seront en mesure de mettre du sable dans l’engrenage bleu, le message ne passera pas comme il le devrait.

Mylène Dupéré : Je vais suivre la réaction des Québécois à l’entrevue d’Andrew Scheer lors de l’émission de Patrice Roy au sujet de son corridor énergétique et la construction possible d’un oléoduc au Québec.

Carl Vallée : Même si la question de l’urne au Canada ne s’est pas encore imposée, je me demande si celle au Québec n’est pas en train de faire son petit bout de chemin : la laïcité québécoise. Le premier ministre du Québec a senti le besoin d’interpeller les chefs fédéraux à ce sujet à deux reprises. Entendons-nous sur une chose : aucun chef fédéral n’a le luxe d’ignorer François Legault, au sommet de sa popularité. Ses interventions pourraient s’avérer être de véritables « passes sur la palette » pour le Parti conservateur et le Bloc québécois, puisque Justin Trudeau est en porte-à-faux avec les valeurs québécoises sur cette question. Tout porte à croire que ce dernier contestera activement la loi 21 devant les tribunaux s’il est réélu. Est-ce que le BQ et le PCC pourront en prendre avantage ? D’une part, le Bloc dira qu’il est le seul parti fédéral ouvertement en faveur de la laïcité. D’autre part, le Parti conservateur pourra dire qu’il est le seul parti pouvant empêcher une contestation judiciaire du gouvernement fédéral à l’égard de la loi 21 puisqu’il s’agit d’une décision qui n’a rien à voir avec la composition du Parlement. Je vais donc surveiller si Blanchet et Scheer seront en mesure de faire bouger l’aiguille des sondages au Québec, considérant que les libéraux demeurent en tête malgré cet épineux enjeu.

Dominic Vallières a œuvré dans l’opposition et au gouvernement pour cinq chefs indépendantistes au Québec. Depuis 2011, il a été tour à tour rédacteur de discours, attaché de presse, directeur des communications, porte-parole national puis stratège. Il intervient chaque semaine à la télé et à la radio et commente aussi la politique dans son auto ou sa cuisine. Vous pouvez aussi l’apercevoir au parc, avec son fils.

Karl Bélanger a travaillé pendant près de 20 ans sur la colline parlementaire à Ottawa, notamment à titre d’attaché de presse francophone d’Alexa McDonough, d’attaché de presse principal de Jack Layton et de secrétaire principal de Thomas Mulcair. Il a ensuite agi comme directeur national du NPD avant de mettre fin à sa carrière politique à l’automne 2016. En plus d’agir en tant que commentateur et analyste politique à la télé, à la radio et sur le web, Karl est président de la Fondation Douglas-Coldwell et président de Traxxion Stratégies.

Mylène Dupéré a occupé différents postes dans des cabinets politiques au sein des gouvernements de Jean Chrétien et de Paul Martin, ainsi que dans la fonction publique fédérale. Elle a été directrice des communications pour le chef du Parti libéral du Canada, Justin Trudeau, entre 2013 et 2015. Elle a été l’une des stratèges qui ont mené au succès du PLC au Québec en 2015. Après avoir accroché ses « patins politiques » en 2016, Mylène offre maintenant ses conseils d’affaires publiques dans une entreprise de Montréal.

Carl Vallée s’implique en politique fédérale et provinciale depuis plus de 15 ans. Il a travaillé au sein du cabinet du premier ministre du Canada à titre d’attaché de presse, porte-parole et conseiller québécois pour Stephen Harper entre 2009 et 2015. En octobre 2018, il a participé à la transition du nouveau gouvernement caquiste du premier ministre François Legault. Il est actuellement associé au sein du cabinet d’affaires publiques HATLEY Stratégies, à Montréal.

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