À la table des stratèges : quel parti a profité des débats ? Cet élan peut-il être freiné ?

Nos quatre stratèges estiment que les jeux sont encore loin d’être faits. Selon eux, la dernière semaine de campagne sera énergique et déterminante.

La séquence des débats des chefs télévisés est toujours déterminante dans une campagne électorale, alors que les électeurs sont davantage attentifs. Après trois débats — dont deux en français — en seulement dix jours, où en sont les forces en présence ?

J’ai convié mes quatre stratèges pour en discuter.

Avant de plonger, je rappelle que Dominic Vallières a travaillé avec cinq chefs souverainistes ; Karl Bélanger a été conseiller et confident de Jack Layton et Thomas Mulcair ; Mylène Dupéré a travaillé avec Justin Trudeau et Carl Vallée a été l’ombre et le conseiller de Stephen Harper pendant des années. Leurs biographies complètes sont à la fin de l’article.

***

Alec Castonguay : À quel point les trois joutes télévisées ont changé l’allure de la campagne cette année ?

Dominic Vallières : C’est simple. Avant, on parlait de gouvernement majoritaire, et maintenant, de gouvernement minoritaire. J’ai sur mon fil Facebook des publicités libérales qui me demandent d’envoyer des députés au gouvernement et non à l’opposition. C’est nouveau ! Les débats servent souvent d’accélérateurs de tendance, que ce soit une tendance positive ou négative. Le Bloc québécois a su transformer une ouverture des électeurs à voter pour eux en intentions de vote.

Karl Bélanger : Le Face-à-face de TVA a révélé Yves-François Blanchet à beaucoup d’électeurs indécis qui estimaient les autres choix plus ou moins inspirants. Le Bloc est sur une lancée depuis ce moment. Le débat en anglais fût l’affaire de Jagmeet Singh et ses chiffres personnels sont en fortes hausses selon les sondages, même si les intentions de vote pour le NPD suivent plus lentement. Le dernier débat en français pourrait renforcer ces tendances, qui confirment ma prédiction du début de campagne : aucun parti n’aura de majorité aux Communes !

Mylène Dupéré : Les débats de cette année ont permis de faire connaître messieurs Singh et Blanchet. Cela a permis de donner un peu de vent dans les voiles de deux partis qui en avaient grandement besoin. Malgré tout, les chiffres des sondages nationaux n’ont pas tellement bougés après les trois débats. Le dernier débat en français tombe à un moment stratégique : à la veille d’un long weekend et du commencement du vote par anticipation. Ajoutons à cela la qualité des échanges lors du débat et le nombre de sujets couverts, et peut-être verrons-nous un effet cette fois-ci.

Carl Vallée : Les débats sont un jalon important d’une campagne. Il s’agit d’un rare moment où les électeurs peuvent se faire une tête en écoutant les chefs en direct et en les comparant les uns aux autres en temps réel. Force est de constater que l’aiguille a bougé au Québec après le Face-à-face de TVA, et ce, en faveur du Bloc québécois. Les bloquistes ont délogé les conservateurs en deuxième place et semblent être en voie de déloger les libéraux en tête. C’est un développement majeur puisque les libéraux comptaient sur le Québec pour obtenir un deuxième mandat, en présumant qu’ils perdront des plumes dans les Maritimes, en Ontario et dans l’Ouest.

La bonne performance de Jagmeet Singh en anglais va sauver son leadership et protéger la base néo-démocrate dans le reste du Canada. C’est de mauvais augure pour le Parti libéral qui s’appuyait sur une faible performance de l’équipe « orange » pour gagner gros dans la grande région de Toronto.

A.C : Qui sort de cette séquence avec de l’élan ? Et peut-il être freiné ?

Dominic Vallières : Ils sont deux. Blanchet au Québec et Singh ailleurs au Canada. Singh a probablement sauvé le statut de parti reconnu du NPD et a démontré qu’il était, comme chef fédéral, de calibre. Je vois mal comment les tendances pourraient s’inverser, puisque les séquences de communications restantes serviront essentiellement à dire d’aller voter et à demander un mandat majoritaire pour les libéraux et les conservateurs. Rien pour faire changer d’idée une majorité d’électeurs.

Karl Bélanger : Il sera difficile de freiner le Bloc qui est en voie, avec la bénédiction de François Legault, de recréer la coalition électorale qui a mené la CAQ au pouvoir à Québec. Les sondages le place maintenant premier chez les francophones, ce qui veut dire beaucoup, beaucoup de sièges prenables. Libéraux et conservateurs ressortent le spectre de la séparation, mais cela aura peu d’effet sur les électeurs québécois, qui savent très bien dans quel état se trouve le PQ. À mon avis, le Bloc prendra des sièges aux trois grands partis et aura son meilleur résultat depuis 2008.

Mylène Dupéré : Je vois deux chefs qui en sortent gagnant : Messieurs Singh et Blanchet. Il y a toutefois un bémol à apporter aux performances du NPD : on voit très peu d’impact dans les sondages pour le parti. Pour ce qui est du Bloc, tous les regards sont maintenant sur eux et la moindre erreur pourrait leur coûter. M. Blanchet a été déconcentré la journée du dernier débat par des commentaires désobligeants prononcés par quatre de ses candidats dans les dernières années. Je crois que nous pouvons nous attendre à voir d’autres situations similaires au cours des prochains jours. Dix jours en politique, c’est long.

Carl Vallée : Les chefs des tiers partis sortent gagnants et les chefs des deux grands partis ont perdu des plumes. Le PCC au profit du BQ au Québec et le PLC au profit du NPD dans le Canada anglais. Attendez-vous à voir ces deux partis (le BQ et le NPD) être attaqués beaucoup plus vigoureusement au cours des prochains jours. Par exemple, ce n’est pas une coïncidence que des articles soient sortis au sujet de déclarations controversées d’actuels candidats bloquistes quelques heures seulement avant le deuxième débat en français. Ce type d’attaque va se poursuivre et les libéraux, quant à eux, vont tout faire pour convaincre l’électorat de centre-gauche de bloquer l’élection d’un éventuel gouvernement conservateur en votant libéral (quitte à se pincer le nez!).

A.C : Qui sort de ces trois débats avec une cote à la baisse ? Peut-il remonter ?

Dominic Vallières : Andrew Scheer, indubitablement. Il a laissé passer sa meilleure chance lors du premier débat. Il avait plus de temps de glace que dans les autres débats et n’est pas apparu comme ayant l’étoffe d’un premier ministre. On lisait jeudi que Peter Mackay n’est pas fermé à l’idée de devenir chef au Parti conservateur… Tout ça ne sent pas très bon pour Andrew Scheer. Pour qu’il remonte rapidement, il faudrait qu’on apprenne une histoire d’horreur sur Justin Trudeau, ce qui, à ce point-ci, me semble invraisemblable.

Karl Bélanger : Andrew Scheer est le grand perdant des débats, surtout à cause de sa performance au Face-à-face de TVA. Les conservateurs ont ajusté le tir pour les deux débats subséquents, alors que Scheer a été plus agressif. Il a utilisé des mots très forts, notamment contre Justin Trudeau. Ces ajustements pourraient avoir freiner la chute, mais au Québec, les dommages sont faits.

Mylène Dupéré : Très certainement Andrew Scheer au Québec. Je ne crois pas cependant que ses performances au Canada anglais étaient à ce point mauvaises. Il a notamment été d’attaque au débat du consortium en anglais. Pour remonter au Québec, il doit attaquer le Bloc. Dans un sondage Léger du 9 octobre dernier, on peut voir que la remontée du Bloc (29% des intentions de vote, + 8% depuis le 2 octobre) semble s’être faite au détriment des conservateurs (16% des intentions de vote, – 9% depuis le 2 octobre).

Carl Vallée : Andrew Scheer a eu un face-à-face difficile, mais il a freiné la descente avec une bonne performance au second débat en français cette semaine. Il peut encore convaincre certains électeurs au Québec qu’il est le seul à pouvoir remplacer Justin Trudeau comme premier ministre et donc, par le fait même, le seul capable de protéger la loi 21. Cela n’est pas à négliger, puisque Trudeau a confirmé en anglais qu’il pourrait la contester et Yves-François Blanchet ne pourrait rien faire dans l’opposition contre une décision de la branche exécutive du gouvernement fédéral.

Andrew Scheer doit mettre de l’avant la force de ses candidats au Québec en demandant au Québécois d’envoyer le plus de députés conservateurs du Québec à Ottawa pour empêcher Justin Trudeau de poursuivre son mandat.

A.C : Est-ce que les autres partis en ont fait assez pour mettre Yves-François Blanchet sur la défensive et lui rendre la partie plus difficile d’ici la fin de la campagne ?

Dominic Vallières : Je ne sais pas de quelle campagne est venue l’attaque avec les propos passés des candidats bloquistes, mais elle était efficace. En la lançant un jour de débat, on s’assurait d’un maximum de visibilité, tout en plaçant le chef sur la défensive lors d’une journée très stressante. Bien franchement, en écoutant les autres chefs attaquer M. Blanchet, j’ai senti qu’ils percevaient la montée comme inéluctable. Je connais le feeling, j’ai assisté, impuissant, à la montée de la vague orange…

Karl Bélanger : Non. Jusqu’au premier débat, Blanchet était seul sur la patinoire du Québec à compter des buts dans des filets déserts. Pourtant, le bilan d’Yves-François Blanchet comme ministre de l’Environnement pourrait être encore plus exploité, de même que les controverses sur le passé islamophobe de certains candidats bloquistes. Il aurait dû être placé sur la défensive lors du dernier débat, mais n’a pas été ennuyé le moins du monde.

Mylène Dupéré : Le format du débat ne s’y prêtait pas tellement à mon avis. J’aurais aimé entendre plus d’attaques au sujet de son bilan à titre d’ancien ministre de l’Environnement, sur les excuses mitigées de ses candidats (presque identique pour chacun d’eux d’ailleurs) et sur ses propres commentaires portant sur le fait que plusieurs Québécois partageaient le propos de ses candidats.

Carl Vallée : Non. Cela ne fait que commencer. À la vitesse à laquelle les libéraux perdent des appuis au Québec, regardez-les bien tourner leur attention vers Yves-François Blanchet et le Bloc québécois. Sortons les épouvantails et les vieilles chicanes constitutionnelles ! Les conservateurs rappelleront aux électeurs caquistes qu’Yves-François Blanchet est un péquiste de gauche qui ne partage pas leurs valeurs.

A.C :  Le NPD et le Parti conservateur ont attendu après les débats des chefs pour dévoiler leur cadre financier, privant les téléspectateurs de tous les chiffres pour comprendre. Est-ce une erreur ?

Dominic Vallières : Oui. Pour les électeurs réellement indécis, c’est un irritant que de sentir qu’on nous cache quelque chose. Je comprends que du côté du NPD, on estime — à juste titre — que c’est la popularité personnelle du chef qui tirera le parti vers le haut et on ne veut rien faire pour brouiller ce message, mais ce faisant, le chef était moins crédible lorsqu’il portait ses attaques en débat sur les cadres financiers des adversaires. Pour les conservateurs, SNC-Lavalin a gonflé artificiellement leurs sondages, ne permettant pas de mesurer le taux réel d’appui aux idées et à la plateforme conservatrice. Or, pour le mesurer, c’est mieux quand la plateforme est connue… et chiffrée.

Karl Bélanger : Non, la très grande majorité des téléspectateurs n’auraient pas su les chiffres de toute façon. La preuve ? En 2015, le dernier des cinq débats a eu lieu le 2 octobre. Le Parti libéral n’a déposé sa plateforme que le 5 octobre. Tout le monde s’en fout !

Mylène Dupéré : Une chose est certaine, en agissant de la sorte, ils s’évitaient des critiques lors du débat. Je suis surprise de voir que les conservateurs, qui se font un point d’honneur de défendre l’économie, attendent si près de la date du vote avant de le déposer. Tout comme la nature, la politique a horreur du vide.

Carl Vallée : En bon français, c’est du « inside baseball ». Moins de 1 % des électeurs se soucient de ce genre de détail. Bien entendu, pour être sérieux, il faut sortir un cadre financier solide et il faut le faire avant le jour du vote.

A.C : Il ne reste que 10 jours à la campagne électorale. Est-ce que les jeux sont faits ou il y a encore trop d’électeurs indécis pour savoir à quoi ça va ressembler le 21 octobre ?

Dominic Vallières : Il se passe généralement deux choses avec les électeurs indécis. 1) Beaucoup se transforment en abstentionnistes. 2) Ceux qui votent vont le faire en suivant pas mal la même répartition que les électeurs dont l’idée est faite. Désormais, on entre donc dans une bataille de machines électorales. Les électeurs sympathisants sont identifiés pour la plupart, et maintenant, il faut qu’ils aillent voter. D’ailleurs, y es-tu allé Alec ?

A.C : Non, pas encore. Le vote par anticipation commence à peine, alors donne-moi une chance ! J’ai une campagne à couvrir, ça m’occupe un peu. ☺

Karl Bélanger : Les jeux ne sont pas fait du tout! La lancée du Bloc pourrait se transformer en vague de 40 à 50 sièges. Le Parti libéral va ressortir la vieille cassette du vote stratégique pour faire peur aux électeurs et les ramener au bercail, mais c’est plus difficile à faire avec un NPD qui a le vent dans les voiles. Jagmeet Singh va tenter de surfer sur la vague de sympathie envers lui, avec un message de fin de campagne visant surtout les électeurs libéraux déçus. Et le Parti conservateur va continuer d’être strident dans sa rhétorique, plus pour motiver sa base que pour convaincre de nouveaux électeurs.

Mylène Dupéré : Les jeux ne sont pas encore faits selon moi. La possibilité que nous nous retrouvions avec un gouvernement minoritaire le 22 octobre est grande cependant. Toujours dans le sondage Léger indiqué plus haut, on peut lire que 33 % des électeurs qui prévoient voter pour le NPD disent qu’il est possible qu’ils changent d’idée. Pour le Parti vert et le parti de Maxime Bernier, c’est 34 % et 43 % respectivement. Il reste à voir où iront ces votes.

Carl Vallée : L’opinion publique commence à se cristalliser, mais les jeux sont loin d’être faits. Je m’attends à ce que les libéraux sortent l’artillerie lourde pour d’une part diaboliser les conservateurs et d’autre part s’appuyer sur ladite diabolisation pour convaincre les brebis égarées qui s’apprêtent à voter vert, NPD ou Bloc à se rallier aux libéraux pour empêcher un gouvernement Scheer.

Ironiquement, les libéraux feront le même type de campagne de « peur et de division » qu’ils prétendaient conspuer il y a quatre ans.

Les conservateurs, quant à eux, s’attarderont à récupérer les électeurs centristes qui se sentiront abandonnés par un Parti libéral qui penchera fortement à gauche pour miner le NPD et les verts. Ils diront, avec raison, qu’ils sont la seule alternative possible si ces électeurs souhaitent éjecter Justin Trudeau du siège du premier ministre.

Dominic Vallières a œuvré dans l’opposition et au gouvernement pour cinq chefs indépendantistes au Québec. Depuis 2011, il a été tour à tour rédacteur de discours, attaché de presse, directeur des communications, porte-parole national puis stratège. Il intervient chaque semaine à la télé et à la radio et commente aussi la politique dans son auto ou sa cuisine. Vous pouvez aussi l’apercevoir au parc, avec son fils.

Karl Bélanger a travaillé pendant près de 20 ans sur la colline parlementaire à Ottawa, notamment à titre d’attaché de presse francophone d’Alexa McDonough, d’attaché de presse principal de Jack Layton et de secrétaire principal de Thomas Mulcair. Il a ensuite agi comme directeur national du NPD avant de mettre fin à sa carrière politique à l’automne 2016. En plus d’agir en tant que commentateur et analyste politique à la télé, à la radio et sur le web, Karl est président de la Fondation Douglas-Coldwell et président de Traxxion Stratégies.

Mylène Dupéré a occupé différents postes dans des cabinets politiques au sein des gouvernements de Jean Chrétien et de Paul Martin, ainsi que dans la fonction publique fédérale. Elle a été directrice des communications pour le chef du Parti libéral du Canada, Justin Trudeau, entre 2013 et 2015. Elle a été l’une des stratèges qui ont mené au succès du PLC au Québec en 2015. Après avoir accroché ses « patins politiques » en 2016, Mylène offre maintenant ses conseils d’affaires publiques dans une entreprise de Montréal.

Carl Vallée s’implique en politique fédérale et provinciale depuis plus de 15 ans. Il a travaillé au sein du cabinet du premier ministre du Canada à titre d’attaché de presse, porte-parole et conseiller québécois pour Stephen Harper entre 2009 et 2015. En octobre 2018, il a participé à la transition du nouveau gouvernement caquiste du premier ministre François Legault. Il est actuellement associé au sein du cabinet d’affaires publiques HATLEY Stratégies, à Montréal.

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Pas un seul mot sur Elizabeth May, la seule femme en lice et la seule candidate qui fait primer l’environnement. J’espère qu’une forte ascension du Parti vert viendra deciller tous ces sages prognostiqueurs.

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