À l’intérieur d’un gouvernement minoritaire

Ayant vécu de l’intérieur deux gouvernements minoritaires, notre collaborateur vous invite à découvrir les rouages particuliers de cette situation parlementaire.

Bibliothèque du Parlement /Jonathon Harrington

L’auteur est un ancien stratège conservateur, ayant conseillé l’ex-premier ministre Stephen Harper lors de trois élections générales. Il est vice-président de TACT, une agence de relations publiques.

Les Canadiens ont élu hier un cinquième gouvernement minoritaire au cours des huit dernières élections fédérales. Est-ce le signe d’une nouvelle tendance ? L’avenir nous le dira. Mais, chose certaine, la dynamique des gouvernements minoritaires est bien différente de celle des gouvernements majoritaires, pour le meilleur et pour le pire. Justin Trudeau le constatera vite de nouveau. 

L’une des principales conséquences est que tout est réfléchi et arbitré en fonction du court terme : les gouvernements minoritaires ont habituellement une espérance de vie de 18 à 30 mois.

L’idéal serait que la situation héritée des résultats d’hier force les partis à travailler ensemble. Cela arrive effectivement parfois, et certainement plus souvent sous des gouvernements minoritaires.  

Mais la réalité rattrape assez rapidement les protagonistes dans cet environnement autrefois inhabituel. Tous veulent saisir ou provoquer les occasions de se démarquer, en attendant les prochaines élections.

J’ai vécu de l’intérieur les deux gouvernements minoritaires de Stephen Harper (2006-2011). Je vous invite en coulisses !

Le compte à rebours débute dès les premiers jours

Comprenons d’abord que le pouvoir exécutif demeure le même que le gouvernement soit majoritaire ou minoritaire. Le premier ministre et les ministres ont accès à tous les leviers. Bref, ils gouvernent.

En revanche, étant donné que le gouvernement doit se soumettre régulièrement à des votes remettant en question la confiance de la Chambre des communes à son endroit — en cas de défaite à l’issue d’un de ces votes, des élections seraient déclenchées —, les stratèges doivent composer avec ce risque (ou cette occasion, selon le point de vue).  

À cela s’ajoute le fait que le premier ministre peut décider de déclencher des élections anticipées, comme Justin Trudeau l’a fait cette année. Par conséquent, il n’y a jamais de certitude dans un Parlement où l’opposition peut remporter tous les votes contre le gouvernement si elle le souhaite et s’unit.

Les chefs doivent donc s’assurer que les troupes seront prêtes à partir en campagne électorale à tout moment. Au cours des semaines à venir, on va déjà commencer à préparer la prochaine campagne.

L’éternel court terme

Dans ce contexte, tout l’appareil politique et administratif acquiert le réflexe de se concentrer sur l’immédiat. Rien ne sert de soumettre des idées ou des recommandations pour des mesures qui prendront des années à être mises en place. À moins qu’à court terme la popularité de la mesure ait un effet positif sur l’opinion publique, comme un transfert aux provinces en échange de la création d’un système de garderies.

Même les fonctionnaires savent qu’il n’y aura pas d’appétit de la part du ministre à discuter de plans quinquennaux lorsque ce dernier ignore s’il sera encore en poste dans 100 jours. Ces grandes politiques publiques attendront le prochain ministre dans un gouvernement plus stable.

L’un des avantages de ce sentiment d’urgence permanent est que le personnel politique comprend mieux son rôle. Les ministres sont mieux outillés pour prendre des décisions quand ils reçoivent des avis factuels de la part des fonctionnaires et des recommandations politiques de leurs conseillers. 

Dans des gouvernements majoritaires, il n’est pas rare de voir des conseillers politiques et des ministres se laisser absorber par la machine et en venir à oublier leur rôle fondamental, soit celui de représenter la population au sein de leur ministère, plutôt que de devenir « le système ».

D’après mon expérience et mes observations, les rôles de la fonction publique, des conseillers et des ministres sont plus instinctivement définis et appliqués dans les gouvernements minoritaires.  

Par contre, l’inconvénient le plus évident du point de vue des citoyens est que la branche politique sera beaucoup plus partisane tout au long d’un mandat minoritaire, en raison du sentiment d’urgence qui règne. Un gouvernement minoritaire va éviter davantage qu’un gouvernement majoritaire les politiques publiques impopulaires, même si elles sont parfois nécessaires pour le bien commun.

L’opposition n’est pas en reste 

Les partis d’opposition adoptent le mode court terme. Les députés possèdent beaucoup plus de cartes dans leur jeu parlementaire lorsqu’ils sont dans l’opposition que lorsqu’ils se retrouvent en situation majoritaire.   

Quand ils arrivent à s’entendre, ils peuvent prendre les rênes des comités parlementaires. Sur ces tribunes, ils peuvent faire passer de bien mauvaises journées au gouvernement. C’est le retour d’ascenseur vers un gouvernement majoritaire qui limite grandement les options de ses adversaires.

À quoi s’attendre de ce gouvernement minoritaire

Comme il l’a fait au cours de son dernier mandat, le premier ministre Justin Trudeau devra éviter les négociations intenses avec l’opposition. Si un gouvernement survit à court terme, il sort généralement affaibli de ces joutes où il met les genoux au sol afin de pouvoir poursuivre sa route.  

Le chef libéral a trois partenaires de danse potentiels devant lui. D’abord, les conservateurs : s’ils décident de remplacer Erin O’Toole, il y a fort à parier qu’ils ne voudront pas renverser les libéraux avant d’avoir un nouveau leader. Quant au NPD, il n’a aucun intérêt à retourner en élections après une seconde récolte décevante. Devenu le club-école du Parti libéral, le NPD va appuyer les libéraux sur la majorité des enjeux, avec un intérêt marqué pour la lutte contre les changements climatiques, les garderies et la réconciliation avec les Premières Nations.  

Le Bloc québécois pourrait appuyer le gouvernement Trudeau de temps à autre. Si, par exemple, le gouvernement du Québec réagissait favorablement au dépôt d’un budget fédéral, il serait vraisemblable de voir les bloquistes l’appuyer.

Il ne faut pas se méprendre : Justin Trudeau sort ébranlé de ce scrutin. Bien sûr, il a obtenu une minorité forte et un troisième mandat. Mais il a quand même perdu le vote populaire pour une deuxième élection consécutive. Dans un système politique différent, il ne dirigerait plus le pays depuis déjà deux ans.

Il faut remonter à Wilfrid Laurier en 1908 pour voir un premier ministre canadien remporter quatre élections de suite. Il est improbable que Justin Trudeau puisse y parvenir dans l’ère moderne, qui rend les réélections plus complexes qu’à l’époque de Laurier.  

Les partis d’opposition et même les aspirants au poste de chef du Parti libéral vont arriver à ce constat.  Ils voudront saisir l’occasion d’améliorer leur sort, le moment venu. Quant à Justin Trudeau, il devra se demander s’il souhaite encore être le chef des libéraux aux prochaines élections. Si la réponse est affirmative, il gouvernera le plus longtemps possible et jouera alors le tout pour le tout. Dans le cas contraire, son parti devra déclencher une course à la direction d’ici environ un an, pour être prêt aux prochaines élections.

Comme quoi il y aura beaucoup d’action dans ce troisième mandat Trudeau.

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