Afghanistan: jeune armée, fragile État

Équipée à l’américaine, l’armée afghane sera bientôt seule face aux talibans. Mais qui paiera la solde une fois l’Occident désengagé? Dans les montagnes afghanes, notre journaliste a vu se lever une « tempête parfaite ».

Les futurs soldats de l’armée afghane reçoivent une formation en accéléré. Ils devront être prêts à se battre après seulement trois mois d’entraînement. Ici, sur la photo, des soldats assignés à un poste de surveillance, en banlieue Est de Kaboul, près du camp Alamo.
Les futurs soldats de l’armée afghane reçoivent une formation en accéléré. Ils devront être prêts à se battre après seulement trois mois d’entraînement. Ici, sur la photo, des soldats assignés à un poste de surveillance, en banlieue Est de Kaboul, près du camp Alamo.

«Ils ont peut-être des montres, mais nous avons du temps. »

C’était déjà la phrase favorite des commandants talibans lors de mon premier séjour en Afghanistan, en 2007. Soutenus par leurs alliés de l’islam radical, qui, depuis le Pakistan et l’Iran voisins, leur fournissaient ravitaillement et refuge dans les hautes montagnes, les talibans se battaient sans relâche contre des armées occidentales mieux équipées qu’eux. Leur meilleure arme, ils le savaient, était la patience.

Tout comme Alexandre le Grand au IVe siècle, les Britanniques en 1919 et les Russes en 1989, les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN, dont le Canada, débarqués en 2001 pour traquer Ben Laden et détruire les camps terroristes, repartiraient un jour. La voie serait alors libre pour leur retour en force, espéraient les talibans.

Ce jour approche.

Les 900 soldats canadiens toujours en Afghanistan plieront bagage pour de bon en mars prochain, suivis des 49 autres nations qui participent à cette mission. Il ne restera qu’une poignée de militaires étrangers après 2014, dans un rôle de soutien à l’Armée nationale afghane (ANA), qui devra dorénavant assurer la sécurité de ce fragile État.

Pendant mon troisième séjour, en mai dernier, tous les diplomates et soldats rencontrés avaient la même interrogation : cette armée afghane naissante saura-t-elle prendre la relève ? Ce n’est qu’en 2009 que les États-Unis ont donné un coup d’accélérateur à sa formation et ont entrepris de mieux l’équiper.

Derrière les murs en béton de 12 m surmontés de barbelés de la « zone verte », secteur fortement militarisé au cœur de Kaboul où logent entre autres le quartier général de l’OTAN et les bureaux de l’ONU, des attachés politiques, transpirant dans leurs complets foncés, marchent d’un pas rapide entre les ambassades. Dans ce labyrinthe de ruelles étroites, impossible de parcourir plus de 100 m sans traverser un poste de contrôle. Des soldats afghans armés de fusils d’assaut scrutent les papiers d’identité. Et des mercenaires occidentaux à la solde d’agences de sécurité privées, l’œil inquiet derrière leurs lunettes de soleil, supervisent la fouille des visiteurs.

À micro fermé, les diplomates parlent de la « tempête parfaite » de 2014, une succession d’événements à haut risque qui s’étaleront sur une courte période. « On saura bientôt si ça passe ou si ça casse. Et si on a fait tout ça pour rien », dit un diplomate occidental.

Le retrait progressif des troupes de l’OTAN surviendra au moment où l’élection présidentielle, le 5 avril 2014, désignera le successeur d’Hamid Karzaï. Suivra une délicate transition politique dans ce pays aux puissants voisins — Pakistan, Iran et Inde. « L’Afghanistan est au carrefour de la plus dangereuse région de la planète. Ce qui va s’y passer aura des effets importants », affirme Graeme Smith, ancien correspondant du Globe and Mail, maintenant analyste principal à Kaboul pour l’International Crisis Group, une ONG qui œuvre pour la prévention et la résolution des conflits armés.

Les nuages qui s’amoncellent à l’horizon plombent le moral des Afghans. « La violence va probablement augmenter », prédit Nadir en secouant la tête.

Nadir, cheveux noirs laqués et barbe taillée, n’a que 30 ans, mais on lui en donnerait une quinzaine de plus. Son visage est crevassé par l’omniprésente poussière de Kaboul. Derrière son étal du grouillant bazar de la capitale, à quelques centaines de mètres des guérites de la zone verte, il vend des fusils assez vieux pour avoir servi durant les guerres coloniales du XIXe siècle.

Nadir n’a jamais connu son pays en paix. Depuis qu’a éclaté la révolution communiste, en juillet 1978, l’Afghanistan a vécu l’invasion soviétique (1979-1989), la guerre civile (1992-1996), puis le règne taliban (1996-2001), pendant lequel les factions ethniques et les seigneurs de guerre n’ont cessé de s’affronter. Et le débarquement des troupes de l’OTAN, tard à l’automne 2001. « On veut la paix et des emplois. Est-ce trop demander ? » lâche-t-il dans un anglais approximatif.

La violence est devenue le compagnon d’infortune des Afghans. En 2012, les insurgés ont commis 10 468 attentats dans le pays, selon l’ONG Afghanistan Safety Office. Vingt-huit par jour. C’est beaucoup, mais moins qu’en 2011 (35). « Ils attendent qu’on parte, ils gardent leurs forces », dit un soldat canadien, mentor auprès de l’Armée nationale afghane.

Depuis 2001, 20 000 Afghans ont péri et 40 000 ont été blessés. Cinq civils par jour ont perdu la vie en 2012. Les attentats aveugles des talibans, qui posent des bombes artisanales sur les routes et dans des voitures, font 90 % des victimes. Une mort innocente sur 10 est attribuable aux bévues de la coalition internationale. Près de 3 000 soldats de l’OTAN sont morts en sol afghan, dont 2 300 Américains et 158 Canadiens.

Le Canada a dépensé près de 10 milliards de dollars dans cette mission, sa plus importante depuis la guerre de Corée, au début des années 1950. Les États-Unis en ont versé 664 milliards, une moyenne de 160 millions par jour !

Reste à voir si les résultats sont à la hauteur des sacrifices consentis…

« C’est une grande question », dit le major-général canadien Jim Ferron, un grand maigre à lunettes, commandant adjoint de la mission d’entraînement des forces afghanes de l’OTAN.

Son bureau sobrement décoré est au cœur du camp Eggers, un ensemble disparate de résidences autrefois cossues, de baraquements militaires et de conteneurs métalliques transformés en salles de réunion, retranché dans la zone verte.

« Est-ce que tout ça a valu la peine ? » répète Jim Ferron à voix basse, en regardant le fond de sa tasse Tim Hortons. Il prend le temps de boire une gorgée de café avant de poursuivre. « Tout dépend de la manière de mesurer le succès. »

Ces 185 000 soldats et 172 000 policiers parviendront-ils à assurer la sécurité du pays après 2014 ?
Ces 185 000 soldats et 172 000 policiers parviendront-ils à assurer la sécurité du pays après 2014 ?

L’Afghanistan, poursuit-il, n’est plus un sanctuaire à partir duquel des groupes terroristes, notamment al-Qaida, organisent des attaques contre l’Occident. N’empêche, la sécurité est loin d’être assurée dans le pays. Le chaos règne dans plusieurs régions.

Les hauts gradés de l’OTAN préfèrent aborder les progrès de la société civile depuis 2002, plus faciles à mesurer que les résultats militaires. « À un kilomètre d’ici se trouve le stade où les talibans exécutaient des femmes sur une simple rumeur d’adultère. Maintenant, il y a des femmes députées. Ce n’est pas parfait, mais il y a des avancées », dit le major-général Ferron.

De fait, les 68 députées représentent 27 % des élus au Parlement afghan — contre 25 % à la Chambre des communes au Canada ! Le cabinet Karzaï subit toutefois les pressions constantes de mollahs et d’éléments conservateurs de la société afin de restreindre les droits des femmes. Depuis 18 mois, le nombre de femmes emprisonnées pour fugue ou adultère a bondi de 50 % et atteint 600.

Le portrait de l’Afghanistan, 12 ans après le début de l’intervention internationale, n’est pas entièrement noir. Les 83 milliards de dollars d’aide humanitaire ont parfois été sans effet, ont souvent abouti dans de mauvaises mains, mais une partie de la cible a été atteinte.

Sous l’emprise des talibans, Kaboul était une ville fantôme de 500 000 habitants. Le couvre-feu de 21 h était strictement appliqué par des milices d’adolescents coiffés de turbans noirs et armés d’AK-47. Le bazar était quasi désert, les taxis se faisaient rares, l’électricité manquait plusieurs heures par jour, les femmes ne pouvaient sortir sans être accompagnées d’un homme. Le système téléphonique était inopérant. Et l’unique station de radio, La voix de la charia, était une source de propagande intarissable dans ce pays où, encore aujourd’hui, près des trois quarts de la population ne sait ni lire ni écrire.

Depuis 2002, malgré la violence, la capitale a repris vie. Les dukan, ces boutiques de fortune plantées en bordure de la route, ont poussé comme du pavot dans un champ. Tout le monde a quelque chose à vendre, de l’électronique bon marché aux cigarettes importées en passant par la nourriture… même si le taux de chômage frôle les 35 % ! Le marché noir est florissant dans cette ville de plus de quatre millions d’habitants.

Depuis 2002, malgré la violence, la capitale a repris vie. Les dukan, ces boutiques de fortune plantées en bordure de la route, ont poussé comme du pavot dans un champ.
Depuis 2002, malgré la violence, la capitale a repris vie. Les dukan, ces boutiques de fortune plantées en bordure de la route, ont poussé comme du pavot dans un champ.

Le PIB, dopé par l’aide internationale, a plus que doublé. Mais à 1 000 dollars par habitant, il est le 11e parmi les plus bas du monde. Plus du tiers de la population vit sous le seuil de la pauvreté. Et la moitié n’a pas accès à de l’eau potable.

Près de sept millions d’Afghans (un quart de la population) avaient fui le chaos dans les années 1980 et 1990 pour se masser dans des camps de réfugiés aux frontières du Pakistan et de l’Iran. Aujourd’hui, cinq millions sont rentrés au pays. Mais une partie de l’élite songe à repartir. «On a besoin de cerveaux pour reconstruire le pays, mais les gens éduqués et plus fortunés ont peur de l’après 2014 », affirme un diplomate sous le couvert de l’anonymat. Les demandes de visa pour quitter l’Afghanistan n’ont jamais été aussi fortes depuis 10 ans qu’en 2011 et 2012.

Dans un rapport publié en octobre 2012, l’International Crisis Group peint l’avenir du pays tout en gris. « Miné par une bataille de factions et la corruption, l’Afghanistan est loin d’être prêt à assurer sa sécurité une fois le retrait des troupes américaines et de l’OTAN complété », écrivent les spécialistes.

« Nous ne sommes pas encore là où nous voudrions être en matière de stabilisation du pays », admet Joseph Dunford, commandant de la force internationale de l’OTAN.

Le test électoral d’avril 2014 sera crucial. Quatre-vingt-quatre partis politiques sont enregistrés. Mais il y a un grand absent : les talibans.

Le retard pris sur le front de la réconciliation coûtera cher, croit l’ambassadeur de France sortant, Bernard Bajolet. « Je ne comprends pas comment on a pu arriver au point où tout converge vers 2014, alors que de véritables pourparlers de paix n’ont même pas vraiment commencé », déplorait-il dans son discours de départ, à la mi-avril, à Kaboul.

Soldats afghans à l'entraînement.
Soldats afghans à l’entraînement.

Un diplomate occidental, présent à ce discours, tempère ces propos. Les talibans ont toujours soutenu que des négociations sérieuses sont impossibles tant que l’OTAN occupe l’Afghanistan. « Les talibans ne veulent pas partager le pouvoir, ils veulent imposer leur régime islamiste », dit-il.

Des fraudes à grande échelle à l’élection présidentielle pourraient mettre en péril l’unité du pays et raviver les risques de guerre civile. « Les Afghans doivent avoir confiance en leur nouveau président et en leur gouvernement, sinon la société peut se morceler de nouveau », explique le lieutenant-colonel canadien Sean Lewis, qui conseille depuis un an le major-général Gul Nabi Ahmadzaï, lequel dirige les 24 000 agents de la police afghane des frontières.

Un Afghan s’identifie d’abord à sa famille, puis à sa tribu, son village et sa province. Rarement à son pays. L’identité afghane commune n’a jamais pris racine après l’indépendance, acquise de la Grande-Bretagne en 1919. Les tensions entre les ethnies pachtoune (42 % de la population), tadjik (27 %), ouzbek (9 %) et hazara (9 %) ont toujours été présentes, sans compter les tiraillements entre confessions sunnite (80 %) et chiite (19 %).

« Maintenant que l’aide internationale s’amenuise et que le retrait des troupes étrangères approche, la cohésion politique dans la capitale sera de plus en plus difficile à maintenir », écrit l’International Crisis Group.

Le danger de scission guette également l’armée, bâtie comme une courtepointe ethnique. « Si certaines régions ou ethnies ne reconnaissent pas le nouveau gouvernement, l’ANA pourrait se fracturer selon des lignes ethniques, et fournir des combattants à des seigneurs de guerre ou aux talibans », explique le colonel canadien Ian Hope, qui supervise l’entraînement des kandak (bataillons de 700 soldats) au camp Alamo, en banlieue de Kaboul.

Le danger de scission guette également l’armée, bâtie comme une courtepointe ethnique. Ici, un soldat d'origine Hazara (9 % de la population afghane).
Le danger de scission guette également l’armée, bâtie comme une courtepointe ethnique. Ici, un soldat d’origine Hazara (9 % de la population afghane).

À l’entrée du camp, une immense pancarte bleue plantée dans le sol rocailleux, écrite en dari, prévient les recrues que « l’unité commence ici ». Tous les jeudis matin, pendant les trois mois de l’entraînement, des civils afghans leur donneront un cours de « culture et affaires religieuses ». L’objectif : renforcer la fierté et « l’importance de l’unité » au sein de l’armée afghane.

Islamuddin Faizaï, 55 ans, dirige le volet de la formation scolaire. Son complet gris ajusté sur sa silhouette longiligne, sa casquette de la même couleur posée négligemment sur le sommet de sa tête, et le sabha blanc (chapelet) à la main, il m’accueille dans un stationnement, à quelques pas des salles de classe toutes neuves du camp Alamo.

Les futurs soldats y reçoivent notamment 64 heures de cours pour apprendre à lire et à écrire. « Ils seront moins vulnérables à la propagande talibane, dit Islamuddin Faizaï. Ils pourront lire le Coran et l’interpréter eux-mêmes. Ils risquent moins de se retourner contre le gouvernement ou la coalition. Et s’ils quittent l’armée, ils transposeront ce savoir dans la société », dit-il en dari, que me traduit un jeune interprète.

Le jeudi, veille de la juma (le congé du vendredi, qui permet de visiter la famille), la circulation est infernale à Kaboul. Il n’y a pas de feux de circulation, et entre les nids-de-poule, les taxis jaunes, les ânes tirant des charrettes et les piétons, on met facilement 45 minutes pour faire un trajet de cinq kilomètres en voiture. Amplement le temps de remarquer que l’Afghanistan est un musée Toyota : il n’y a que cette marque, gage de fiabilité, déclinée dans tous les modèles et toutes les années !

Il n’y a pas de feux de circulation, et entre les nids-de-poule, les taxis jaunes, les ânes tirant des charrettes et les piétons, on met facilement 45 minutes pour faire un trajet de cinq kilomètres en voiture. Amplement le temps de remarquer que l’Afghanistan est un musée Toyota : il n’y a que cette marque, gage de fiabilité, déclinée dans tous les modèles et toutes les années !
L’Afghanistan est un musée Toyota : il n’y a que cette marque, gage de fiabilité, déclinée dans tous les modèles et toutes les années !

C’est dans cette jungle routière que les soldats de l’ANA subissent leur baptême du volant. Faute d’argent, la majorité d’entre eux n’ont jamais conduit avant de s’enrôler. Les instructeurs de l’OTAN doivent donc leur apprendre à manœuvrer les jeeps Humvee et les camions militaires entre des cônes orange sur un parcours d’à peine 300 m, sur les plaines rocheuses du camp Alamo, au pied des montagnes qui s’élancent vers l’Hindu Kush. Après ce cours de base de quelques jours, ils sont « prêts » pour les rues de la capitale. « Avant même les combats, leur première épreuve, c’est le trafic. Il y a de nombreux accidents », dit un militaire canadien.

La conduite n’est pas le seul cours en accéléré. Les recrues doivent se battre après seulement trois mois d’entraînement — au Canada, c’est plus d’un an.

Ces 185 000 soldats et 172 000 policiers, équipés d’une technologie américaine moderne mais formés à la hâte, parviendront-ils à assurer la sécurité du pays après 2014 ?

« Ce serait naïf de penser qu’il n’y aura pas une instabilité importante », répond la majore canadienne Susan French, mentor en gestion auprès des policiers afghans depuis octobre dernier. « Les talibans vont tester le gouvernement. Reste à voir si l’Armée nationale résistera ou si tout partira en vrille. »

Dans son austère bureau du ministère afghan de la Défense, le major-général Afzab Aman, qui supervise toutes les opérations de combat, ne doute pas de son armée : « Nous sommes plus nombreux et mieux équipés que les talibans. » Près de 372 000 soldats et policiers répartis sur un territoire un peu plus petit que le Texas, « ça va avoir un effet », ajoute-t-il.

Des soldats afghans qui suivent leur cours de conduite théorique. Les instructeurs de l’OTAN doivent leur apprendre à manœuvrer les jeeps Humvee et les camions militaires entre des cônes orange sur un parcours d’à peine 300 m, sur les plaines rocheuses du camp Alamo, au pied des montagnes qui s’élancent vers l’Hindu Kush.
Des soldats afghans qui suivent leur cours de conduite théorique. Les instructeurs de l’OTAN doivent leur apprendre à manœuvrer les jeeps Humvee et les camions militaires entre des cônes orange sur un parcours d’à peine 300 m, sur les plaines rocheuses du camp Alamo, au pied des montagnes qui s’élancent vers l’Hindu Kush.

Afzab Aman parle doucement, mais son regard est celui d’un homme qui a déjà tué. Ce Tadjik d’une cinquantaine d’années a combattu les Russes, les talibans et les seigneurs de guerre sous les ordres d’Ahmed Shah Massoud, héros populaire de la résistance, assassiné en 2001.

Si l’armée afghane s’est décomposée après le retrait des troupes russes, en 1989, c’est que les soldats ont déserté, raconte le major-général en lissant sa moustache noire. Ils n’étaient plus payés et l’équipement tombait en ruine. « Il ne faut pas manquer d’argent », dit-il, craignant que les pays donateurs s’épuisent et que le financement s’amenuise.

Les États-Unis consacrent 10 milliards de dollars par année à l’ANA. C’est deux fois le budget total de l’État afghan !

En 2015, le budget de l’armée chutera à 4,1 milliards par an, dont 500 millions proviendront de l’administration afghane. L’engagement des États-Unis se termine en 2017. Ensuite, tout sera à négocier.

L’idée que l’État afghan puisse réduire la taille de son armée pour compenser un manque de fonds inquiète Peter MacKay, le ministre canadien de la Défense (muté récemment au ministère de la Justice). « Si Kaboul diminue sa force de 100 000 hommes, où vont aller ces guerriers bien armés et entraînés ? », demande-t-il, en faisant référence aux talibans, trafiquants de drogue et potentats locaux qui dirigent des milices privées.

Le risque est bien réel, dit Graeme Smith, de l’International Crisis Group. « Si l’argent n’est pas au rendez-vous, parce que l’Afghanistan n’est plus la priorité des pays occidentaux, l’ANA va se décomposer, dit-il. Les soldats sont là pour l’argent. » Les quelque 300 dollars par mois qu’ils touchent représentent le double du salaire moyen dans le pays.

Le major-général Afzab Aman supervise toutes les opérations de combat de l'ANA.
Le major-général Afzab Aman supervise toutes les opérations de combat de l’ANA.

« On ne pourra pas toujours compter sur l’aide extérieure pour assurer notre sécurité », dit le brigadier-général Aminullah Patyani, devenu l’un des premiers commandants de kandak de l’ANA à son retour d’exil, en 2002. L’économie afghane doit générer des revenus à l’État, ajoute-t-il entre deux gorgées de kowa, ce thé vert favori des Afghans.

En 2012, les revenus autonomes des pouvoirs publics ont été de 2,2 milliards de dollars, et les dons internationaux de 16 milliards. Mis à part la bande de Gaza et le Liberia, aucun autre endroit dans le monde ne reçoit autant d’aide internationale par habitant.

Percevoir des taxes et des impôts dans un pays plombé par le marché noir est une entreprise ardue. Un plan est en marche afin que Kaboul augmente plutôt ses revenus de douane.

Le commerce étant la force des Afghans, la rénovation et la multiplication des postes frontières depuis 2009 a permis de faire passer ces revenus de 250 millions de dollars à près d’un milliard par année.

L’autre avenue, stimuler l’économie grâce aux entreprises privées, est un chemin plus cahoteux. Malgré les importantes richesses naturelles du pays, notamment dans les mines et le gaz naturel, le haut niveau de corruption et la faible sécurité freinent l’intérêt. La méfiance du gouvernement afghan contribue aux difficultés, affirme un diplomate occidental. « Les fonctionnaires afghans avec les meilleurs capacités de gestion, qui dirigent les ministères, sont ceux qui ont été formé sous le régime communiste. Pour eux, les entreprises leur veulent du mal, alors la réglementation et les délais sont pénibles. »

Le brigadier-général Aminullah Patyani, devenu l’un des premiers commandants de kandak de l’ANA à son retour d’exil, en 2002.
Le brigadier-général Aminullah Patyani, devenu l’un des premiers commandants de kandak de l’ANA à son retour d’exil, en 2002.

Actuellement, 78 % des Afghans travaillent dans le secteur agricole, 16 % dans les services et seulement 6 % dans l’industrie.

N’empêche, avec ou sans financement stable, l’armée afghane est vouée à l’échec, croit Chris Mason, chercheur à la Naval Postgraduate School de Monterey, en Californie. « C’est un tigre de papier », lâche-t-il, lui qui a contribué à mettre sur pied l’ANA en 2005, époque où il travaillait au Département d’État américain.

Plus de 70 % des soldats consomment de la drogue et seraient souvent « gelés » durant les patrouilles, dit-il. L’armée de l’air n’est pas en mesure d’appuyer les opérations et ne le sera pas avant 2017, au mieux. C’est l’OTAN qui mène tous les raids aériens. L’ANA n’a aucune capacité d’analyse des informations collectées sur le terrain et n’a pas une connaissance statistique suffisante pour déceler les tendances. Il n’existe donc aucune planification à moyen ou long terme. Or, dans l’armée, il faut prévoir le ravitaillement des convois, l’achat de munitions et d’équipement, l’entretien du matériel, etc. « Dans deux ans, quand l’équipement va commencer à se déglinguer, ce sera l’enfer », conclut Chris Mason.

Les deux plus importants problèmes demeurent toutefois la corruption et l’attrition.

Véhicules de combat au repos, le soir, près de Kaboul.
Véhicules de combat au repos, le soir, près de Kaboul.

Des commandants de l’ANA vendent des informations en échange de bakchichs, des pots-de-vin payés par les insurgés, qui se financent par le lucratif trafic de drogue — 90 % de l’opium mondial est produit en Afghanistan et son commerce rapporte trois milliards de dollars par année aux fermiers, talibans, seigneurs de guerre et trafiquants.

Certains officiers de l’ANA qui gèrent les budgets s’en mettent également dans les poches, de sorte que le salaire ou les rations alimentaires ne se rendent pas toujours aux troupes. Des militaires vendent des pièces de leur équipement ou de véhicules de l’armée pour faire un peu d’argent. «Il y a des lacunes à régler, convient le général Aman. On a construit une armée en pleine guerre, rien n’est facile.»

L’ANA perd par ailleurs le tiers de ses soldats chaque année ! (Dans les armées occidentales, le départ de plus de 10 % des effectifs est considéré comme problématique.) Le coût pour enrôler, équiper et entraîner près de 50 000 recrues par année est impossible à maintenir — le service militaire n’est pas obligatoire en Afghanistan.

Certains soldats déployés trop loin de leur famille quittent en raison des transports longs, compliqués et dangereux. D’autres décident de rentrer au travail quand bon leur semble.

Certains ne supportent pas le rythme effréné des combats. En 2012, quelque 1 200 soldats afghans sont morts, une hausse de 118 % en un an.

En 2012, quelque 1 200 soldats afghans sont morts, une hausse de 118 % en un an.
En 2012, quelque 1 200 soldats afghans sont morts, une hausse de 118 % en un an.

Le roulement est si élevé que Chris Mason doute du chiffre de 185 000 soldats avancé par l’ANA et l’OTAN. «C’est le nombre de soldats “entraînés et équipés”, pas celui — classé secret — des militaires présents sur le terrain. Selon mes estimations, il n’y a pas plus de 100 000 soldats en service. »

Depuis la fin juin, l’Armée afghane assure la direction des opérations dans les 405 districts du pays. Mais selon un rapport de mai 2012 préparé par le bureau de l’Inspecteur général du Département américain de la Défense, seulement 10 % des unités sont en mesure d’opérer sans le soutien des troupes étrangères.

Les soldats afghans ont aussi leurs partisans. « C’est de loin la meilleure armée naissante que j’aie vue », dit le colonel canadien Ian Hope, qui a entraîné des militaires en Jordanie, au Botswana, au Kenya et au Zimbabwe.

Cigare au bec, il surveille aux jumelles l’entraînement de ses recrues dans le creux des montagnes de Kaboul. «Ce ne sera jamais une armée comme celle du Canada ou des États-Unis. Ce sera une armée à leur image. Pour battre les talibans, ils vont utiliser leur connaissance du terrain, qui est meilleure que la nôtre. Ils savent se battre. »

Le Pakistan et l’Iran sont les deux plus sérieuses menaces à la sécurité afghane, croit le colonel Hope. Sans les services secrets pakistanais, qui les soutiennent depuis le début des années 1990, et les agents iraniens, qui veulent nuire aux forces américaines, les talibans et les groupes criminels n’auraient pas la moindre chance de l’emporter, dit-il. Le colonel Hope aurait pu ajouter les riches familles saoudiennes sunnites, qui financent l’insurrection dans l’espoir de voir un régime islamique strict s’installer à Kaboul…

« Le problème, dit le colonel Hope, c’est que tout le monde veut contrôler l’Afghanistan. »

Ce qui va bien en Afghanistan…

– Santé Le nombre de cliniques médicales a presque triplé depuis 2002,
passant de 148 à 432. Plus de 20 000 professionnels ont été formés et les trois quarts des cliniques emploient maintenant des femmes — souvent la clé pour
que les hommes consentent à des soins pour leurs épouses.

L’espérance de vie des 31 millions d’habitants a bondi de 15 ans, passant de 49 à 64 ans. Un progrès inégalé dans le monde depuis une décennie.

– Éducation Moins de 900 000 enfants (à peine 12 % des garçons et 3 % des filles) avaient accès à l’éducation en 2001. Aujourd’hui, il y a 7,1 millions d’élèves, dont 43 % de filles. Plus de 930 écoles ont été construites et 700 sont en chantier. Mais 500 ont dû fermer pendant quelques jours ou quelques mois en 2012 en raison de la violence dans certaines régions.

Il n’y a encore que 13 500 lignes téléphoniques terrestres, mais 18 millions de cellulaires ! Roshan (Roxanne), une des entreprises afghanes de téléphonie, tapisse ses offres sur de grands panneaux publicitaires.
Il n’y a encore que 13 500 lignes téléphoniques terrestres, mais 18 millions de cellulaires ! Roshan (Roxanne), une des entreprises afghanes de téléphonie, tapisse ses offres sur de grands panneaux publicitaires.

– Électricité Kaboul ne connaît presque plus d’interruptions de courant, les centrales autour de la ville ayant été remises en état.

– Communications Il n’y a encore que 13 500 lignes téléphoniques terrestres, mais 18 millions de cellulaires ! Roshan (Roxanne), une des entreprises afghanes de téléphonie, tapisse ses offres sur de grands panneaux publicitaires.

Il n’y avait qu’une station de radio en 2001, il y en a aujourd’hui 75 ! Kaboul Rock 104,1 FM, qui passe de vieux succès des années 1980 et 1990, est très populaire auprès des jeunes. Un gros bassin d’auditeurs : 65 % des Afghans ont moins de 25 ans.

– Politique Les Afghans considèrent que les trois plus importants problèmes à régler dans leur pays sont la sécurité (28 %), le chômage (27 %) et la corruption (25 %), selon un récent sondage de l’Asia Foundation. Et 52 % considèrent que l’Afghanistan va dans la bonne direction.

 Ce qui va mal en Afghanistan…

– Santé Toutes les deux heures, une femme meurt en raison d’un manque de soins durant la grossesse ou l’accouchement. L’Afghanistan trône au sommet du classement peu enviable du nombre de décès à la naissance : 121 pour 1 000 habitants.

– Éducation Ce qu’on nomme « école » n’est souvent qu’un abri de fortune : 50 % n’ont pas leur propre immeuble. La moitié des professeurs n’ont pas l’équivalent d’une 5e secondaire.

– Électricité Seulement 35 % du pays a accès à l’électricité, un des plus faibles pourcentages au monde.

Seulement 35 % du pays a accès à l’électricité, un des plus faibles pourcentages au monde.
Seulement 35 % du pays a accès à l’électricité, un des plus faibles pourcentages au monde.

– Corruption L’Afghanistan est au troisième rang des pays les plus corrompus, devant la Somalie et la Corée du Nord, selon Transparency International. Ce fléau priverait Kaboul de trois à quatre milliards de dollars par année.

– Sécurité des mentors de l’OTAN Pas moins de 57 soldats-instructeurs de l’OTAN ont été tués en 2012 par des militaires ou des policiers afghans qu’ils entraînaient, soit 18 % de toutes les victimes du côté de la coalition. Et ces inside threats sont en hausse constante. L’infiltration de l’armée afghane par des talibans suscite la méfiance entre recrues et mentors.

Le colonel canadien Ian Hope et des soldats afghans
Le colonel canadien Ian Hope et des soldats afghans
Petit kiosque ambulant au coeur de la capitale, Kaboul.
Petit kiosque ambulant au coeur de la capitale, Kaboul.

 

Il n’y avait qu’une station de radio en 2001, il y en a aujourd’hui 75 ! Kaboul Rock 104,1 FM, qui passe de vieux succès des années 1980 et 1990, est très populaire auprès des jeunes. Un gros bassin d’auditeurs : 65 % des Afghans ont moins de 25 ans.
Il n’y avait qu’une station de radio en 2001, il y en a aujourd’hui 75 ! Les jeunes représentent un gros bassin d’auditeurs : 65 % des Afghans ont moins de 25 ans.
Champ d'entraînement des recrues de l'ANA, en banlieue de Kaboul.
Champ d’entraînement des recrues de l’ANA, en banlieue de Kaboul.