Alexa McDonough (1944-2022), celle par qui la vague orange est arrivée

L’ex-cheffe néo-démocrate Alexa McDonough est décédée samedi. Notre collaborateur, qui a été son attaché de presse de 1999 à 2003, souligne l’importance sous-estimée de sa contribution à la vie politique canadienne et québécoise.

Tannis Toohey / La Presse canadienne

L’auteur a travaillé pendant près de 20 ans sur la colline parlementaire à Ottawa, notamment à titre d’attaché de presse principal de Jack Layton, de secrétaire principal de Thomas Mulcair, puis comme directeur national du NPD. En plus d’agir en tant que commentateur et analyste politique, il est président de la Fondation Douglas-Coldwell et président de Traxxion Stratégies.

Nous sommes le 14 octobre 1995. La campagne référendaire pour l’indépendance du Québec bat son plein. L’avenir du pays se jouera dans moins de deux semaines. La couverture politique n’en a que pour cet exercice démocratique historique. Pourtant, ce jour-là, une poignée de Québécois se retrouvent au Centre des congrès d’Ottawa pour un événement qui va jeter les bases d’une transformation profonde de la politique du pays. Et à la surprise de la grande majorité des observateurs, Alexa McDonough devient cheffe du Nouveau Parti démocratique du Canada. 

Ce congrès à la direction est souvent considéré comme une note de bas de page — surtout au Québec. Mais sans l’arrivée d’Alexa McDonough à la tête du NPD à ce moment précis de l’histoire, on peut se demander si le parti aurait même survécu à la crise qu’il traversait. Sans elle, point de parti en santé pour Jack Layton, et point de vague orange en 2011…

Lors des primaires tenues auprès des membres, McDonough avait pourtant terminé troisième, loin derrière les vétérans Lorne Nystrom et Svend Robinson. Et après le premier tour au congrès, c’est Svend Robinson qui était en tête, avec 37,8 % des appuis, devant McDonough (32,6 %) et Nystrom (31,5 %). Autour de moi, la grande majorité de la délégation québécoise qui appuyait Nystrom jusque-là a troqué ses macarons turquoise contre le mauve et jaune de Robinson et s’est mise à scander avec nous : « SvendPD ! SvendPD ! » Quelques instants plus tard, à la surprise générale, Robinson s’est dirigé vers le lutrin et a concédé malgré tout la victoire à McDonough. Il n’y aurait pas de deuxième tour. 

Deux ans plus tôt, le NPD avait subi une défaite historique sous la gouverne d’Audrey McLaughlin. Avec neuf sièges et moins de 7 % des voix, le parti était en perdition. Est-ce qu’Alexa pourrait faire revivre cette formation qui, moins de 10 ans auparavant, rêvait de faire d’Ed Broadbent le premier premier ministre néo-démocrate ?   

Ce n’était pas la première fois qu’Alexa McDonough déjouait les pronostics. En 1980, « l’Ange de fer », comme certains l’avaient baptisée, était devenue la première femme à se faire élire à la tête d’un parti politique d’importance au Canada, le NPD de la Nouvelle-Écosse. Une révolution féministe : à son élection comme députée d’Halifax, il n’y avait pas de toilettes pour femmes dans l’enceinte de l’Assemblée législative. Elle devait se rendre à l’endroit prévu pour les touristes !

Au cours des quatre élections provinciales suivantes, elle mena le NPD de sa province aux quatre meilleurs résultats de son histoire. Après son saut comme cheffe du grand frère fédéral, Alexa McDonough allait donner des sueurs froides à Jean Chrétien.

En 1997, les libéraux avaient devant eux une droite divisée et pensaient accroître leur majorité en déclenchant des élections anticipées. Les stratèges du parti au pouvoir croyaient que le NPD sous McDonough n’était pas une source de préoccupation : leurs projections leur accordaient jusqu’à 220 sièges ! Ça a failli coûter aux libéraux leur majorité. Lors de ces élections, le PLC a perdu 19 sièges. Cinq de moins et il allait devenir un gouvernement minoritaire.

L’auteur du texte, Karl Bélanger, en discussion avec Alexa McDonough à Montréal, alors que la cheffe du NPD tournait une publicité pour la campagne électorale fédérale de 2000. Photo fournie par Karl Bélanger.

Le pays sortait de la crise économique des années 1990 et était aux prises avec des finances publiques en déroute. McDonough a fait campagne contre les réformes de l’assurance-emploi et les mesures d’austérité, ce qui a mené le NPD à des gains historiques dans le Canada atlantique. Limité jusque-là à trois circonscriptions dans cette région, le NPD a remporté deux sièges au Nouveau-Brunswick et, surtout, la majorité des sièges en Nouvelle-Écosse, défaisant au passage les ministres piliers du gouvernement Chrétien David Dingwall et Doug Young. Le NPD a retrouvé le statut de parti officiel aux Communes et les ressources qui l’accompagnent. Il est redevenu un acteur incontournable. 

Sans cette performance, quel aurait été le sort du NPD ? À la suite du scrutin de 1993, plusieurs croyaient le parti mort, et des voix proposaient d’ailleurs que le NPD se saborde au profit du Parti libéral, surtout devant la montée du Reform Party. En déjouant les pronostics encore une fois, McDonough a permis non seulement au parti de survivre, mais aux néo-démocrates de rêver à des victoires dans des terres peu fertiles… Comme celles du Québec.

La contribution d’Alexa McDonough reste certes sous-évaluée, mais elle est importante. Si elle n’avait pas réussi à ressusciter le NPD, à rétablir le financement, à retrouver des bases d’appuis plus solides, à rebâtir des ponts avec le mouvement syndical, il est fort peu probable que le parti aurait pu traverser le désert comme il l’a fait. Sans Alexa McDonough, Jack Layton n’aurait pas pris la tête d’un parti en bonne santé financière et politique. Et la vague orange qui a déferlé sur le Québec quelques années plus tard n’aurait jamais eu lieu. 

Par sa victoire en 1995, McDonough devenait aussi la première femme à succéder à une autre femme à la direction d’un parti politique fédéral. À ce jour, Kim Campbell est toujours la seule à avoir été élue à la tête des conservateurs fédéraux ; quant aux libéraux fédéraux, ils n’ont encore choisi aucune leader féminine. Il y a de plus en plus de femmes en politique, mais la réalité au Canada reste difficile : parmi les 14 ayant été premières ministres, aucune n’a réussi à se faire réélire pour un second mandat. Pas une seule.

Il n’en demeure pas moins qu’Alexa McDonough a ouvert la porte à plusieurs d’entre elles. D’ailleurs, des politiciennes de tous les horizons lui ont rendu hommage tout au long de la semaine. Pour plusieurs, Alexa a été une pionnière et une source d’inspiration.