Alison Redford : « Le Québec a un avantage que nous n’avons pas »

Au bout du fil, le français est hésitant, mais la voix est forte et déterminée. La première ministre albertaine ne s’en laisse pas imposer, même dans sa langue seconde. Surtout lorsqu’il est question de pétrole, source par excellence de richesse — mais aussi d’ennuis — pour sa province.

Au rythme actuel, les oléoducs qui exportent l’or noir albertain seront au maximum de leur capacité en 2016. Sans nouveaux marchés, l’Alberta se retrouvera enclavée, et l’exploitation du pétrole classique ainsi que de celui des sables bitumineux devra inévitablement ralentir, ce qui privera Edmonton, mais aussi Ottawa, de milliards de dollars de revenus.

Une possibilité qu’Alison Redford veut éviter. La première ministre plaide pour une stratégie pancanadienne sur l’énergie et une meilleure collaboration entre Ottawa et les provinces, afin que le Canada soit moins dépendant du marché américain pour l’exportation, mais aussi de l’étranger pour l’importation de pétrole.

Le Québec est dans la mire d’Alison Redford, qu’il s’agisse de transporter du pétrole par un pipeline existant (celui d’Enbridge, entre Sarnia et Montréal), par une nouvelle infrastructure (le projet de TransCanada, entre l’Ontario et le Nouveau-Brunswick) ou même par train.

Le Québec songe à extraire de l’or noir. Quels conseils pourriez-vous lui donner ?

L’Alberta extrait du pétrole depuis 40 ans. Nous avons beaucoup appris. Nous serions heureux d’aider le Québec à encadrer son développement pétrolier s’il le souhaite. Nous avons des fonctionnaires prêts à donner un coup de main.

Le Québec a la chance de commencer au moment où les technologies d’extraction sont très avancées et beaucoup plus propres qu’avant. Les lois environnementales sont aussi plus strictes et les entreprises se sont adaptées. Avant 1990, il y avait du laxisme. Maintenant, la pollution est moins importante, et c’est tant mieux. Il y aura toujours un risque écologique, mais l’équilibre entre l’environnement et le développement économique est plus sain aujourd’hui.

Quels sont les bons coups dont le Québec pourrait s’inspirer ?

Photo : Jason Franson/PC
Photo : Jason Franson/PC

Le pétrole est une ressource non renouvelable, alors il faut s’attendre à ce que celle-ci disparaisse. Il faut utiliser l’argent intelligemment pour que les générations futures en profitent. Nous avons ainsi mis sur pied, en 1976, le Heritage Fund, qui récolte une partie de l’argent du pétrole et du gaz pour un usage futur. Ces fonds peuvent servir à diversifier l’économie, à faire de la recherche ou à réduire la dette. Malheureusement, depuis 20 ans, les gouvernements ont préféré utiliser l’argent pour les dépenses courantes et n’ont pas contribué au fonds Heritage, de sorte qu’il ne contient que 16,4 milliards de dollars. C’est une erreur. J’ai promis de recommencer à y verser de l’argent.

Y a-t-il une autre erreur à éviter ?

La plus grande difficulté n’est pas la technologie, mais la croissance rapide de la ville qui se trouve au cœur de l’activité. La pression sur le logement, les écoles, les hôpitaux devient très forte ; il faut gérer les services à la population. On a connu beaucoup de problèmes à Fort McMurray, où sont exploités les sables bitumineux. Il faut planifier l’explosion de la demande qui vient avec cette richesse.

Y a-t-il un danger à devenir dépendant des revenus des ressources naturelles, un secteur cyclique où les prix sont volatils ? Par exemple, la chute du prix du pétrole cette année fera perdre à l’Alberta six milliards de dollars…

Le risque, énorme, c’est que le gouvernement s’habitue à ces revenus. Il est irresponsable de ne se fier qu’à une ou deux ressources pour asseoir notre prospérité. L’Alberta va s’arranger, malgré le trou de six milliards, mais c’est évident qu’il faut accélérer la diversification de notre économie.

Le Québec a un avantage : la proximité de l’océan pour exporter son pétrole ou son gaz. L’Alberta est coincée au milieu du continent, et donc dépendante du marché américain, où les prix du baril sont encore plus volatils. Le prix de notre baril a chuté de 20 % ces six derniers mois. Il se vend moitié moins cher que le cours du Brent [NDLR : le prix de référence mondial pour le pétrole brut du bassin atlantique, marché d’où provient la majorité du pétrole consommé au Québec]. Pour nous, ça veut dire 75 millions de dollars en moins chaque jour ! Le défi, c’est l’exportation, pour être moins dépendant d’un seul marché.

C’est là que le Québec entre dans votre stratégie. À quel point l’inversion du pipeline entre Sarnia et Montréal, pour acheminer du pétrole de l’Ouest, est-elle importante pour vous ?

Photo : John Teeter
Photo : John Teeter

Il nous faut de nouveaux marchés. Mais ce projet est aussi très bon pour l’économie du Québec. Il pourrait y avoir beaucoup d’emplois en jeu. Ce pipeline existe déjà. Il ne s’agit pas d’en créer un nouveau, mais d’inverser le sens du pétrole.

Cela nous donnerait aussi un accès à la mer et, possiblement, à l’exportation sur le marché mondial, où les prix sont meilleurs. Ce serait bon pour nous, mais aussi pour tout le Canada. Le faible prix de notre pétrole sur le marché américain fera perdre 1,2 milliard de dollars au fédéral cette année.

Mais nous ne voulons rien précipiter. On prendra le temps qu’il faudra avec Québec pour mesurer les répercussions de ce projet. Tous les points de vue seront entendus. À la fin, c’est Québec qui aura le dernier mot.

Il ne semble pas y avoir de politique pancanadienne cohérente en matière d’énergie. Maintenant que le marché américain a moins besoin de l’énergie du Canada, une stratégie canadienne est-elle nécessaire ?

Absolument ! J’en ai parlé souvent depuis que je suis devenue première ministre, le printemps dernier. Les provinces ont passé tellement de temps à protéger leurs compétences et à garder jalousement leurs marchés qu’on a oublié les grandes possibilités commerciales qu’une meilleure coordination procurerait. Il faut s’entraider, se parler. Et si le fédéral peut faciliter les échanges, tant mieux.

Les critiques disent que la construction d’un pipeline vers l’est ou l’inversion des oléoducs existants ne fera qu’accélérer l’exploitation des sables bitumineux, très polluants. Que répondez-vous ?

On entend souvent cet argument, et pas seulement au Québec. Il y a un manque d’information sur l’exploitation de notre pétrole. L’industrie fait de gros efforts pour diminuer son empreinte écologique. La technologie est plus efficace qu’avant pour réduire les gaz à effet de serre.

Est-ce que la présence d’un gouvernement souverainiste à Québec change l’approche dans ce dossier de pipeline ?

Non. Le gouvernement du Québec veut faire tourner l’économie, créer des emplois, tout en préservant l’environnement. Québec a besoin d’argent pour payer ses systèmes d’éducation et de santé. C’est l’objectif de tous les gouvernements. C’est de ça qu’il est question dans nos échanges.

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«Les provinces ont passé tellement de temps à garder jalousement leurs marchés qu’on a oublié les possibilités commerciales qu’une meilleure coordination procurerait. Il faut s’entraider, se parler.»