Andrew Scheer, Coldplay et la trame sonore des derniers jours

Dans une chronique politique musicale inédite, Alec Castonguay nous raconte les derniers jours de la réflexion d’Andrew Scheer, qui a démissionné de son poste de chef du Parti conservateur, jeudi.

Photo : La Presse canadienne

(Pour ceux qui aiment la musique, la vie a quelque chose d’une longue trame sonore. Il y a de ces moments qui semblent, par hasard, coller parfaitement au répertoire d’un artiste ou d’un groupe. Voici une chronique musicale pour ceux qui s’intéressent à la politique, à Coldplay et aux derniers instants d’Andrew Scheer. Vous n’avez besoin d’avoir de l’intérêt que pour deux des trois éléments pour apprécier ce qui suit.)

Les derniers jours avaient été empreints de réflexion à Stornoway, la résidence officielle du chef de l’opposition à Ottawa. Depuis près de deux mois le chef conservateur, Andrew Scheer, était sous pression de la part de plusieurs députés, organisateurs, anciens candidats et membres du parti pour qu’il quitte ses fonctions.

Il y a près de trois semaines, le député Gérard Deltell était débarqué dans son bureau, avec un regard un peu triste malgré le sourire qu’il semble afficher en permanence au coin des lèvres. Ils s’étaient enfermés, seuls. Deltell, un poids lourd chez les conservateurs au Québec, lui avait conseillé de rendre les armes. D’arrêter de s’accrocher. Pour le bien du parti. Et de sa famille.

Il n’était pas seul à le penser. Et à lui dire.

Le vétéran député Ed Fast, de la Colombie-Britannique, ancien ministre de Stephen Harper, venait de refuser un poste de critique parce qu’il croyait qu’Andrew Scheer n’était plus l’homme de la situation.

Certains députés qui avaient menacé en novembre de quitter le caucus si le chef ne faisait pas le ménage dans sa garde rapprochée — Deltell n’était pas de ceux-là —réclamaient maintenant sa tête. Le départ précipité de son chef de cabinet, Marc-André Leclerc, de son directeur des communications, Brock Harrison, et de son directeur de campagne, Hamish Marshall, le 23 novembre, n’avait pas suffi à les apaiser. Un coup d’épée dans l’eau. Depuis, Andrew Scheer était davantage exposé à la critique, nu devant les attaques, plus personne n’étant en poste près de lui pour le défendre à l’interne.

La semaine dernière, de retour d’un périple de quelques heures en avion pour une activité partisane au pays, Andrew Scheer est allé voir son fils de 14 ans, Thomas, dans sa chambre à Stornoway. Dehors, une petite neige tombait sur la ville engourdie par le froid.

De la noirceur qui enveloppait la capitale se dégageait l’impression que le Canada entier se demandait ce qu’il ferait avant la pause des Fêtes. Resterait-il chef du Parti conservateur ? Il en a parlé longuement avec son fils.

EXTRAIT – Violet Hill

Was a long and dark December
From the rooftops I remember
There was snow
White snow

Clearly I remember
From the windows they were watching
While we froze down below

When the future’s architecture
By a carnival of idiots on show
You’d better lie low

If you love me
Won’t you let me know?

Au fil de la conversation, Andrew Scheer se rend compte que son ainé a tellement vieilli depuis deux ans, soit depuis qu’il est devenu chef du parti. Il est plus grand. Plus fort. Plus mature. Bientôt, il pourrait être aussi grand que lui, qui fait tout de même six pieds et quatre pouces. Or, il ne l’a pas vu changer sous ses yeux, trop occupé à tenter de devenir le prochain premier ministre. Ça le frappe comme une tonne de briques.

Secoué, il descend au rez-de-chaussée. Sa femme, Jill, ne passe pas par quatre chemins : elle en a assez. Quand ça va bien, les sacrifices sont plus faciles à accepter. Mais quand ça va mal, pourquoi s’infliger ce calvaire de la pression populaire, des déplacements, des nuits loin de la maison? Elle veut l’avoir avec elle, avec eux, et panser les plaies de la campagne qui ne sont pas encore cicatrisées.

Oui, Scheer a obtenu plus de votes que Justin Trudeau le 21 octobre. Oui, le Parti libéral a été réduit à un gouvernement minoritaire. Ce n’est pas un désastre. Mais ce n’est pas ce dont il avait besoin pour rester en place. Il aime son parti, mais les troupes conservatrices ont cru à la victoire. Un peu trop pour passer facilement à autre chose. Et à la fin, Andrew Scheer a perdu.

Peut-être est-il temps de rentrer à la maison…

EXTRAIT – Fix You

When you try your best but you don’t succeed
When you get what you want but not what you need
When you feel so tired but you can’t sleep
Stuck in reverse

When the tears come streaming down your face
‘Cause you lose something you can’t replace
When you love someone but it goes to waste
What could it be worse?

Lights will guide you home
And ignite your bones
And I will try to fix you

Andrew Scheer est en politique depuis 2004. Il est devenu député de Regina-Qu’Appelle alors qu’il n’avait que 25 ans. Toute sa vie professionnelle est liée à la politique. Inévitablement, il y a ce vertige devant l’inconnu.

À qui en parler? À qui confier cette peur qui tenaille l’estomac? À qui demander conseil sur cette difficile décision à prendre?

Hamish Marshall est pour lui le frère qu’il n’a jamais eu. Son directeur de campagne en 2019 était aussi à la tête de sa course à la direction en 2017. Les deux se sont rencontrés en 2002, alors qu’ils étaient de jeunes adjoints ambitieux au service de Stephen Harper, alors chef de l’Alliance canadienne. Marshall prêtait main-forte à l’organisation sur le terrain, avec un œil sur les sondages, alors qu’Andrew Scheer s’activait aux communications internes : il répondait au courrier destiné au chef et aidait à organiser les activités du parti.

Il lui lâche un coup de fil.

EXTRAIT – Talk

Oh brother, I can’t, I can’t get through
I’ve been trying hard to reach you ’cause I don’ know what to do
Oh brother, I can’t believe it’s true
I’m so scared about the future, and I wanna talk to you
Oh, I wanna talk to you

Il n’y a rien de facile à quitter un poste qu’on a tant convoité. Un jour, le chef est au sommet. Le roi du mouvement conservateur canadien. Puis, soudainement, tout semble bien fragile. C’est la descente.

La chorale des membres et des députés qui chantait nos louanges en disant nous aimer, était-ce une chimère? Un mensonge? A-t-il confondu les dernières tapes dans le dos avec les bruits de la cavalerie qui souhaitaient sa peau, la fin de sa mission? La solitude du pouvoir pèse lourd. Est-ce que tout ça en vaut la peine?

Ces questions tournent en boucle lors d’une prière du soir à la maison, en début de semaine (Andrew Scheer est très croyant).

EXTRAIT – Viva La Vida

I used to rule the world
Seas would rise when I gave the word
Now in the morning, I sleep alone
Sweep the streets I used to own

I used to roll the dice
Feel the fear in my enemy’s eyes
Listen as the crowd would sing
Now the old king is dead! Long live the king!

One minute I held the key
Next the walls were closed on me
And I discovered that my castles stand
Upon pillars of salt and pillars of sand

I hear Jerusalem bells are ringing
Roman Cavalry choirs are singing
Be my mirror, my sword and shield
My missionaries in a foreign field
For some reason I can’t explain
Once you go there was never, never a honest word
And that was when I ruled the world

Puis, comme c’est souvent le cas en politique, le temps semble soudainement s’accélérer.

L’ancien ministre de Stephen Harper, John Baird, qu’Andrew Scheer a mandaté pour faire l’autopsie de ce qui a mal tourné durant la campagne, termine ses consultations à travers le pays cette semaine. Son rapport n’est pas prêt, tant s’en faut, mais la plupart de ses conversations avec les organisateurs, les députés et les anciens candidats de l’Ontario, du Québec et des Maritimes se ressemblent : les communications du parti ont été terribles; le message a été mal calibré; la machine bleue longtemps plus performante que celle des rouges n’est plus à la hauteur; les courses serrées ont été mal identifiées; les sondages internes ont été déficients…

Puis, il y a le chef. Son style. Son leadership. Ses positions sociales mal expliquées et moins adaptées à certains coins du pays en 2019. John Baird l’a entendu. Souvent. Trop pour l’ignorer. À l’évidence, Andrew Scheer ne faisait pas partie de la solution, mais du problème.

John Baird doit lui dire clairement, en personne ou dans le rapport final. Au milieu de la confusion d’une fin de règne, mieux vaut lui en parler de vive voix.

EXTRAIT – Clocks

The lights go out and I can’t be saved
Tides that I tried to swim against
Have brought me down upon my knees
Oh I beg, I beg and plead, singing

Come out of the things unsaid
Shoot an apple off my head and a
Trouble that can’t be named
A tiger’s waiting to be tamed, singing

You are, you are

Confusion that never stops
The closing walls and the ticking clocks gonna
Come back and take you home
I could not stop, that you now know, singing

Come out upon my seas
Cursed missed opportunities am I
A part of the cure
Or am I part of the disease, singing

You are, you are
You are, you are

Il y a un moment en politique, quand la pression ne fait que grimper, où la cocotte-minute menace de céder.

John Baird tourne autour des députés et des organisateurs qui se vident le cœur. Le fils d’Andrew Scheer et sa femme lui chuchotent de revenir à la maison. Sa garde rapprochée n’est plus rapprochée et elle ne peut plus rien pour lui.

Puis, mercredi soir, la rumeur se répand comme une trainée de poudre dans les rangs du caucus : le parti a versé une compensation au chef pour l’école privée de quatre de ses cinq enfants — la petite dernière, Mary, n’a pas encore l’âge scolaire. L’allocation de plusieurs milliers de dollars sert depuis 2017 à combler l’écart entre la facture de l’école privée à Regina et l’école privée catholique d’Ottawa, plus chère. Rien d’illégal, semble-t-il, puisque les factures ont été approuvées par le parti.

Mais voilà, bien des dirigeants du parti ne le savaient pas, y compris Stephen Harper, qui siège — pas mal à temps partiel, disons-le — sur l’exécutif du Fonds conservateur, qui contrôle la bourse du parti.

Pour un chef qui a fait campagne sur la transparence et l’honnêteté, et dont l’équipe conservatrice a joué à fond le scénario de la lutte entre la rockstar politique Justin Trudeau et Monsieur Tout-le-Monde Andrew Scheer, ça passe mal.

Il n’y a rien de facile en politique. Le chef ayant déjà un genou par terre, l’espoir de traverser cette mini-tempête interne est faible.

De plus, les organisateurs et stratèges ontariens du premier ministre Doug Ford, dont la plupart ont déjà servi sous Stephen Harper, montaient depuis quelques jours une campagne pour forcer Andrew Scheer à lâcher la direction du parti. Le congrès d’avril où devait se tenir un vote de confiance sur le leadership du chef ayant lieu à Toronto, ça n’augurait rien de bon…

Extrait – The Scientist

Running in circles, coming up tails
Heads on a science apart

Nobody said it was easy
It’s such a shame for us to part
Nobody said it was easy
No one ever said it would be this hard
Oh take me back to the start

La décision de partir a été annoncée jeudi 12 décembre au matin, lors d’une réunion spéciale du caucus à Ottawa. C’est un Andrew Scheer très émotif qui a affirmé à ses troupes qu’il quittait la barre du parti, pour son bien, celui de sa famille, et celui de la formation qu’il aime tant.

Il allait toutefois rester dans les parages comme chef par intérim et chef de l’opposition officielle à la Chambre des communes. «Ce fut une belle aventure, leur a-t-il dit calmement. La plus extraordinaire de ma vie. Je reste un conservateur. Et je suis fier de l’être. Mais je vais maintenant prendre du temps pour moi et ma famille.»

EXTRAIT – Parachutes

I’ll be round
I’ll be loving you always
Always

Here I am and I’ll take my time
Here I am and I’ll wait in line always
Always

La toune cachée

Andrew Scheer écoute beaucoup de musique dans la vie, mais peu de Coldplay en réalité. Il est un amateur de plusieurs styles, mais surtout de country, Saskatchewan oblige.

Dans l’autobus de tournée du chef lors de la dernière campagne électorale, quand la route était longue et que l’ennui gagnait la caravane qui filait entre champs et forêts, c’est John Denver qui accompagnait Andrew Scheer et sa garde rapprochée.

Il m’a semblé qu’il était approprié de terminer cette chronique politique musicale avec la chanson qui était la leur, et qui se prête bien aux circonstances d’un retour à la maison pour Andrew Scheer.

EXTRAIT – Take me Home de John Denver

The radio reminds me of my home far away
Driving down the road, I get a feeling
That I should have been home yesterday, yesterday

Country roads, take me home
To the place I belong
West Virginia, mountain mama
Take me home, country roads

Country roads, take me home
To the place I belong
West Virginia, mountain mama
Take me home, country roads

Take me home, down country roads
Take me home, down country roads

(Merci à Coldplay pour l’inspiration et à John Denver pour la chute du texte. N’hésitez pas à acheter la musique de vos artistes.)

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5 commentaires
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Touchant, terrible par moment, et Denver à la toute fin pour se rappeler à la maison… Merci Alex de nous permettre aussi d’être avec l’homme. Je suis très loin de ce qu’il représente mais proche de ce qu’il a dû traverser. Donner la parole au chanteur, poète pour y parvenir. Fallait le faire, bravo!

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Quel beau texte et quelle belle association avec les chansons de Coldplay. Bravo Alec vous demeurez l’un de mes chroniqueurs préférés.

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Je lis depuis longtemps l’Actualité et j’ai suivi de près l’avant-campagne d’Andrew Sheer depuis votre numéro avec son visage sur la couverture et le long article qui lui était dédié mentionnant les réelles possibilités de le voir prendre le pouvoir. Aujourdh’ui en écoutant vos extraits musicaux collants si bien à votre texte on aurait dit que Cold Play a composé des textes prémonitoires. Je vous félicite pour votre si bon article tellement différent de ce qu’on a l’habitude de lire sur la vie politique du Canada. Ce matin j’ai éprouvé un réel grand plaisir à lire et évidemment écouter ses belles chansons.

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