Arctique : à la recherche du pôle Nord

Le pôle Nord existe-t-il vraiment ? Si oui, à qui appartient-il ? Le sujet est vaste, ambitieux et complexe… Voici des pistes d’exploration d’un point de vue cartographique.

Photo : Per Breiehagen / Getty Images
Photo : Per Breiehagen / Getty Images

 

Arthur Charpentier est professeur de mathématiques à l’UQAM et participera, le 18 mars prochain, à une conférence intitulée «À qui appartient le pôle Nord ?», organisée par le Cœur des sciences et la Chaire Raoul-Dandurand, en compagnie de Thierry Garcin et Philippe Rekacewicz.

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PolitiqueJ’étais dans le Sud durant le mois de février et je me suis alors rendu compte que les Jeux olympiques d’hiver n’intéressaient que peu de monde en dehors des Canadiens et des peuples qui subissent l’hiver, comme les Russes ou les Norvégiens, entre autres.

Un autre point commun de toutes ces nations est de s’être découvert (plus ou moins récemment) un intérêt très fort pour leur nordicité, et plus particulièrement, d’un point de vue géopolitique, pour le pôle Nord.

 

 

Il y a tout juste un an, Philippe Rekacewicz publiait, dans Le monde diplomatique, un article sur la Cartographie radicale qui expliquait que «la cartographie traditionnelle revendique le statut de science exacte s’appuyant sur des données fiables», alors qu’en réalité, elle a une fonction sociale et politique considérable.

Il aura d’ailleurs fallu attendre les années 2000, nous dit-il, pour qu’apparaisse une «pratique cartographique» dite radicale (qu’on dénomme également «cartographie critique» ou «contre-cartographie»), soit une cartographie engagée qui prend donc la forme d’une contestation des «réalités» auparavant considérées comme incontestables, pour déconstruire un discours établi et restaurer l’espace public.

Je rejoins complètement Philippe Rekacewicz dans sa lecture critique et son idée que les cartes ne sont qu’un support graphique parmi d’autres. Ce géographe a ainsi proposé une très belle visualisation de l’Arctique :

 

 

Et, comme souvent, il a raison. Pour comprendre l’Arctique, il faut avoir une visualisation claire. Car comme beaucoup de monde, j’ai été éduqué avec des cartes qui ressemblaient à ça :

 

 

Autrement dit, à travers ce prisme, l’Arctique et le pôle Nord sont des concepts flous, un peu comme l’horizon… quelque part au nord. (On notera au demeurant qu’il est plus aisé d’avoir conscience du fait que l’Antarctique existe, par exemple, même si les cartes usuelles ne permettent pas de prendre conscience de sa superficie — un peu moins de deux fois la taille de l’Australie).

D’ailleurs, en consultant Google Maps, il est possible de voir — en butant contre la partie supérieure de la carte — qu’on… ne voit rien, dès lors que l’on cherche à visualiser ce pôle Nord (même s’il est sous la glace).

Ainsi, à l’instar du père Noël, le pôle Nord existe-t-il vraiment ? Le premier défi est d’avoir une visualisation aussi pertinente que possible du pôle.

Car les Soviétiques ne s’y trompèrent pas lorsqu’ils représentèrent l’Arctique avec un point de vue qui donnait l’impression que l’Arctique était russe :

 

 

Pour appréhender les projecteurs, deux ouvrages fabuleux expliquent cela très clairement. Flattening the Earth – Two Thousand Years of Map Projections, de John Parr Snyder, mais aussi (et surtout) How to Lie with Maps de Mark Monmonier. Mark Monmonier a également publié un livre passionnant sur le sujet (voir en particulier le chapitre 6), intitulé Air Apparent – How Meteorologists Learned to Map, Predict, and Dramatize Weather

Pour visualiser le pôle Nord, on peut utiliser quelques fonctions simples (basées sur un travail en cours avec @3wen). Nous mettrons ici l’accent sur trois pays dont on parle habituellement lorsqu’il est question du pôle Nord, soit le Canada, la Russie et le Groenland, et sur deux régions — une située à moins de 1 500 km du pôle Nord, et l’autre, à 3 000 km du pôle (soit un peu en dessous du Cercle arctique).

 

 

Si on veut changer de point de vue, on peut observer l’animation suivante :

D’ailleurs, si on compare la proportion du disque occupé par chacun des pays (j’ai pris ici chacun des huit pays de l’Arctique), on obtient — avec, en abscisse, la distance au pôle, et en ordonnée, la proportion du disque occupée par chacun des pays, incluant le Canada (en rouge), la Russie (en bleu) et le Groenland (en vert) — ceci :

 

 

Techniquement, le pôle Nord pose de réels soucis, car la plupart des données sont représentées par leur latitude et leur longitude. Les pôles sont les seuls points — dans cette représentation — à avoir une infinité de coordonnées !

 

 

La latitude est de 90°, mais toutes les longitudes sont valides. On trouve ainsi des imprécisions, y compris sur les cartes construites à partir de données satellites, qui pourraient pourtant balayer uniformément la sphère.

 

Le pôle Nord peut ainsi compter beaucoup de discontinuités, uniquement à cause de la représentation des données par la latitude et la longitude : en quelques kilomètres, on passe d’une zone rouge à une zone blanche, ce qui pose des soucis de lissage de la carte (les données n’étant manifestement pas considérées ici comme circulaires pour le lissage).

Maintenant, plus qu’un point sur la carte, on peut voir le pôle Nord comme une région, et non pas comme un point sur la sphère défini très arbitrairement. Il s’agit d’une légère exagération, car le pôle Nord est défini par l’axe de rotation de la terre :

 

 

Cela induira une espèce de symétrie, par exemple sur le climat. Mais le second problème qui apparaîtra alors est que le pôle Nord vu comme un territoire (un territoire de glace, plus précisément) est alors une zone qui va changer avec les saisons :

Par exemple, en septembre dernier, la glace occupait la région suivante, ce qui montre que peu de pays peuvent effectivement rejoindre le pôle Nord «à pied», et ce, quel que soit le moment de l’année :

 

 

Vous l’aurez compris, le sujet est vaste, ambitieux et complexe… et nos travaux — avec @3wen — se poursuivent…

Le billet original a été publié sur le blogue de l’auteur.

Arthur Charpentier
Professeur de mathématiques @UQAM
Suivez-le : @freakonometrics

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À propos de la Chaire Raoul-Dandurand

Créée en 1996 et située à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques compte plus de 30 chercheurs issus de pays et de disciplines divers et comprend quatre observatoires (États-Unis, Géopolitique, Missions de paix et opérations humanitaires et Moyen-Orient et Afrique du Nord). On peut la suivre sur Twitter : @RDandurand.

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Bonjour,

Je ne vois pas bien en quoi le fait que le Pôle Nord ayant une infinité de longitude puisse être un problème en soi. En effet, il est ainsi parce qu’on l’a défini p/r à l’axe de rotation de la terre. Si on avait choisi un système de coordonnées selon l’axe du champ magnétique terrestre ou selon un axe perpendiculaire/parallèle à la direction de révolution de la terre, on aurait quand même un point (en fait deux) à la surface de la terre qui a (ont) une infinité de longitude. C’est le propre d’un système de coordonnées (ou de repérage) sphériques.

Cependant, s’il faut vraiment que cela ait des implications géopolitiques, alors je propose que l’on utilise uniquement un système UTM (ou tout autre projection appropriée) pour parler de cette région. Ainsi, on ne s’encombre pas d’un repérage mal défini pour ce point particulier, lequel serait susceptible d’introduire des conflits quant à l’assignation de la propriété de ce point. D’ailleurs, il me semble que c’est un peu la voie qui vous tente.

Quoiqu’il en soit, votre article est très intéressant.

Bon très bien. Le pôle nord est sûrement sur le territoire d’un des trois pays.
Maintenant, pourriez-vous m’expliquer l’importance de cette décision.
Stephen Harper s’appuie sur le présence traditionnelle du Père Noël
pour forcer les scientifiques canadiens à faire la preuve que le pôle est canadien.

Mai au delas de ça ?

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