Aspirations russes : à qui le tour ? Les enjeux géopolitiques de la Transnistrie

Si Vladimir Poutine suit bien une logique d’annexion des minorités russophones ou russophiles des pays voisins, l’homme de fer du Kremlin pourrait fort bien porter son attention vers la Transnistrie dans un avenir rapproché…

Photo : AFP / Getty Images
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Alors que les récents événements en Crimée et en Ukraine ont soulevé (et soulèvent encore) de vives inquiétudes, ainsi que des protestations vis-à-vis de ce qui est perçu comme une politique expansionniste de la part de la Russie, de nombreux observateurs s’interrogent sur ce que sera le prochain objectif de Vladimir Poutine.
Politique

Et si ce dernier suit bien une logique d’annexion des minorités russophones ou russophiles des pays voisins, l’homme de fer du Kremlin pourrait fort bien porter son attention vers la Transnistrie dans un avenir rapproché.

La Transnistrie ?

Région orientale située dans la république de Moldavie, la république moldave du Dniestr (ou Transnistrie) n’a jamais accepté la déclaration d’indépendance de cette dernière vis-à-vis de la Russie, proclamée le 27 août 1991.

Marquant immédiatement ses distances avec les autorités de Chisinau (la capitale moldave), elle s’est retrouvée plongée dans une guerre d’indépendance — surnommée «guerre des Ivrognes» — qui a fait plus de 500 morts entre le 2 mars et le 27 juillet 1992, et qui a laissé des traces durables de part et d’autre.

Depuis, une trêve s’est installée, et un statu quo demeure : en effet, la Transnistrie dispose de son propre cabinet ministériel à Tiraspol, de ses institutions bancaires et financières, de sa propre monnaie (le rouble de Transnistrie) et de ses propres frontières gardées par des «peacekeepers». Mais il ne lui manque, selon ses propres dirigeants, que la reconnaissance internationale.

En 2003, afin de résoudre le conflit latent entre la Moldavie et sa province sécessionniste, les deux parties se sont mises d’accord sur le mémorandum Kozak, une initiative russe qui prévoyait transformer la Moldavie en une «fédération asymétrique» dans laquelle la Transnistrie aurait obtenu un statut distinct et un droit de veto sur les projets de loi proposés par Chisinau.

Mais le président moldave, l’ex-communiste Vladimir Voronin, a refusé de signer le mémorandum, prétextant la rupture entre la neutralité constitutionnelle du pays et l’une des conditions qui prévoyait le maintien de troupes russes en Transnistrie durant encore 20 années.

Un autre référendum

En 2006, les autorités transnistriennes ont organisé un référendum sur l’intégration de la Transnistrie à la Moldavie ou sur l’indépendance de la Transnistrie menant à un éventuel rattachement à la Fédération de Russie.

Tout comme en Crimée, les résultats ont été spectaculaires. Avec un taux de participation de 78 %, les Transnistriens ont voté à 97 % pour l’indépendance et le rattachement à la Russie.

S’il est exclu que les autorités moldaves reconnaissent la légitimité de ce référendum, il reste qu’il traduit la force du sentiment prorusse dans une population composée d’un tiers de Russes et d’un tiers d’Ukrainiens, et où le roumain, parlé par la minorité moldave (31 % de la population en 2004), n’est plus la langue d’usage.

Dépendance vis-à-vis de Moscou

Culturellement et politiquement, mais aussi économiquement, Tiraspol est proche, voire dépendante, de Moscou.

Soumise à des pressions qualifiées de «blocus économique» de la part de Chisinau, mais aussi de Kiev — durant les périodes où cette dernière n’était pas prorusse —, l’économie de la Transnistrie se retrouve dans une position de précarité d’autant plus élevée que ce territoire est enclavé.

Même si Moscou affiche un soutien marqué à la Transnistrie, tant du point de vue politique que de sa présence militaire (par l’entremise des 1 200 hommes de la 14e armée russe), elle ne semblait jusqu’à présent absolument pas prête à privilégier une solution militaire du type géorgien.

Y. Roche, 2014
Y. Roche, 2014

L’enjeu européen

L’enclavement de la Transnistrie la rend vulnérable aux décisions prises par ses voisins immédiats.

Moscou répète que les cas de la Transnistrie et de la Crimée sont fondamentalement différents, le premier relevant de la stabilité économique, contrairement au second, qui serait plutôt une question de sécurité.

En fait, l’enjeu majeur — et la principale pierre d’achoppement à une éventuelle résolution de la crise transnistrienne — est le rapprochement de la Moldavie avec l’Union européenne (UE).

Alors que les Moldaves se montrent favorables à une adhésion à l’UE, les Trasnistriens poussent en faveur du rapprochement vers la Russie, avec l’appui de cette dernière.

Cela se traduit par des mesures comme la discrimination ciblée des écoles enseignant la langue roumaine, la suspension par Moscou des exportations de vins moldaves et les menaces constantes de «fermer le robinet» énergétique, voire le renvoi de 200 000 travailleurs moldaves illégaux.

Mais la Moldavie refuse de céder. Dans une récente entrevue, l’ex-premier ministre de la république de Moldavie, Vlad Filat, répète que l’avenir de la république de Moldavie est en Europe. Et en ce qui concerne la résolution du conflit en Transnistrie, il considère que cette région appartient légitimement à la Moldavie et qu’il est hors de question de s’en départir.

L’impasse

Tiraspol (soutenue par Moscou) et Chisinau restent sur leurs positions, et l’impasse semble totale. Le statu quo n’est toutefois pas assuré, car l’annexion de la Crimée a ravivé les tensions et les craintes de voir les Russes s’enhardir.

Moscou reconnaîtra-t-elle finalement la Transnistrie, comme elle l’a fait pour l’Abkhazie, l’Ossétie du Sud et le Nagorno-Karabakh ? Quel type de relation la Transnistrie peut-elle entretenir avec ses voisins, et en quoi la crise ukrainienne peut-elle influer sur la situation transnistrienne ? Le 23 mars dernier, le quotidien Libération exprimait les inquiétudes des Occidentaux par un article intitulé «Après la Crimée, la Transnistrie ?».

La situation n’a guère évolué depuis. Mais pour combien de temps ?

Albert Chifoi
Chercheur associé,  Observatoire de géopolitique
Chaire @RDandurand @UQAM

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À propos de la Chaire Raoul-Dandurand

Créée en 1996 et située à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques compte plus de 30 chercheurs en résidence et près de 150 chercheurs associés issus de pays et de disciplines divers. Elle comprend quatre observatoires (États-Unis, Géopolitique, Missions de paix et opérations humanitaires et Moyen-Orient et Afrique du Nord). On peut la suivre sur Twitter : @RDandurand.

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La Russie prend de l’expansion (Crimée, Ukraine (est). Est-ce que ça ne vous rappelle pas quelqu’un dans les années 30 et 40 qui disait vouloir « réunifier » tous les peuples germaniques? Graves problèmes à l’horizon… surtout en vue des affrontements sanglants à l’aéroport de Donetsk qui donneraient l’opportunité idéale pour Poutine d’envahir cette partie de l’Ukraine afin de « protéger » les ressortissants russes.

Cette expansion russe en Crimée et dans l’Est de Ukraine est effectivement inquiétante. Certes l’empire russe cherche à se reconstituer en annexant ses proches voisins comme elle l’a fait après la 2e Grande Guerre mais qu’arriverait-il si elle s’intéressait à son voisin du côté nord (je parle bien du Canada)? À moins de régler ça sur une patinoire, l’aide de nos voisins du sud serait nécessaire!

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