Attentat à Ottawa : retombées et questions

Les méthodes et les moyens de la GRC et du Service canadien du renseignement de sécurité seront inévitablement sous la loupe. On pense en particulier à l’identification et à la surveillance des individus radicalisés et posant un risque pour la sécurité des Canadiens.

PolitiqueLa capitale fédérale a connu, hier, une des journées les plus dramatiques de son histoire. L’attentat a coûté la vie à un militaire. Le suspect, lui, a été abattu en plein Parlement. Un Parlement qui a repris ses travaux aujourd’hui, même s’il est encore une scène de crime.

Les parlementaires ont cru qu’il devait en être ainsi pour faire comprendre à quiconque veut s’en prendre à nos institutions et à nos valeurs démocratiques qu’elles sont résilientes et solides, surtout face à la violence.

Reprendre le collier dans ces conditions, encore sur le coup des émotions de la veille, n’est pas facile. Le ton était solennel, ce matin, à la reprise des travaux.

Après une très longue ovation pour le sergent d’armes Kevin Vickers, qui a abattu le suspect, les travaux ont commencé par une prière — exceptionnellement ouverte au public —, puis les députés ont spontanément entonné l’hymne national. Tout le monde était là, solidaire.

Le premier ministre Stephen Harper, les chefs des autres partis et plusieurs députés indépendants se sont adressés à la Chambre, soulignant le courage de M. Vickers (visiblement intimidé par toute cette attention) et celui de tous les agents de sécurité et de la GRC.

Le soulagement d’être tous là, sains et saufs, était évident, et le premier ministre s’en est même réjoui.

M. Harper a repris l’essentiel de son message de la veille, précisant toutefois que son gouvernement accélérerait l’adoption de lois destinées à renforcer la sécurité. Les chefs néo-démocrate et libéral, Thomas Mulcair et Justin Trudeau, ont évité de se prononcer sur des mesures concrètes, insistant sur l’importance d’affirmer nos valeurs et de résister à la peur. M. Mulcair a rappelé qu’il fallait aussi résister à la tentation de réduire l’accès au Parlement. Quant à M. Trudeau, il a été le seul, comme la veille, à tendre la main aux musulmans canadiens.

Peu avant la reprise des travaux, le premier ministre et son épouse se sont arrêtés au monument commémoratif de la guerre pour rendre hommage au caporal assassiné Nathan Cirillo. Ils ont déposé des fleurs, un geste que plusieurs citoyens ont imité par la suite.

Les questions

Ce drame et celui survenu lundi à Saint-Jean-sur-le-Richelieu soulèvent toutefois une foule de questions.

Il y a d’abord la sécurité au Parlement. En 2012, le vérificateur général avait publié un rapport mettant en lumière certaines lacunes, dont le morcellement des responsabilités entre quatre organisations différentes.

La sécurité de la Chambre des communes et celle du Sénat patrouillent l’intérieur des bâtiments. La GRC assure la sécurité à l’extérieur, mais pas au-delà des frontières de la cité parlementaire, la police d’Ottawa prenant le relais une fois cette limite franchie.

Ces organisations se sont dotées d’un mécanisme de coordination, mais selon le Vérificateur général, il vaudrait mieux avoir une seule organisation responsable de tous les aspects de la sécurité autour du Parlement.

On peut dire que mercredi, les agents de sécurité de la Chambre et leur grand patron, le sergent d’armes, ont fait leur travail. Ce qui est plus étrange est que l’individu ait pu se rendre du monument commémoratif (où il venait d’abattre le caporal Cirillo) aux portes du Parlement sans que la GRC ne l’intercepte. Après tout, elle a plusieurs voitures et agents stationnés sur la Colline en permanence.

Les méthodes et les moyens de la GRC et du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) seront inévitablement sous la loupe. On pense en particulier à l’identification et à la surveillance des individus radicalisés et posant un risque pour la sécurité des Canadiens.

Les deux hommes impliqués dans les événements de Saint-Jean-sur-Richelieu et d’Ottawa étaient devenus adeptes d’un Islam radical et violent, et ils ont vu leur passeport confisqué pour les empêcher de se rendre à l’étranger. Ils étaient donc surveillés.

(MISE AU POINT: En fin de journée, la GRC a donné une conférence de presse et précisé que Michael Zehaf-Bibeau, l’homme abattu au Parlement, n’était pas une des quelques 90 personnes radicalisées surveillées par les services de renseignement ou la police. Il n’a pas non plus vu son passeport confisqué. Sa demande de passeport était plutôt à l’étude et la police avait été contacté pour une vérification de sécurité.)

On sait que dans le cas de l’homme de Saint-Jean, Martin Couture-Rouleau, on avait relâché la surveillance après l’avoir rencontré à plusieurs reprises. On avait été rassuré par sa volonté de changer.

Alors, y a-t-il eu relâchement, manque de moyens, méthodes inadéquates d’évaluation ou simplement impossibilité de décrypter les intentions d’hommes agissant seuls, sans plan bien compliqué ?

Si l’hypothèse des loups solitaires se confirme, cela démontrera la difficulté qu’il y a à empêcher ce genre de drames — on ne peut lire dans les pensées des gens — à moins de prévenir la radicalisation elle-même.

Cela soulève une autre question. Il y a beaucoup d’efforts de prévention à l’échelle locale, mais est-ce que le fédéral, lui, en fait suffisamment ? Une chose est sûre, ce gouvernement, qui ne nie pas la nécessité de la prévention, en parle très peu ici, au pays, alors que M. Harper en reconnaît les vertus aux Nations Unies.

Prochain billet: les dangers de la récupération politique

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À propos de Manon Cornellier

Manon Cornellier est chroniqueuse politique au Devoir, où elle travaille depuis 1996. Journaliste parlementaire à Ottawa depuis 1985, elle a d’abord été pigiste pour, entre autres, La Presse, TVA, TFO et Québec Science, avant de joindre La Presse Canadienne en 1990. On peut la suivre sur Twitter : @mcornellier.

4 commentaires
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Dans le cas de « Martin Couture-Rouleau, on avait relâché la surveillance après l’avoir rencontré à plusieurs reprises. On avait été rassuré par sa volonté de changer. » On l’avait rencontré avec ses parents, de l’aide psychologique (de ce que j’ai cru comprendre) et on a même fait intervenir son Iman pour le déprogrammer. Bref, la GRC a adopté exactement le programme que la gauche aime habituellement, déjudiciarisation, approche humaine, travailler avec le criminel potentiel, travailler à la source, amener l’autre à changer et non punir, bref du très beau travail social. Un échec! Vous me demandez quoi faire? Je ne sais vraiment pas, sauf qu’à défaut d’avoir le début d’une réponse, j’évite de poser des questions.

« ils ont vu leur passeport confisqué pour les empêcher de se rendre à l’étranger»

Tout le problème part de là. Au lieu de les laisser partir se faire tuer là-bas, on les a frustrés en les empêchant de partir

«Tout le problème part de là» en effet. On répétera l’histoire … Ces lignes que je lis: «Triste besoin d’injurier, de ravilir son adversaire; besoin commun également aux deux partis … Eh quoi! pensez-vous vraiment que toute l’intelligence, la noblesse de coeur et la bonne foi soient seulement de votre côté? N’y a-t-il en face de vous que vils intérêts et sottise? … La reconnaissance des qualités et des vertus de l’ennemi a, de tout temps, été mon faible, et qui risque de me faire passer pour traître par les partisans de l’un et de l’autre bord… » Journal d’André Gide, 10 février 1943

On attend toujours les commentaires de chose là…le nouveau cheuf du Bloc.

Comment y s’appelle déjà?