Au-delà d’Éric Duhaime

La fureur de certains électeurs exprimée de façon violente cette semaine tient-elle au discours d’un seul chef de parti ? Et si on prenait acte de la réalité de ceux qu’on entend seulement lorsqu’ils dérapent ? 

Photo : Christian Blais pour L’actualité

Les temps sont durs, c’est devenu cliché de le dire. Partout on constate de l’impatience, on entend des insultes qui parfois se transforment en menaces, plus rarement en agressions.

Même la violence a pris un tour inusité : à Montréal, à Laval, ça se tire dessus à toute heure et en tout lieu, dans des quartiers résidentiels comme dans des endroits achalandés. Voyons-y la pointe de l’iceberg d’une tension qui traverse toute la société.

Cette tension-là n’a rien de spontané. Elle est le fruit de décennies de grands bouleversements économiques et sociaux qui ont brassé les populations.

Ce sont là les effets d’une mondialisation qui a privé les gouvernements de marge de manœuvre (l’austérité, ça vous dit quelque chose ?) et qui a transformé les riches en très très riches. Pendant ce temps, la classe moyenne et encore davantage celle des démunis se sont vues peu à peu socialement déclassées. La glissade n’est même pas terminée.

Entre l’élite économique, les bobos qui arrivent toujours à avoir la vie cool, et les nouvelles querelles identitaires qui se ramènent à des combats de lettres (le « mot en n » ou toute la nomenclature des choix sexuels !), bien des gens se sentent perdus, et surtout peu écoutés.

La COVID a empiré ces clivages. Un virus inconnu, une société qui ferme tout du jour au lendemain, un isolement strictement imposé à des gens — âgés ou malades — qui avaient au contraire grand besoin de soutien, la mort dans la solitude… Et l’injonction d’être solidaire sans se plaindre ! La joie, sur les réseaux sociaux, de se vanter de faire son pain ou de dévorer compulsivement des séries sur Netflix, histoire de garder le moral ! Mais une grande partie de la population ne vivait pas du tout cette réalité : elle souffrait au quotidien et n’avait nulle part pour se faire entendre. Si les contraintes dues à la pandémie s’expliquaient, c’était aussi la porte ouverte à des situations explosives.

On a vu jusqu’où ç’a été : des manifestations hargneuses, l’occupation de la colline du Parlement à Ottawa, la multiplication des menaces envers les élus et les journalistes… Et des gestes encore plus dangereux, comme l’ont vécu ces derniers jours les députés libéraux Marwah Rizqy, victime de harcèlement criminel, et Enrico Ciccone, dont le bureau a été saccagé et cambriolé.

L’erreur serait toutefois de réduire la colère qui gronde à ces dérapages inacceptables. Or, en reprochant au chef conservateur Éric Duhaime de vouloir « faire entrer la grogne » au parlement, Marwah Rizqy glisse dans cet amalgame.

Que faudrait-il faire des gens mécontents : les laisser suivre des complotistes avérés, les cantonner à bloquer les rues, les abandonner à leurs cercles fermés sur les réseaux sociaux ? Ne vaut-il pas mieux qu’une formation politique s’avance pour être leur porte-voix, comme le prétend le Parti conservateur du Québec ?

De ce fait, le PCQ est tenu de respecter le code implicite de bonne conduite qui marque toujours notre vie politique, voire les règles parlementaires s’il arrive à faire élire des députés. Tant qu’il ne cultive pas la haine, un parti peut fort bien se donner pour mission de faire entendre l’exaspération, voire la colère qui circule.

Est-ce qu’Éric Duhaime attise le feu d’une situation déjà bouillonnante ? C’est un polémiste et un populiste dont on peut certainement contester les propositions politiques. Mais il n’est pas Donald Trump qui appelle à tout renverser. Il n’est pas non plus Pierre Poilievre qui n’a de cesse de remettre en cause les institutions, qui s’affiche sans problème avec des extrémistes, qui refuse tout contact avec les médias traditionnels et qui n’a même pas eu la décence de serrer la main de ses concurrents dans la course à la chefferie du Parti conservateur du Canada.

Non seulement M. Duhaime ne va pas jusque-là, mais cette semaine, comme les autres chefs, il a rapidement condamné « toute forme de violence » en réaction à ce qu’ont vécu les deux élus libéraux. Et il a réitéré ce message sur les réseaux sociaux.

Pas assez fermement, lui a-t-on reproché. Les électeurs, sonnés tout autant que les élus par la situation actuelle, jugeront. Mais peut-on sérieusement croire que les enragés, minoritaires dans notre société, n’attendent qu’un mot de M. Duhaime pour se calmer ? Ou que si Éric Duhaime n’était pas en politique, le climat serait différent ?

À viser un leader, on omet par ailleurs de se pencher sur notre manière de composer avec la violence. Les policiers semblent sensibilisés au nouveau poids qui pèse sur les personnalités publiques, mais le système judiciaire l’est-il ? Il est quand même troublant de constater que l’homme qui a été arrêté pour ses graves menaces envers Marwah Rizqy a ensuite été libéré sous condition par un juge, avec l’ordre d’aller consulter un médecin dans les cinq jours. Autant dire qu’on l’a relâché avec insouciance dans la nature.

Car quel soutien cet individu visiblement perturbé peut-il trouver alors que les soins en santé mentale sont inaccessibles, exemple parmi d’autres de services sociaux en déroute ? Y a-t-il même quelqu’un à ses côtés ? Les reportages qui lui sont consacrés font plutôt voir un homme bien seul.

C’est là une autre manière de faire peu de cas de la réalité bien terre à terre que vivent ceux qu’on entend seulement lorsqu’ils dérapent.

Les temps sont durs aussi parce qu’on ne tient pas compte de tout ce qui va mal.

***

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Excellente analyse. La loi sur la santé mentale devrait être revue. Est-ce qu’un parti politique va proposer cette réforme au cours de cette campagne électorale?

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Probablement. Et, si ce parti accède au pouvoir, il collera un diachylon temporaire sur le problème, histoire de faire oublier le dossier, et il passerra à autre chose… C’est en tout cas ce qu’on a tenté de nous conditionner à accepter de plus en plus.

Votre texte est plein de bon sens et devrait alimenter la réflexion de ceux et celles qui ne cessent de susciter et d’attiser la polarisation. C’est bon de lire quelqu’un qui sait encore cultiver l’art de la nuance.
Merci, Mme Boileau.

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Il aurait fallu que vous le suiviez durant la pandémie . Ça fait longtemps qu’il est en campagne électorale du côté de ceux que vous dites que nous n’écoutons pas et lui, il a trouvé des oreilles attentives à son discours. J’ai eu l’occasion de l’entendre et j’ai été sidéré de la façon dont il encourageait ces personnes. Attention de ne pas vous fier à la parure de l’innocence.

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Madame Lafleur, votre remarque est très pertinente.

Monsieur Duhaime attise les braises et les feux, en sourdine…
Mais c’est clair qu’il ne contribue nullement à apaiser les violences, bien au contraire !

Excellente analyse madame Boileau, comme d’habitude. Ce texte devrait être distribué afin de faire comprendre à certaines personnes qu’ils, elles comprennent c’est quoi avoir du jugement et le sens de la pondération.

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Excellent article, madame Boileau. Merci de ramener la discussion sur la violence et la grogne populaire sur la terre ferme en allant au-delà de la polarisation et du fait de démoniser une personne, un parti, la gauche, la droite ou un regroupement spécifique. Tout n’est pas tout noir ou tout blanc, encore plus particulièrement dans l’arène politique, et savoir faire des nuances change grandement la manière dont les idées sont débattues.

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En reprochant à madame Rizqy de glisser dans cet amalgame de la grogne et des visées politiques de monsieur Duhaime, tout cela consiste habilement comme procède madame Boileau, à inverser le fardeau de la preuve. Je ne partage pas cet avis.

Ce qui est susceptible d’être une source de tourments, ce n’est pas tant la grogne ; moi « z’aussi » je suis un grogneux, un grognon, un grognardeux, un grognard…. Ce qui pose problème c’est la tentative de canalisation. C’est cette manière de procéder qui génère les plus grandes plaies.

Monsieur Duhaime est un politicien sans grand talent qui cherche à se rendre intéressant. Le risque effectivement qu’il fasse entrer la grogne à l’Assemblée nationale est plutôt faible. Mais le but recherché est-il de se joindre aux travaux du Parlement ou cherche-t-il à se faire du capital médiatique par un soutien populaire comptabilisé en nombre de votes ?

Ce qui relève de la canalisation chez plusieurs chefs politiques est un coup porté contre la liberté et la démocratie. Monsieur Duhaime qui ne propose rien aux Québécois sauf de sortir des arguments et des projets sans avenir qui plaisent à une clientèle désabusée qui ne comprend pas grand-chose à quoique ce soit.

Or problèmes de santé mentale ou pas, quand on flatte chez l’humain ses instincts les plus bas, on obtient de l’humain en retour exactement ce qu’on flatte. Ceux qui comme Duceppe s’en remettait à l’intelligence de ses concitoyens, obtenait en retour un peu plus pour tout cela, ce qui a pour effet à tout le moins de favoriser la croissance personnelle des gens.

S’il me faut choisir entre un Québec « grogneur » qui n’a pas d’allure et un Québec plus intelligent, je vous laisse deviner sur quoi se porte mon choix. De la grogne, toujours plus de grogne, encore de la grogne, de la grogne, de la grogne encore et toujours bien évidemment !

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En tout cas, hier soir, je n’ai pas trouvé Duhaime « pire » que les autres.
Et surtout pas que… Legault. Oh la la !
En fait, en même temps que pourrait-on dire que celui-ci s’en tire assez bien
s’il est reporté au pouvoir avec la centaine de députés possible ou probable
vous parié-je que la population va en avoir assez de lui en moins de temps
qu’en faut-il pour se raviser à propos de qqn
comme avait-ce été le cas lors du second mandat de Bourassa en 1973.

Est-ce pourquoi, quoiqu’ai-je bien de la misère à le supporter…
n’en espéré-je pas moins qu’il l’aura son ‘score’ de 100 élus **
de manière à c’qu’c’engendre le même genre de dynamique
qu’avait suscitée la réélection trop forte de Bourassa, soit
arrogance, suffisance, déplaisance, pagaille, débâcle.

Sans quoi…, bien, s’il devait y avoir ‘trop’ d’opposition(s)
de bonne qualité…
cela risquerait de mener à un troisième mandat facile pour la CAQ.
Comme on dit, donc, parfois, le plus grand mal est nécessaire pour le plus
grand bien; i.e. pour pouvoir être délivrés de la CAQ à moyen terme, faudra
« en avoir [eu] soupé » sous peu, à court terme.

Imaginez, voilà là un parti – parti pour ramasser une majorité écrasante d’élus
avec moins de 40% du vote populaire (exprimé! – ça – en plus).
Et dont le chef vient de lâcher hier soir, avec la plus éminente nonchalance
qu’une réforme du mode de scrutin ne s’avérerait aucunement nécessaire.

Puis… même chose eu égard à leur conception de la démocratie au pouvoir
ne requérant que les deux tiers des élus pour effectuer les nominations les
plus importantes et névralgiques, et requérant non-partisanerie absolue.
Eh bien, tout augure pour qu’ils les aient, à eux seuls, la CAQ, les 2/3.
« ‘Brillant’ », hein ? « ‘Édifiante’ » leur conception de la démocratie !

** PLQ, la douzaine; QS, la dizaine; autres, deux ou trois.

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J. S. Mill, l’un des tout premiers, avait bien mis en évidence et fait ressortir qu’a-t-on grand avantage à laisser sortir le « ‘méchant’ », les dissensions; qu’ainsi, seulement, peut-on les combattre et confronter.

C’est un peu pas mal bcp ce à quoi s’adonne Duhaime, en (se) proposant de porter à l’ANQ désenchantement, ressentiment, mécontentement éprouvés par une partie de la population.

Une délibération ouverte au parlement à propos de ce qui « accroche » vaudra[it] mieux que de simples manifs de rue ou qu’invectives pullulant sur ré zoo so so. Or…

Voilà que le Legault estime, lui, que ne serait-ce que lubie d’intellectuels, ça, l’aménagement d’un mode de scrutin qui permettrait ce genre d’avancée… de meilleures intelligence et équité démocratiques. C’intéresserait « pas personne » au sein du monde ordinaire (jadis « ‘le vrai monde’ »).

Pis après? Pourquoi qqch n’intéressant guère le ‘monde’ ou une majorité de la population ne devrait ou ne pourrait-il devenir objet central-principal d’intérêt, de travail, de projet ou de recommandation d’un… véritable leader soucieux d’inspirer ou de contribuer à faire avancer son « ‘peuple’ » ?

On voit bien ici, en effet, cette Différence entre qqn… Intellectuel, justement, et ne pensant pas qu’à être ou demeurer PM; par rapport à un autre pour qui semblé-ce être l’unique mobile :

car était-ce parce que la population, majoritairement, se lamentait à propos de la peine capitale, qu’un PM/C se sera évertué (en 1976) à convaincre suffisamment de membres du parlement de voter (librement) son abolition ?
Était-ce parce la population se lamentait à ce sujet que le même homme, plus tôt, avait fait comprendre au monde (politique surtout) que l’État n’a pas d’affaire dans les chambres à coucher ?

Ainsi voit-on, oui, la Différence entre qqn ayant (eu) sens d’État et un autre qui n’en a cure; qui démagogise toutt’ et tous, à seule fin de n’avoir rien à justifier, ou/et pour pouvoir en passer plus facilement de p’tites vites, faciles, telle cette dernière, là, à propos de Mtl qui regarderait Qc de haut, l’enfargeant ainsi indûment inacceptablement en sa menée autrement sans conteste aucune du troisième lien legaultien.

Enfin, en voici une autre meilleure encore.
Allez voir, en effet, quels avaient été les tout premiers mots de Legault suite à l’élection de la CAQ en 2018.
S’était-il exclamé d’emblée, très ému, que cet avènement-événement représentait/signifiait « L’Espoir ! ». Or…
Devinez quelle finalité, principale, poursuit le Duhaime? Convertir («transformer») en « espoir(s) », en les exprimant au plus haut niveau, les déceptions, insatisfactions ou frustrations de maintes et maintes gens.

Comme on voit, donc, si, souvent, aura-ce été le vecteur ou facteur volonté de « changement » qui était évoqué pour expliquer de grands gains ou inversement d’éminentes débandades électorales; maintenant accéderait-on à une autre ère politique, celle d’« ESPOIR(s) »…

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À se demander si sous peu, voire immédiatement, ne faudrait-il titrer :
« Au-delà de François Legault »

Pas fort, en effet, comme chef d’État. Vraiment pas. Pas d’quoi être fier.
Moins « dangereux » que Duhaime au moins ? Pas sûr cela non plus.

En fait, ce dernier pourrait même être plus visionnaire que celui-là.
Voyez e.g. cette idée duhaimienne que les GES ne constitueraient
peut-être pas LE Problème qu’estime-t-on qu’ils représentent pour
l’avenir…; considérant d’une part qu’à notre échelle y concourrons-
nous que peu à leur réduction anyway, que d’autre part peut-être
pouvons-nous faire mieux en produisant quelque énergie « sale »
et en en fournissant à d’autres pour remplacer leur énergie plus
« sale » encore, et qu’enfin qui sait si l’évolution continue de la
science et des technologies — (ou encore de l’Histoire?) — ne
saurait, mieux que qu[o]i que ce soit d’autre, pallier le problème.

De fait, ‘avez vu que les « États » viennent, fi na le ment, enfin !
de reconnaître la présence d’ovnis autour et au-dessus de nous?
Eh bien, cela n’est que le début de la divulgation (« disclosure »).
D’ici une demi-douzaine d’années en effet ira-t-on plus loin en ce
sens, en reconnaissant présence aussi d’êtres ou d’intelligences
https://www.amazon.fr/OVNI-Ils-nous-ont-menti/dp/2958299902
semblables quoique supérieures à la nôtre évidemment, reliées
à ces « engins » ou « ‘manifestations’ ». Or… si vous avez vu
ils / elles n’ont font pas de pollutions, eux, elles, ces « engins »
ou « ‘manifestations’ ». Si bien que si y avait-il ‘ententes’ avec
elles/eux — (pour « importation » de leur technologie propre)
bien, pourrait-ce être cela l’heureux dénouement-« miracle »
(bien sûr, les « mécréants », comme dirait Chantal Rouleau
vont dire « mirage »…)
l’heureux dénouement possible à la crise climatique actuelle
sur Terre humaine…

Pour le reste… bien, pour le reste, difficile de trouver pire
que Legault. Parmi les cinq aspirants, il n’en est aucun
que trouvé-je plus désolant ou désespérant.

Considérez seulement ses dernières frasques à propos
d’intellectuels et des Montréalais. Qu’est-ce bas et petit!

Car de qu[o]i a-t-on plus besoin que d’intellectuels et du
culturel pour aider une société à se sortir de la merde ?
(lire ce super point de vue là-dessus du directeur gén.
et artistique à ‘Culture Shawinigan’
https://www.lenouvelliste.ca/2022/09/06/la-culture-cest-de-la-m-efc40ef6dbae3eb6e03fde3d0a8d9f61)

QUAND, dites, la société Q a-t-elle évolué pour vrai politiquement
et socialement si ce n’est lors d’avènement de direction politique
plus intellectuelle qu’aux autres époques, i.e. au début décennie
60 puis fin décennie 70?…

l’intellectuel est la plus grande ressource naturelle d’un peuple
ce qui s’avère le plus propice à le faire sortir de la misère ou…
de la tyrannie, de l’exploitation outrancière de ses capacités…

Or, voilà qu’a-t-on là un PM méprisant cela. Pire que Duplessis
?

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