Au revoir, Jean. Et merci.

«Un jour, il m’a dit: “J’aime la politique parce qu’elle fait ressortir ce qu’il y a de meilleur et de pire en chaque être humain.” Je ne l’ai jamais oublié.» Le chef du bureau politique de L’actualité se souvient de Jean Lapierre.

Photo: Francis Roy/La Presse Canadienne
Photo: Francis Roy/La Presse Canadienne

Le Québec vient de perdre l’un des meilleurs communicateurs politiques de son histoire. Et peut-être son plus potineux. Jean Lapierre aurait assumé ce double titre avec fierté. Il en aurait rigolé, avec son rire contagieux.

Il nous manquera terriblement.

J’ai une pensée pour sa famille, pour ses enfants, de qui il était très proche, se disant «si fier d’eux». En plus de sa famille, deux communautés sont en deuil. Celle de la politique, lui qui a été ministre à Ottawa. Et celle des commentateurs et analystes politiques, dont je fais partie. Je suis en deuil. Triste et en colère. Triste d’avoir perdu un ami. En colère de ne pas avoir eu le temps de lui dire merci. Maudite vie. Maudite mort.

Personne dans la profession des commentateurs politiques n’avait autant de contacts que lui, dans tous les partis, peu importe l’allégeance. Chaque matin, aux aurores, il appelait partout. Et il se faisait appeler de partout — un ancien ministre péquiste par-ci, un ministre conservateur ou libéral par-là, un maire… Son influence était immense. Il aimait tout savoir. Tout. Ce qui se tramait en coulisse alimentait sa réflexion et influençait ce qu’il disait en public. Certains matins, on avait l’impression qu’il avait passé la nuit sous intraveineuse, alimenté par ses sources.


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Un jour, il m’a dit: «J’aime la politique parce qu’elle fait ressortir ce qu’il y a de meilleur et de pire en chaque être humain.» Le grand théâtre de la vie en condensé. Je ne l’ai jamais oublié. Il aimait les émotions fortes, les hauts et les bas de la vie politique. Il carburait à la nouvelle, cette brisure dans la ligne monotone du temps qui passe. Il aimait les êtres humains. Leurs forces. Leurs travers.

Ce sont des êtres humains qui font de la politique. Pas des robots. Pas des magiciens qui seraient tombés sur une formule magique. Les alliances se font et se défont. Il y a des trahisons et des amitiés à toute épreuve. Le côté personnel d’une relation compte énormément dans le grand jeu politique. Ce n’est pas toujours un calcul froid et rationnel. Ça me sert chaque jour pour comprendre les événements qui s’imbriquent dans ce qui semble parfois très chaotique.

Jean n’était pas un ami intime. Sa famille n’a jamais croisé la mienne. Je ne me suis pas rendu à son chalet de Knowlton qu’il aimait tant. Je ne l’ai jamais fréquenté hors du cadre professionnel. J’ai toutefois passé de longues heures avec lui, à comparer nos notes et nos potins, autour d’une bonne bouteille d’Osoyoos Larose. On a refait le monde quelques fois. On a fait des tournées électorales ensemble, tous les deux, dans son petit VUS BMW, alors qu’on parcourait le Québec à la recherche de ce qui se passait sur le terrain. Jean aimait être dehors, dans le champ, avec les candidats, les élus locaux, les têtes fortes des villages, les petits entrepreneurs… là où se font et se défont les élections. L’enfermer dans un bureau aurait déclenché sa démission immédiate.

Bon vivant, il aimait la bouffe et le vin, et connaissait tout le répertoire des restaurants de campagne du Québec. «Ici, c’est le meilleur hot chicken des Laurentides.» «La pizza de Mme Poulin est extraordinaire, vient essayer ça…» Il entrait et était reçu comme un membre de la famille.

Il était comme un aimant. Les gens venaient spontanément vers lui. Une tournée de centre commercial, qu’il affectionnait pour parler «au vrai monde», pouvait prendre des heures. Il me répétait qu’il n’avait jamais été aussi populaire en politique, où le jugement de la population est bien plus mordant. Il aimait sa liberté de parole de commentateur.

Pour un scribe comme moi, dont l’anonymat n’attire pas âme qui vive, parcourir le Québec avec lui me permettait de sentir le pouls du terrain. Qu’est-ce qui préoccupe les gens? Dans quel sens va le vent? Comment lire les petits caractères d’un sondage afin de dénicher la tendance de fond…

C’est ainsi que nous avons senti la vague orange avant même les sondeurs, lors des élections fédérales de 2011, quand les citoyens nous serraient la main au bord de la cantine ou à la station d’essence, et disaient avec fierté que cette année-là, ils voteraient pour «Clayton», ou «Layton», ou «le monsieur souriant avec une canne»…

À ses côtés, j’ai appris qu’on peut analyser sérieusement la politique avec des mots que tout le monde comprend. Un langage direct, imagé, adapté à l’auditoire à qui l’on parle. Que les phrases inutilement verbeuses et torturées ne servent qu’à cacher notre incompréhension d’un sujet. Il m’a encouragé à foncer pour réaliser mon projet de livre sur l’exercice du pouvoir des premiers ministres, sur lequel je travaille à temps perdu. Il ne m’a jamais trouvé «trop jeune» pour analyser la politique. «La compétence a peu à voir avec l’âge. Il suffit de travailler plus fort», disait-il, lui qui a été propulsé député libéral fédéral de Shefford à l’âge de 23 ans, puis ministre d’État à la Jeunesse, à la Santé et au Sport amateur à seulement 28 ans, dans le gouvernement de John Turner.

Pour tout ça, j’aurais voulu lui dire merci.

Son typique «Salut! Salut!» ne résonnera plus dans mon téléphone. Les bouchons de liège resteront vissés sur les bouteilles de vin que j’avais mises de côté. Je n’aurai pas eu l’occasion de lui dire au revoir. Maudite vie. Maudite mort.

Je me console un peu en pensant que là-haut, ils viennent d’accueillir un joyeux numéro. Que le ciel rira un peu plus dorénavant.

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16 commentaires
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C’était effectivement un commentateur hors-norme. Il avait une façon de présenter les choses. Sans jouer au chialeux. Sans crier à la catastrophe. Un être humain lucide dans le bon sens du terme. Un témoin des événements qui ne carburait pas à la crise de nerfs. C’est une perte énorme.

Très bel hommage…il va laisser un vide dans nos débuts de journée à la radio. Je n’imaginais pas pleurer…il était si près de son monde… Salut Jean !

Je passe une nuit de merde je me réveil aux heures je ne peux y croire …

On dirait que je viens de perdre un proche de façon dramatique. ..

En ce qui me concerne on dirait que le terrorisme vient de frapper le Québec …

C’est comme si on etait en 1963 et que je suis un Américain (ou mon père)
Et que Kennedy vient de se faire tiré . .

Et cela sans parler de la famille …

Certain diront Franchement on est loin de Kennedy et des attentats de Bruxelle qui a touché plein de monde …
Certe !!!

Mais pour moi aujourd’hui. ..
Je viens de perdre un proche …

C étais souvent lui qui me donnais le petit coup pouce pour me lever le matin …
J avais hâte d écouter sa chronique et cela garantissait mon sourire dans le trafic pour la journée. ..matin et soir et cela depuis tant d’années. ..

Déjà que j’aimais la politique lui
Me l’a faisait aimer dans toute les sens .
..
Jamais la perte d’une personnalité au Québec va m’avoir autant atteint. ..
C’est simple il faisait partit de mon quotidien autant à la radio qu’à la télévision. ..

Le Québec vient de perdre Gros plus gros que vous pensez …
Vous allez le voir dans les prochains jours …

Il n y avait pas plus attachant et intéressant que lui dans sa façon d’être …

Salut ! Salut! Jean …

RIP …
Et toutes mes pensées à Maman …
Tes enfants et à tous les proches de Jean Lapierre …..

C’est avec un grand choc que j’ai appris la nouvelle de son décès, ne plus entendre ses expressions et sa bonne humeur contagieuse me rend triste. C’est le genre de personne que l’on ne veut pas voir partir soudainement. Il laisse un énorme vide dans les matinées derrière mon volant de mon camion. Mes sincères condoléances à sa famille, ses collègues et ses amis.

Très beau texte m. Castonguay ; c’est exactement comme ça que je percevais Jean Lapierre sans le connaître personnellement. Par sa personnalité, il me rappelait mon père et ce genre de personnalité si « près du monde » le rendait très attachant.

il en rest e peu de gens comme lui , il est une grosse perte pour l humanite , en ce moment nous avons besoin des gens comme lui et tout ceux qui sont en politique j espere que la vie passer avec lui vous aura donner l energie pour continuer dans la meme vague car le monde est perdu si les humains ne se parlent pas plus . le desir de pouvoir devient tellement grand que l on oublie l essentiel , mais sympathie a tous

Quelle tristesse… Son départ m’affecté profondément… J’aimais les dires de cet homme, sa façon d’émettre son opinion avec une conviction qui était sienne, son franc parler respectueux des personnes mais pas des décisions quand c’était de la « marde » comme il l’a déjà dit… J’en ai pleuré tellement cela me touche même si je n’avais aucun lien direct avec lui à part ses interventions radiophoniques ou télévisuelles. Difficile de penser qu’on ne l’entendra plus mettre son grain de sel dans les événements paroissiaux, provinciaux, fédéraux et même internationaux, très difficile. Adieu monsieur Jean….

Quelle tristesse… Son départ m’affecté profondément… J’aimais les dires de cet homme, sa façon d’émettre son opinion avec une conviction qui était sienne, son franc parler respectueux des personnes mais pas des décisions quand c’était de la « marde » comme il l’a déjà dit… J’en ai pleuré tellement cela me touche même si je n’avais aucun lien direct avec lui à part ses interventions radiophoniques ou télévisuelles. Difficile de penser qu’on ne l’entendra plus mettre son grain de sel dans les événements paroissiaux, provinciaux, fédéraux et même internationaux, très difficile. Adieu monsieur Jean…

Toutes mes sympathies à la mère de Jean, laquelle aura besoin de beaucoup d’amour pour se remettre de cette peine épouvantable. Jean Lapierre nous manque déjà. J’adorais son humour.

On ne pourrait jamais imaginer pire scénario de fin de vie que celui-ci. Au delà de la personne, il emporte avec lui sa conjointe, une soeur et un frère. Ça ne se peut tout simplement pas qu’il disparaisse ainsi de la scène médiatique et politique. Il laisse un trou béant dans notre paysage, que faire? Je pense à ses enfants, sa mère qui pleure l’homme de sa vie qui devra s’accrocher à elle pour absorber le choc de perdre aussi 3 enfants. Je n’ai pas de mots pour exprimer toute cette douleur que cette mort peut engendrer au sein de ses amis et connaissances dans un monde tricoté serré. Toutes mes sympathies à cette famille endeuillé par une tragédie atroce dans de telles circonstances.

J’écoutais Jean Lapierre à tous les jours sur mon ordinateur au 98.5 FM. Ses commentaires me rendaient la politique très intéressante. Tellement que j’avais hâte de me lever pour l’écouter… Il va me manquer…

Tristesse ,que de tristesse,triste tragédie, triste lendemain pour beaucoup de personnes touchées par cette fin de vie atroce …..Condoléances à Maman Lapierre et a toutes les familles touchées ,,,,Que Dieu vous vienne en aide .
Mes prières vous accompagnent ,,

Un Grand homme public………. parmi les PETITS de la politique…….vous nous manquez déjà……. SALUT, SALUT……

Sans être un fan invétéré de M. Lapierre, je réalise soudainement que j’aimais l’écouter à tous les jours, en revenant du boulot, que j’étais devenu accroc à sa chronique, où M. Houde lui donnait la réplique. Je l’avais baptisé « ma blette », « mon fouineux » car il était au courant de tout, il voulait tout savoir et il aimait « raconter », ça se sentait. Son « Salut, salut! » s’est insinué dans ma bouche sans que je m’en aperçoive et il est là pour y rester. Il va me manquer… Belle seconde vie!

J’ai longuement hésité avant de prendre part à ce débat car je ne voulais pas tomber dans les paroles d’usages qui prévalent dans ce genre de circonstances. En plus, je dois dire que je n’étais pas un « fan » de Jean Lapierre. Je n’écoutais jamais ses commentaires à la radio, je ne le suivais pas sur Twitter, je ne le regardais pas à TVA et même si j’écoutais un temps son émission sur CKAC avec Jean Cournoyer à une époque où je me ploguais encore sur la radio, je trouvais les réflexions de Cournoyer bien plus intéressantes que celles de son alter ego.

Pour dire les choses comme elles sont, comme citoyen attentif de la chose politique, s’il y a au fil du temps des ministres qui selon moi se distinguent par leurs réalisations, je n’ai jamais trouvé en Jean Lapierre un de ces ministres qui réellement sortait du lot.

Pire encore, j’ai de la difficulté à comprendre comment il est entré dans le camp souverainiste après le soi-disant échec du Lac Meech. Pour Lucien Bouchard, je pouvais comprendre car il était très proche de Brian Mulroney, si ce n’est que pour Lapierre c’était moins compréhensible. Sauf le fait peut-être qu’il n’avait pas le goût de rester éternellement un député d’arrière banc dans l’opposition. Lac Meech devenait alors la bougie d’allumage qui lui permettait d’une certaine façon de se remettre en selle devant les projeteurs et les caméras de télévision.

Aussi, sa vraie vocation était bel et bien dans la communication. Même de par le caractère particulièrement dramatique et hollywoodien de sa disparition, emportant avec lui une partie du mystère et les plus grands secrets, il aura su avec génie mettre en scène son départ, construire sa légende, occuper pendant de longues heures le « prime time » en dépit du trépas.

Je ne doute pas une seconde que l’homme était sympathique, qu’il fût un très bon vivant, pas plus que je ne doute que s’il m’avait été permis dans la vie de le côtoyer régulièrement, j’aurais sans le moindre doute eu bien du plaisir à parler avec lui et partager des moments de vie comme seule la vie politique peut réserver à ceux qui en ont l’addiction. Force est de dire que cela ne sera pas le cas.

Je conçois assez bien que mes propos ne feront pas l’unanimité, c’est tellement plus facile d’être navré, triste et baveux quand quelqu’un nous quitte, de dire qu’on a perdu un ami. Si ce n’est que pour moi, les meilleurs amis sont ceux que nous conservons ; c’est encore pour ça que nous avons un cœur.

Si j’avais eu la chance d’être l’ami de Jean Lapierre, la seule chose que je lui aurais dite assez souvent, c’aurait été : « Écoute bien l’ami, dans la vie tu ne fais jamais assez attention ! » — C’est peut-être cela qui lui aura manqué le plus : des gens qui l’aiment pour ce qu’il est et pas seulement pour ce qu’il leur apportait.

La vie politique tout comme la vie religieuse ont besoin à tous les siècles de leur lot de bouc-émissaires. Welcome to the New-Age, Jean !